
Saïda Agrebi«L'esprit oublie toutes les souffrances quand le chagrin a des compagnons et que l'amitié le console.» William ShakespeareJe ne suis ni un diable ni une sainte, confie-t-elle à nos confrères de Tunis Secret. Encore moins une criminelle ou une pestiférée pour mériter la vie dure et la négation injustement imposées à sa personne. Figure controversée s'il en est, c'est son charisme et son volontarisme à la limite de l'excès de zèle qui lui valurent un autodafé, ou presque... Il ne manqua que le bûcher à l'époque...Militante bourguibienne, elle a gardé de son ancien mentor la ténacité, la franchise et une vision d'un nationalisme inhibé. Un nationalisme qui n'est pas sans altérer l'idéal démocratique qui avait fait énormément défaut à son pays, dès les lendemains de l'Indépendance. Surtout après l'assassinat du militant révolutionnaire Salah Ben Youssef victime d'un crime d'Etat le 12 août 1961 à Francfort, en Allemagne. C'est grâce à Habib Bourguiba, nous confiera-t-elle non sans fierté d'ailleurs, qu'elle fut la première femme tunisienne à faire des études postuniversitaires dans les grandes et meilleures universités américaines. Ayant le sens de la reconnaissance, elle s'emploiera dès son retour en Tunisie à donner le meilleur d'elle-même pour servir avec abnégation et détermination un système politique particulièrement offensif quand il s'agit des droits de la femme. A une journaliste qui tentait d'en savoir plus sur la fascination qu'exerçait sur elle le régime bourguibien, elle répondra ainsi: «Ne reprochez pas à une femme de ma génération d'avoir été plus nationaliste que démocrate. Ma génération a été éduquée et politisée par le père de la nation, Habib Bourguiba, qui était mon idole et l'exemple même du modernisme et du réformisme. C'est grâce à lui que j'ai été la première femme tunisienne à faire des études postuniversitaires dans les meilleures universités américaines.C'était en 1968, une décennie après la promulgation du Code du statut personnel. C'est pour vous dire que je ne regrette pas du tout d'avoir été militante de l'Uget, de l'Unft avec Radhia Haddad et du PSD, alors que j'étais jeune étudiante à l'université de Tunis».Non, je ne regrette rienSaïda Agrebi ne regrette pas du tout d'avoir été l'une des pionnières du planning familial, après son retour des Etats-Unis. Elle ne regrette pas non plus d'avoir activement contribué à l'alphabétisation fonctionnelle des femmes, d'avoir initié le concept des «caravanes de solidarité multidisciplinaire» pour rapprocher les services des zones rurales les plus reculées. Un concept qui était justement le sujet de sa thèse en matière de communication sociale à l'université de Berkeley, et qu'elle mit en pratique notamment dans les réserves indiennes de l'Arizona en 1973, en Jamaïque et à Porto Rico en 1975: «Je ne regrette pas du tout d'avoir participé au rayonnement de la Tunisie et à la promotion de la femme au sein des instances internationales, y compris dans les Sommets mondiaux des femmes institués par les Nations unies de 1975 à 1985...Tout cela, c'était avant 1987. Je tiens à le préciser parce que certains ont occulté cette tranche de mon histoire pour faire croire à l'opinion publique que je suis une création ex-nihilo du régime mauve, comme ils disent. Si vous appelez tout cela être au service de la dictature je l'assume entièrement.» Comme quoi, ses relations avec le palais de Carthage n'ont pas commencé, insiste-t-elle avec le président Zine el-Abidine Ben Ali et son épouse, mais avec Wassila Bourguiba.Comme la môme Piaf, elle ne regrette rien: «Mon influence, je ne l'ai jamais employée pour brimer, offenser et détruire, mais pour construire, servir et secourir les opprimés et les laissés-pour compte.» Ce n'est donc pas sans raison qu'elle est devenue une ambassadrice attitrée de la femme tunisienne. Parlant de l'expérience de son pays, elle a soutenu que la Tunisie est reconnue pour l'avancement des droits des femmes grâce au Code du statut personnel, aux lois et législations qui protègent les droits des femmes à l'éducation qui est obligatoire pour les filles et les garçons de six à 16 ans et à l'intégration de la femme dans le développement. En Tunisie, nous ne parlons plus d'égalité mais de partenariat», avait-elle soutenu, en marge d'un rendez-vous continental. Pour elle, «la société est comme un avion qui a besoin de ses deux ailes, en l'occurrence l'homme et la femme». Cette façon de voir la jettera irréversiblement dans les bras du couple Ben Ali avec lequel elle avait des affinités et plus. La raison invoquée est toute simple. Elle coule de source: «Le régime du président Ben Ali s'est inscrit dans la continuité du combattant suprême. Sur tous les plans, les acquis du bourguibisme ont été sauvegardés et consolidés sous la présidence de Ben Ali. Lorsque je vois l'état de mon pays aujourd'hui, je ne regrette absolument pas d'avoir appartenu à ce régime qui a renforcé le développement économique, la stabilité du pays, l'avancement des droits du genre, l'éducation et la culture numérique.» Son appartenance à l'ère Benali, elle en est fière, à plus forte raison lorsque cette ère a connu des ministres hautement compétents, des militants dévoués à leur patrie et des technocrates qui ont réussi à faire avancer le pays vers le développement humain durable: «Non, je ne regrette pas d'avoir appartenu à ce régime, même si mon rôle a été beaucoup plus social que politique ou idéologique, malgré le pouvoir «immense» qu'on m'a prêté par la suite pour m'accabler. Je ne nie pas le fait que j'avais non guère de pouvoir, mais plutôt de l'influence, dont j'ai peut-être pu en abuser selon certains. Je suis un être humain et la nature humaine est ainsi faite.» Son influence, soutient-elle, elle ne l'a jamais employée pour brimer, offenser ou détruire. Son crédo c'est construire, servir et secourir les opprimés et les laissés-pour-compte, les femmes rurales, les mères dans le besoin, les familles défavorisées, les handicapés: «Oui, en tant que femme, je me suis battue pour me faire accepter dans un milieu majoritairement masculin. J'ai harcelé des responsables au sein de mon parti, ainsi que des gouverneurs pour faire embaucher de jeunes femmes diplômées ou permettre à d'autres d'accéder à des formations professionnelles, comme par exemple la formation des aides familiales pour soutenir les mères au travail. Selon plusieurs sources concordantes, elle a fermement bataillé pour arracher des microcrédits à celles qui en avaient besoin, pour implanter des petits projets en zone rurale, de tapisserie, de couture, d'agriculture, de petits commerces. Si un jour la télévision tunisienne devait organiser un débat et autoriser les téléspectateurs à intervenir, des centaines et des milliers de citoyens témoigneraient de ce qu'elle avait fait pour eux: «Sans parler des oeuvres caritatives et solidaires, comme les aides au mariage pour les couples nécessiteux, les circoncisions des enfants démunis, les opérations «1000 couffins de Ramadhan», «1000 jouets de l'Aïd» pour les enfants», «1000 cartables de la rentrée scolaire», le soutien scolaire pour les écoliers et les lycéens, les moutons de l'Aïd pour les familles dans le besoin...Bref, tout ce que font maintenant certaines mouvances à des fins électoralistes et non pas altruistes.»Ce qu'elle ne comprend pas et n'arrive pas à supporter, c'est le fait que certains esprits chagrins fassent l'impasse sur cet itinéraire militant intervenu bien avant l'intronisation de Zine el-Abidine Ben Ali. C'est, à l'évidence, cette vision réductrice qui aura été à l'origine de sa descente aux enfers après la chute de l'homme fort de Tunis. Son optimisme légendaire allait prendre quelques rides: «On ne peut pas être heureuse lorsqu'on constate la rapidité avec laquelle la Tunisie s'est effondrée. Je ne peux pas être heureuse lorsque je vois que l'incroyable, l'absurde est arrivé dans un pays qui était à l'avant-garde du modernisme, de l'émancipation de la femme, de l'éducation pour tous, de la prospérité économique, de la culture numérique, de la paix civile et de la sécurité. Alors que de nombreux scénarios donnaient libre cours à une imagination fertile autour de son départ précipité en cette fin de règne, l'ancienne responsable de l'OTM soutient mordicus avoir quitté son pays de la façon la plus légale, sans mise en scène aucune, encore moins sur un fauteuil roulant, précautionneusement déguisée. Elle a quitté son pays de toujours la tête haute, sans foulard ni fard, consciente d'avoir honoré toutes les missions qui lui ont été confiées. Battante jusqu'à titiller les commis de l'idéologie dominante de son pays, elle l'a toujours été saisissant au vol la moindre opportunité susceptible de lui permettre de ramasser, auprès de personnalités philanthropes, des recettes qui auront servi à la construction du siège de l'ATM, des centres de solidarité aux mères dans le besoin et pour les enfants handicapés.Une mère inconsolableLa chute des Ben Ali aura été fatale à cette dame qui aura passé l'essentiel de sa vie à se battre pour plus de droits à la femme et aux démunis. C'est ce qui fit dire au philosophe et ancien ambassadeur tunisien Mezri Haddad dans une lettre ouverte adressée au président de la République Béji Caïd Essebsi: «Cette patriote, vous la connaissez bien mieux que je ne l'ai connue. Malgré la campagne de diabolisation, de haine, de mensonge et de lynchage dont elle a été victime depuis 2011, vous savez très bien que Saïda Agrebi a consacré toute sa vie à sa patrie et plus exactement à l'émancipation de la femme tunisienne et à la cause féministe dans le Monde arabe en général. Avec son volontarisme et son caractère propre qui indisposaient la gent masculine, elle s'est dévouée à cette cause aussi bien sous le régime de Bourguiba que celui de Ben Ali.»A la faveur de cette initiative, l'ancien diplomate tunisien voulait simplement aider sa compatriote à obtenir l'autorisation présidentielle devant lui permettre d'assister à l'enterrement de son fils Ahmed Jribi: «Il s'agit de votre «amie» de 50 ans, Saïda Agrebi, qu'un destin cruel vient encore de frapper dans la mort de son fils unique, Ahmed Jribi. Comme vous le savez sans doute déjà, il est décédé hier à Casablanca à la suite d'une opération du coeur. Il était malheureusement privé d'un passeport valide pour se faire opérer en France. Notre consulat au Maroc lui a refusé ce droit constitutionnel élémentaire.» Bien que forte de caractère, la militante des droits de la femme demeure à ce jour inconsolable: «Ahmed est parti sans que je puisse le serrer dans mes bras et l'embrasser une dernière fois sur son front. Il n'y a pas peine plus insupportable et cruelle que de priver une mère d'assister aux funérailles de son propre fils, d'autant plus que je ne l'avais plus revu depuis trois ans. N'ayant pas de passeport, il n'a pu venir me voir en France; pourchassée par un «mandat d'arrêt international» diffusé par Interpol à la demande de mon propre pays comme si j'étais une criminelle, je n'ai pas pu aller le voir au Maroc, là où il s'est installé avec sa famille. Ceux qui ignorent les vérités ont écrit que rien ne m'empêchait d'assister à l'enterrement de mon fils, pour me soumettre par la suite à la justice de mon pays. Sans doute, encore fallait-il avoir un passeport et la levée du mandat d'arrêt d'Interpol qui a été émis en août 2011. Par une décision du tribunal de Paris, prononcée le 4 juillet 2012, la France avait d'ailleurs refusé mon extradition.»Pour Saïda Agrebi, se soumettre aux lois de son pays ne la dérange nullement, surtout que tout ce qui a été dit et colporté sur sa corruption alléguée et sa «fuite» supposée n'était que mensonges, calomnies et désinformations. Quant à sa fuite présumée, elle persiste et signe: «J'ai quitté la Tunisie sept mois après la révolution, le 30 juillet 2011, de la façon la plus légale, avec mon passeport tunisien et pour me rendre au chevet de mon fils Ahmed qui venait précisément de subir sa première crise cardiaque.» Privée de cet ultime adieu au défunt, elle suivra la cérémonie d'usage en direct grâce à la complicité de ses amis et du Skype. «L'esprit oublie toutes les souffrances quand le chagrin a des compagnons et que l'amitié le console», disait Shakespeare.Le soutien moral de toutes celles et de tous ceux en Tunisie, en France et ailleurs, a été pour elle très précieux pour surmonter sa douleur. Mais elle demeure une mère inconsolable et son coeur semble être brisé à jamais. Mais il y aura toujours le témoignage des humbles à l'image de Jalila qui considère que Saïda Agrebi est et restera toujours une grande dame: «Elle mérite notre respect et notre gratitude. Elle devrait pouvoir rentrer au pays avec tous les honneurs.»Des honneurs majestueusement rendus à New York par la diaspora de l'Union africaine, en marge de l'Assemblée générale des Nations unies, soit le 12 septembre de l'année en cours, à l'occasion d'une cérémonie de remise du Prix d'Excellence des Légendes vivantes des personnalités féminines africaines. Prix qui a été, rappelons-le, octroyé officiellement aux lauréates le 12 juin 2015 à Johannesburg, en Afrique du, Sud à l'occasion du Sommet des chefs d'Etat de l'Union africaine et qui a vu la consécration de Mmes Ellen Johnson Sirleaf (Libéria), Nkosazana Dalimni Zuma (Afrique du Sud), Winnie Mandela et Graça Machel (respectivement deuxième et dernière épouses de Nelson Mandela), Joyce Banda (ancienne présidente du Malawi) et enfin Saïda Agrebi (Tunisie).
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Abdelhakim MEZIANI
Source : www.lexpressiondz.com