L’exemple de l’œuvre écrite de Ghazâlî
Les grands porte-parole de la sagesse en Islam ont su conjuguer l’exigence d’authenticité dans leur cheminement intérieur avec le souci de l’équilibre et de l’harmonie dans la société. A ce titre, le cas de Ghazâlî est particulièrement remarquable.
Abou Hâmid al-Ghazalî (1058-1111) a vécu à une époque marquée par le déclin du Califat abbaside et ce sont les sultans Seljoukides, appuyés par de puissants vizirs, qui exerçaient le pouvoir effectif
Mais qu’est-ce que le redressement intellectuel que Ghazâlî appelle de ses vœux.
La réponse est dans l’Ihyâ’ lui-même qui s’ouvre par un chapitre intitulé Kitâb al-‘ilm, le Livre de la science. Ghazâlî y expose ce qu’il faut entendre par science et ce qu’est la connaissance véritable. Mais cela présuppose de clarifier dans un premier temps ce qu’il faut entendre par «intellect’’ (‘aql).
Ghazâlî expose les confusions largement répandues sur la notion d’intellect en faisant remarquer qu’elles sont inévitables dès lors que l’on ignore ce que sont l’homme et les facultés de connaissance dont il est doté:
«Sache qu’il y a divergence en ce qui concerne la définition de l’intellect et de sa réalité. La plupart des gens sont surpris de voir attribuer à ce terme des significations différentes. C’est là la cause de leurs divergences». De fait, on peut entendre le terme intellect en plusieurs sens. C’est, en effet, une faculté pluridimensionnelle qui permet la connaissance depuis le traitement des données des sens jusqu’à la connaissance transcendante des vérités spirituelles et métaphysiques.
C’est évidemment cette dernière connaissance qui intéresse le plus Ghazâlî:
«On désigne par le mot ‘aql la connaissance des choses dans leur réalité véritable; en d’autres termes c’est une catégorie de la connaissance dont le siège est dans le cœur. Ce mot désigne ce par quoi s’opère la compréhension dans le domaine des sciences de la religion. »
Qu’est-ce que le cœur de l’homme dont Ghazâlî nous dit qu’il est le siège de la connaissance véritable ? On sait que le Coran insiste en de nombreux versets sur le cœur comme organe de saisie et de compréhension du message divin : « Ce ne sont pas leurs yeux mais leurs cœurs qui sont aveugles. » (Sourate 22, v.46) « Il y a dans tout cela un rappel pour celui qui possède un cœur [capable de saisir]…» (Sourate 50, v.37) Ghazâlî expose en détail ce que désigne le cœur au sens spirituel:
«Le cœur est un élément subtil, à la fois divin et spirituel (latîfa rabbâniyya rûhiyya), qui s’accorde avec le cœur physique. Cet élément subtil représente la réalité de l’homme; c’est en lui que l’homme comprend, sait, connaît… »Cela nous permet de comprendre que le dépassement de la raison s’opère par un accès au cœur. Cet accès ouvre la voie à la réalisation de la certitude intérieure et c’est précisément en cela que consiste la voie soufie. L’élément central de l’enseignement de Ghazâlî dans le Livre de la science est donc ce que l’on pourrait appeler une anthropologie spirituelle. Selon cette perspective, c’est parce que l’homme ignore qu’il possède une faculté de connaissance universelle et supérieure à la raison discursive qu’il cherche à réduire la religion à ce que cette dernière peut saisir. Dès lors, on assiste à un appauvrissement, à un rejet de tout ce qui dépasse le simple savoir rationnel, et il en résulte un dogmatisme théologique auquel Ghazâlî n’a cessé de s’opposer. A partir de là, Ghazâlî va organiser son message autour de trois axes : mettre en garde contre le juridisme stérile, dénoncer les dérives des «théologiens sans scrupule’’ (‘ulamâ’ al-sû’) et mettre l’accent sur l’intériorité et la spiritualité à travers l’affirmation que la voie soufie constitue l’essence du message du Coran et du Prophète. Concernant le juridisme stérile Ghazâlî fait remarquer que le terme fiqh - qui a fini par prendre le sens de Droit ou de jurisprudence - a perdu son sens coranique et originel:
«Ce terme a été appauvri et a été réduit à la connaissance des cas juridiques particuliers, des fatwas, des points de détail, de l’excès de verbiage, de la collecte minutieuse des avis dans ce domaine, de telle sorte que celui qui est le plus érudit et le plus préoccupé par ces choses sera appelé «le plus versé dans le fiqh’’. Pourtant, ce terme désignait dans les premiers temps de l’Islam la science de la voie menant à la vie éternelle et la connaissance détaillée des maladies de l’âme… »
Ghazâlî poursuit son argumentation en soulignant que dans le Coran le terme fiqh désigne la compréhension intérieure que reçoit celui dont le cœur est éveillé. Il cite le verset suivant qui emploie un verbe tiré de la racine f-q-h : «Ils ont des cœurs avec lesquels ils ne comprennent (yafqahûn) rien. » (Sourate 59, v.13) Selon l’analyse de l’auteur de l’Ihyâ’, ce sont les «théologiens sans scrupule’’ qui sont responsables de ce dramatique infléchissement et de l’appauvrissement de la signification du terme fiqh. On comprend dès lors qu’il mit tant d’énergie à les dénoncer: «Un théologien qui se limite à controverser et à faire l’apologie de son dogme sans cheminer vers l’Au-delà ni purifier son cœur ne saurait faire partie des véritables savants en religion… La théologie scolastique (‘ilm al-kalâm) ne peut faire parvenir à la connaissance de Dieu, de Ses Qualités et de Ses Actes, ni à tout ce que nous désigné par l’expression «science par dévoilement».
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Tayeb Chouiref
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Posté par : sofiane
Source : www.voix-oranie.com