Oran - A la une

Zoom sur une société en crise



Avec le mythe propagé par les salafistes du paradis aux 72 houris après la mort? pour les hommes, Merzak Allouache scrute la société algérienne, ses frustrations, son mal-être.Plutôt que de confier l'enquête à une vraie professionnelle pour réaliser un documentaire, Merzak Allouache choisit de donner l'exercice à une comédienne, Salima Abada (très convaincante dans le rôle de Nedjma, journaliste).
Une fiction-documentaire (en noir et blanc) dense, forte, à plusieurs entrées d'appréhension de la société algérienne d'aujourd'hui, rongée par le poison salafiste et la crise multidimensionnelle dans laquelle elle se débat depuis quelques années. Le film de Merzak Allouache démonte les ressorts de la diffusion du wahhabisme, qui tisse sa toile à coups de milliards investis dans la communication, notamment à travers les chaînes satellitaires et des relayeurs dans les pays visés par ce poison.
Le réalisateur rappelle que 1200 chaînes satellitaires religieuses diffusent en Algérie grâce à l'argent des Saoudiens et autres tenants du wahhabisme, contre une trentaine de chaînes laïques. Une propagande qui ne rencontre pas d'entrave, alors que l'Etat -qui y trouve son compte- ferme les yeux.
Le film pointe aussi les frustrations sexuelles, la vulnérabilité des adolescents, sans repères pédagogiques, terreau de cette idéologie mortifère. II donne à voir l'échec de l'école qui a failli à sa mission première d'éducation, d'apprentissage de l'analyse et de la rationalité, et qui, selon le psychiatre Mahmoud Boudarène, d'école républicaine s'est transformée en institution idéologique.
Merzak Allouache a choisi le prisme de l'enquête journalistique que mène réellement une actrice incarnant une jeune journaliste de presse écrite, qui fait tandem avec un jeune confrère. Le sujet consiste à interroger le tout-venant, ? des jeunes, des femmes et des hommes d'âge mûr ? dans la rue, dans les cybercafés, dans un marché?, des religieux, mais aussi des écrivains, artistes, militants associatifs, psychiatres, sur ce que représente pour eux le paradis où les croyants masculins méritants auront à leur disposition 72 houris chacun.
C'est le fil conducteur du film de près de deux heures et qui ne constitue à aucun moment de temps mort. Clin d'?il au métier de journaliste et à ses règles : la journaliste bat le terrain d'Alger à Timimoun, en passant par Oran et Mostaganem, de la difficulté d'accéder à certaines sources. Nedjma, la journaliste, ? à l'appui d'une vidéo montrant un «cheikh» saoudien vantant le paradis aux 72 houris jusqu'à des descriptions indécentes ? interroge, côté religieux, un jeune salafiste repenti, elle s'est déplacée à Timimoun pour s'entretenir avec des cheikhs de zaouïas s'en tenant au suivi et à l'enseignement du rite malékite.
Du côté des laïcs, on retrouve les écrivains Kamel Daoud, Maïssa Bey, Sarah Haïder, Boualem Sansal, la comédienne Biyouna, l'artiste-peintre Linda Bouguerara, la réalisatrice Fouzia Aït El Hadj, la chanteuse Souad Asla, le psychiatre Mahmoud Boudarène, des militants de la démocratie, à l'instar de Aouicha Bekhti et Fethi Gherras, dont l'interview de ce dernier s'est déroulée dans un local qu'occupaient les patriotes de Haouch Gros pendant la décennie noire.
Les interviews de ces personnalités traduisent une dérive politique, sociale et culturelle d'une société travaillée par la bigoterie, par une indigence culturelle, du fait que nombre de salles de cinéma, de librairies, remplacées par des fast-foods et autres commerces, alors que la création culturelle est parasitée par les «la yadjouz», «hallal» et «non hallal», alors que les débats et échanges vifs et animés sur la démocratie, marqués par une expression citoyenne plurielle du début des années 90', sont étouffés par un islamisme envahissant toutes les sphères de la vie collective et individuelle et un pouvoir autocratique.
Et la nécessité impérieuse du redressement de l'école, de l'enseignement, de l'encouragement de la propagation de la culture. La journaliste n'est pas pour autant satisfaite de son travail, qu'elle considère ? à juste titre ? qu'à ce stade il est inachevé. A Timimoun, elle n'a pu interroger aucune des femmes qu'elle a croisées dans le marché de la ville.
Nedjma, pugnace, vive et déterminée
Malgré tous les efforts que son confrère, Mustapha, et elle ont déployés, Nedjma ne réussit pas à approcher les cheikhs Chemssedine et Hamadache, auxquels des chaînes de télévision offrent une tribune régulière pour dispenser des conseils puisés dans la bigoterie la plus archaïque, insulte à l'intelligence humaine, pour prêcher un islam étranger à la société algérienne. Le premier s'est dit prêt à accepter, mais à condition que le titre de l'enquête soit changé par «Enquête en enfer», ce que la journaliste refuse.
Et elle a raison. C'est à elle qu'il revient de poser l'objet et les termes de son sujet. Le second a signifié un refus net. Du côté des pouvoirs publics, aussi bien le ministère de l'Education nationale que celui des Affaires religieuses, ils ne répondent pas aux sollicitations de la journaliste. Bloquée dans l'avancée de son investigation, Nedjma doit-elle pour autant abandonner son enquête '
Eh bien non, un biais est trouvé pour la finaliser. Et s'il s'agissait d'une mauvaise interprétation du texte sacré, autrement dit : est-ce que ce ne seraient pas 72 vierges que trouveraient au paradis les musulmans, mais une seule de 72 ans ' Aussi bien les salafistes que le pouvoir politique trouvent leur compte dans cette instrumentalisation de la foi des Algériens et de la religion.
Malgré la gravité du sujet, le film n'est pas pesant, il est plutôt allégé par le jeu des deux principaux acteurs, mais aussi par des réparties empreintes d'humour et de vie de personnalités interviewées, pour ne citer que Biyouna, Fouzia Aït El Hadj ou Linda Bougherara, par la vitalité des jeunes Algériens qui ne demandent qu'à vivre et à s'épanouir sans entrave, sans tromperie et en toute liberté. Le film échappe aux analyses académiques ou langue de bois. Loin d'être morbide ou, pire, ennuyeux, il tient en haleine le spectateur du début à la fin. C'est aussi un hymne aux femmes, exclues du paradis, c'est tout dire !
Et ce n'est sûrement pas par hasard que Merzak Allouache a choisi une femme pour mener cette «enquête au paradis» et de lui donner le prénom de Nedjma, serait-ce la Nedjma de Kateb Yacine, en tout cas une femme (Algérie) belle, lumineuse, intelligente, déterminée et courageuse. Une scène, celle où Nedjma et sa mère, vont se recueillir devant la stèle érigée à la mémoire de Tahar Djaout dans le parking (de la cité où il habitait) et où il a été assassiné au sortir de son domicile, le 26 mai 1993, de deux balles dans la tête.
Comme pour dire aux Algériens qu'ils ne doivent pas se laisser enfermer dans l'amnésie qui leur est imposée, et par le pouvoir politique et par les islamistes. Enquête au paradis, un film-documentaire qui devrait être diffusé dans les salles de cinéma en Algérie, car le sujet concerne tout un chacun : parents, professionnels, intellectuels, pouvoirs publics. Un livre à forte teneur pédagogique et un outil de travail. Le film est dans les salles françaises depuis 17 janvier 2018.
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