« N'ai-je donc
tant vécu que pour cette infamie ?». Cette strophe de la célèbre tirade du Cid,
irait comme un gant à ces vieux cadres qui ont cru, un moment, en la noblesse
d'un idéal national. La presse a rapporté il y a quelques jours à peine, les
augmentations de salaires dont bénéficieront les hauts fonctionnaires en
exercice.
Le silence est
fait sur la catégorie des pensionnés ; feraient-ils l'objet d'un délestage
conscient ou bien verront-ils leur sort s'améliorer ? Au fait, que veut dire
exactement ce qualificatif de Haut fonctionnaire ? Rien, absolument rien, dans
la mesure où toute personne nommée par décret bénéficie de ce titre ronflant
mais la réalité est malheureusement tout autre. Faut-il rappeler que lorsque la Fonction publique versait
de modestes salaires à ces cadres supérieurs, le secteur économique public et la Caisse nationale de
sécurité sociale payaient des «fortunes» à leurs cadres moyens ? Aller
rappeler, au commun des non initiés, cette galère qu'était en réalité, la
fonction supérieure. Faite de pression psychologique intenable, de veille, de
lendemains incertains, et parfois même de déni humiliant, elle n'aura pas fait
que des heureux. Lors de la période de turbulence sanglante traversée par le
pays, elle était toute désignée pour être le repaire du «taghout».
Beaucoup payèrent chèrement leur allégeance résolue à l'Ordre républicain pour
périr, sans protection aucune, sous les naseaux de «mahchoucha»
(fusil à canon scié). Notre pensée va à Rachid Hadjeb,
Chef de daira dans la wilaya de Sétif, assassiné sous
les yeux de sa famille, Fodil Baba-Ali,
Chef de daira, dans la wilaya de Relizane
assassiné le jour même, où on révoquait ses fonctions intérimaires ou encore
Brahim Lounis, directeur des Travaux publics de la
wilaya de Médèa. La fonction dite supérieure, n'était
point une sinécure, elle obligeait plus qu'elle ne servait. Taillable et
corvéable à merci, une certaine catégorie de cadres, leurrée par le décret de
nomination pris «en haut», geint sous l'arbitraire et l'exclusion, le tout
enveloppé dans le discrétionnaire cautérisant tout sursaut de dignité.
D'anciens cadres
aujourd'hui disparus, n'ont pu voir ce qu'il est advenu des leurs, juste à
quelques jours ou à quelques mois de leur départ éternel. On intimait à la
veuve d'un officier supérieur, mort au combat le jour de Aid
El Adha, de quitter la demeure mise à sa disposition
par une wilaya du Sud.
D'ailleurs, la
dénomination de fonction supérieure porte en elle, une persistante ambiguïté,
du moins en ce qui concerne l'administration déconcentrée. Elle s'entendait
clairement pour les représentants de deux ou trois départements ministériels de
souveraineté, pour les autres on faisait au mieux. Quand certains disposaient
de résidences équipées, d'autres accédaient à peine à l'HLM. Ils pouvaient même
loger moins bien que leur subalterne quand ils ne résidaient pas, indécemment,
dans un internat faute de logement. Cette situation créée au lendemain de la
loi 81/01 portant cession des biens de l'Etat, a eu de lourdes conséquences sur
la pérennité du service public. On s'ingéniait à lever des murs d'enceinte
autour de résidences convoitées pour les rendre, impunément, cessibles. La
curée s'est poursuivie jusqu'à l'extinction du patrimoine immobilier public. Il
ne faut surtout pas croire que ces cessions ont bénéficié, principalement, aux
occupants du moment. Certains en furent délogés «manu militari» au profit de
personnalités dont la prééminence évidente, n'autorisait aucun recours.
Certains représentants de ministères dits techniques, ont eu l'heur de
disposer, en guise de logement de fonction, d'anciennes résidences huppées
destinées aux ingénieurs divisionnaires ; les moins lotis n'avaient qu'à
repasser.
Le véhicule de
service s'il existait, n'allait pas au-delà du véhicule utilitaire type «Fiorino». Et même dans ce cas d'espèce, il fallait faire la
manche pour avoir quelques bons d'essence ou se rabattre sur l'établissement
sous tutelle, «riche» comme crésus. Il est même rapporté des situations ubuesques,
où des cadres recevant des délégations ou des hôtes de marque et faute de
cafétéria, faisaient acheter la collation par la contre valeur monétaire d'un
bon de carburant. Voici ce qu'il advient, quand le rigorisme budgétaire, pour
ne pas dire le misérabilisme, l'emporte sur le bon sens. Le nivellement par le
bas, ouvrait des appétits insoupçonnés quand l'occasion de la prébende se
présentait. Elle s'est, historiquement, manifestée lors du premier
assainissement de la nomenclature de projets du milieu des années quatre-vingts
(80). Il ne suffisait, parfois, que d'une vague facture ou d'un bon de commande
flétri, pour se faire payer rubis sur l'ongle, des sommes que nul contrôle ne
soit venu corréler avec la quantité, encore moins la qualité.
En l'absence de
règles normalisées, les avantages matériels supposés être attachés à la
fonction pouvaient aller de l'aisance à la dèche. Au terme d'échéances
constamment ajournées, un directeur central en charge des moyens, s'est enfin
décidé à doter de véhicules ses représentations locales. Il n'a pas trouvé
mieux que d'acheter plus de véhicules sur l'opération clairement intitulée au
détriment de la qualité, pour doter ses collègues de l'administration centrale.
L'intention,
faussement généreuse, pêchait par le flagrant parti pris. A l'inverse de ses
homologues, il dotait le reste des bénéficiaires de véhicules sans
climatisation, feignant d'ignorer que cet attribut n'est pas un luxe pour les
régions du Sud. Ne tenant d'aucun particularisme topographique, tous les
véhicules étaient de type «tourisme», encore une autre gabegie. Arrêtons donc
de délirer sur cette fonction supérieure qui n'avait de supérieurs que les
risques suspensifs de mise au vert ou la révocation sans appel. La vie
professionnelle et la vie privée quand elle existait, étaient toutes deux mises
sous l'objectif des enquêteurs des services chargés de l'habilitation. La
virginité professionnelle ou morale ne peut, souvent, dépendre que de l'humeur
d'un ombrageux sous-officier. L'exercice de la fonction était sujet à
surenchère, quand on plaisait au chef de l'exécutif, il n'était pas évident de
plaire au tuteur réglementaire et si les deux accordaient leurs grâces, celles
des élus n'étaient pas forcément acquises. De toutes les catégories professionnelles,
seule cette «engeance» ne dispose, ni de tribune, ni de porte-voix. Elle naît
dans les antres des cabinets et meurt dans le dépit de la disqualification,
végétant parfois dans le dénuement matériel. D'autres, forcés à prendre leur
retraite à quelques jours de l'ancienneté requise, ne bénéficieront d'aucun
avantage lié à la fonction qu'ils ont toujours assumée. Gladiateurs de
l'administration, ils animent les arènes électives sous l'Å“il, parfois,
indifférent de Césars qui détournent le regard approuvant implicitement, le
rituel sacrificiel. Le défunt Conseil de coordination des années de plomb, a
fait des victimes expiatoires. Sous le seau de la prééminence du Parti sur
l'Etat, les responsables intermédiaires des secteurs d'activité faisaient les
frais des guerres intestines que se menaient les membres de l'Auguste instance
collégiale. Le pseudo consensus se faisait, immanquablement, sur le dos de
benêts serviteurs du service public auquel ils y ont cru et pendant longtemps.
Mettant du cÅ“ur à l'ouvrage, ces «cadres» étaient sur tous les fronts, des
permanences inutiles et sans prérogatives, aux campagnes électorales, aux
marches de soutien, à l'astreinte punitive, à la constitution de muettes
galeries. Les épisodiques mouvements ont fait de la mutation un risque phobique
constamment encouru. L'exercice d'une fonction par l'épouse et la scolarité des
enfants, sont les Charybde et Scylla de cette galère professionnelle. Le taux
d'échec scolaire est peut-être, sans risque de nous fourvoyer dans une fausse probabilité,
l'un des plus élevés chez cette population bohémienne. Le droit à congé n'est
jamais consenti sur convenance personnelle mais, par fait du prince et le
nombre de jours octroyés, bien en deçà de la durée réglementaire.
A la fin de
fonctions, en plus du départ sur la pointe des pieds à l'inverse des homologues
qui auront droit aux honneurs du discours d'adieu, on intimera au «paria» de
quitter vite les lieux pour permettre, au remplaçant d'assurer la continuité du
service. Certains hauts fonctionnaires, dont il n'est nul besoin de citer la
qualité, ont eu droit à leur mise en retraite, à de bienveillantes largesses de
leurs collègues en exercice dans leur wilaya d'origine ou même ailleurs. Les
veinards, ils ont tout eu ou presque ! Cette stratification, née de la seule
volonté corporatiste, renseigne sur les innombrables gradations du mérite. La
rubrique «cancan» d'un grand quotidien en langue arabe, même si, parfois, elle
tape à côté, rapporte quotidiennement, des truculences qui laissent rêveur. Si
aujourd'hui, on s'intéresse plus aux hautes fonctions de l'Etat, ce n'est à
notre sens que par souci égalitaire. Pendant que les rétributions des
parlementaires, des magistrats, des enseignants universitaires bénéficiaient
d'envolées substantielles, celles des fonctions supérieures de l'Etat ont
relativement stagné. Ce n'est qu'à l'avènement du décret de juin 2010,
instituant le prêt sans intérêt à la construction de 7.000.000 DA, que le cadre
supérieur pouvait sortir la tête hors de l'eau. La dernière note confidentielle
du ministre des Finances annoncée par quelques titres de presse, lui alloue
deux nouvelles indemnités, s'ajoutant à celle déjà servie appelée de
représentation, vont dans le sens de plus de crédibilisation du cadre public
soumis au chant des sirènes du standard de vie, de plus en plus vertigineux.
S'il faille se référer à un cas d'école de la concussion, il faut rappeler le
cas de ce cadre des Finances pris la main dans le sac au Caroubier, pour une «tchipa» de 15.000 DA. Et c'est bien malheureux, quand on
sait qu'il en pâtira durablement avec les siens.
Maintenant que les jeunes collègues qui
assurent des fonctions supérieures, sont en voie de réhabilitation par la
revalorisation de leurs revenus, qu'adviendra-t-il des seniors à la retraite
qui émargent sur le Fonds spécial (FSR) dédié aux cadres supérieurs s'ils ne
sont pas concernés par le prêt à la construction et les indemnités liées à la
fonction, puisque de fait, ils ne sont plus en fonction ? Est-il besoin de
rappeler qu'au moment où certains ouvraient des bureaux d'études ou des
cabinets médicaux, beaucoup d'ingénieurs, de juristes et de médecins optaient
sans hésitation pour la fonction publique ? Ils nourrissaient pour leur pays,
les desseins les plus mirifiques. Ils donnaient sans compter jusqu'à en oublier
les leurs. Visitant parfois des lieux qu'ils ont jadis arpentés pour raison de
service, ils n'ont même pas la satisfaction du devoir accompli. Amers et
dépités par la déchéance de cet environnement, hier bouillonnant de verve, ils
détournent le regard et accélèrent le pas pour quitter, rapidement, les lieux.
Silhouettes courbées par le poids des ans, ils n'ont droit à aucun égard même
dans les services où ils ont, longtemps officié.
La première
lignée de médecins publics vient, probablement, de s'éteindre avec la récente
disparition du Dr Abdelkrim Yaker,
mort dans l'exil d'une campagne française. Il consacra, toute sa vie
professionnelle aux bien-être socio-sanitaire de ses
congénères au sortir d'une guerre meurtrière et bien après. Ignorer ceux qui
ont subi toute l'immaturité d'une administration balbutiante et trébuchante et
qui ont fait le choix de rester quand il leur était, encore permis de partir,
ne fera que confirmer le déni qu'ils ont toujours subi en silence par
discipline ou par retenue.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Farouk Zahi
Source : www.lequotidien-oran.com