
Hadj Abdelkader Touahir est l'une des figures de proue du Mouvement nationaliste à Ouargla. Témoin vivant et participant actif aux manifestations du 27 Février 1962,dont il garde des séquelles physiques, Abdelkader Touahir a été amputé de l'index de la main droite et blessé au ventre et au thorax. Avec trois autres militants, blessés par les balles des militaires français, il portait le drapeau ce jour-là. Il est à l'origine de la création, dans les années 1990, de l'association historique le Sursaut populaire du 27 Février 1962. Il nous fait découvrir cet événement dont le bilan est de 5 morts et une centaine de blessés.Les gens connaissent peu cette date historique. Que s'est-il vraiment passé 'Il est triste qu'après 54 ans d'indépendance il en soit ainsi. En réalité, Ouargla était un des pivots de la lutte pour l'indépendance nationale. De par son statut de ville garnison, c'était un terrain difficile. Les militaires étaient omniprésents et très vigilants. Ouargla était le point de départ des différentes missions françaises tentant une pénétration dans les territoires du Sud et par là même faire la jonction avec les pays subsahariens. Le 27 février 1962, ils pensaient être en terrain conquis. Nous avions reçu instruction de mobiliser la population pour une marche pacifique à travers la ville avec des slogans antifrançais et un refus catégorique de la séparation du Sahara du reste de l'Algérie. La lettre, signée de la main de Mohamed Chennoufi, officier de l'ALN, que Dieu ait son âme, s'adressait aux 14 présidents des conseils structurels de la région.Comment avez-vous procédé 'Nous avons préparé des banderoles et des drapeaux proclamant notre allégeance au GPRA et mobilisé des moyens de transport. Le défi était de les préparer secrètement en quelques heures. La marche était prévue à 8h et devait coïncider avec l'arrivée de la délégation française qui se rendait ce jour-là à Ouargla dans le but de profiter de l'interruption des négociations d'Evian pour semer le doute dans les esprits et préparer une campagne médiatique pour leurrer la communauté internationale et l'opinion publique. 40 journalistes représentant les plus grands médias français devaient faire écho de cette visite avec une large couverture mettant en avant l'adhésion des populations du Sud au maintien de l'autorité française sur le Sahara algérien.Les richesses pétrolières et minières qu'on venait d'y découvrir motivaient cet acharnement français sur la division de l'Algérie et on était conscients de l'enjeu. Ce coup médiatique allait compromettre à jamais la cause nationale et exposer l'Algérie sinon à un atermoiement de l'indépendance, du moins à une revanche française à cause du succès de la campagne diplomatique algérienne qui nous a valu beaucoup de marques de solidarité.Comment s'est déroulée la manifestation 'Nous avons regagné Souk El Had à 6h pour faire des achats en attendant le signal de départ vers 8h. Peu avant, nous sûmes que le vol spécial de la délégation française a été reporté à 13h. Les gens se sont dispersés. Pour ma part, je suis rentré à Rouissat pour récupérer des documents et c'est là que j'ai su que les militaires avaient eu vent de notre manifestation et qu'ils avaient renforcé la surveillance sur les grandes artères et les entrées des quartiers, notamment Mekhadma, Rouissat et Saïd Otba. J'ai dû emprunter des raccourcis pour revenir dès que l'arrivée de l'avion a été confirmée. Les manifestants se sont regroupés à la place du marché. Deux grands drapeaux ont été arborés, les banderoles dénonçaient la politique française en Algérie appelant à «l'indépendance de la totalité du territoire». «Allah Akbar», «Vive l'Algérie», «Vive le GPRA, représentant unique du peuple algérien». Le mouvement se préparait à marcher sur le siège de la préfecture des Oasis, quand un important dispositif militaire et des engins de guerre, des gendarmes et des mercenaires sont intervenus usant de bombes lacrymogènes. Des soldats et gendarmes se sont dispersés en dehors des murs du ksar et dans les palmeraies adjacentes pour s'en prendre aux manifestants.La répression a fait beaucoup de victimes 'Le feu a été ouvert sur la foule, l'affrontement n'a pu être évité. Les militaires, d'un côté, avec leurs moyens sophistiqués, et les civils, munis de couteaux, gourdins, pierres et métaux, de l'autre. Les acteurs de cette manifestation sont les habitants de Ouargla, nombreux, dont beaucoup d'anonymes, qui ont dit non à la France. La première cohorte s'est rendue à la préfecture et s'est fait tirer dessus. Nous étions des civils désarmés et la réponse du colon a été le feu et la mort. On retiendra notamment le décès en martyr de Chotti El Ouakkal, le premier à avoir donné sa vie. Il y eut des dizaines de blessés graves et l'hôpital n'a pas désempli ce jour-là.L'armée coloniale voulait en fait isoler les manifestants en îlots pour mieux les maîtriser et faire avorter tout regroupement devant les instances officielles, ils voulaient faire croire à une petite émeute. Moi, j'étais parmi ceux qui ont voulu quitter le ksar par Bab Ahmid. Là, les soldats nous attendaient et nous ont foudroyés de balles, j'ai été blessé au torse, au dos et notamment au bras et à la main. Ils voulaient à tout prix que le drapeau tombe, mais je l'ai soulevé jusqu'au bout, le drapeau est arrivé devant la préfecture alors que les blessés gisaient partout autour du ksar.Quelle est la vraie portée historique de cette journée à votre avis 'Les manifestations de Ouargla sont synonymes d'une internationalisation du refus des Algériens de la séparation du Sahara du reste du territoire national. Et nous ?uvrons depuis l'indépendance pour que ce jour soit proclamé journée de l'unité nationale en hommage aux martyrs. Il est à déplorer que les médias en fassent peu écho de nos jours. En 1962, une large couverture a été accordée à l'événement par la délégation de journalistes présente le jour du sursaut populaire. L'impact a consterné les généraux français. Le soir même, nous écoutions Aïssa Messaoudi sur Saout El Djazaïr à Tunis et Ahmed Saïd sur Saout El Arab au Caire ouvrir les journaux avec l'information du jour : «Ouargla a dit non à la séparation du Sahara du reste de l'Algérie». ».
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Houria Alioua
Source : www.elwatan.com