
Ghaza assiégée et bombardée. Plus de 780 victimes en 18 jours. Notre correspondant nous fait vivre le quotidien des Ghazaouis entre coupures d'électricité, F-16, radios locales et deuils collectifs.De notre correspondant de GhazaDimanche 20 juillet 16h. Une grève générale est décrétée en Cisjordanie pour protester contre les massacres à Ghaza.22h40. Le courant électrique est coupé depuis ce matin. A Ghaza, on se débrouille avec des lampes rechargeables. Dehors, les rues sont désertes. C'est le silence total, rompu de temps à autre par le hurlement strident d'une sirène d'ambulance roulant à grande vitesse. Elle évacue des blessés vers l'hôpital Al Shiffa. Les explosions des obus lancés contre le quartier populaire de Chejaïya, à moins de 4 km à l'est de la ville, sont audibles. De même, j'aperçois clairement la fumée qui émane des explosions. Des bombes lumineuses utilisées par l'armée israélienne éclairent toute la région. Ce quartier est en deuil, 100 personnes sont mortes en un jour. Le quartier est quasi vide cette nuit, mais cela n'empêche pas l'artillerie israélienne de continuer à le pilonner.22h45. Je quitte la fenêtre et m'allonge sur mon lit, portable collé à l'oreille. Je suis les événements sur les radios locales. Le porte-parole de la branche armée du Hamas faisait une déclaration. Surprise. Il vient d'annoncer la capture d'un soldat israélien. Chair de poule. Des youyous fusent aux alentours, on entend des «Allah Akbar» partout dans le quartier qui sont bientôt couverts par le bruit des coups de feu. Les feux d'artifice illuminent le ciel obscur de Ghaza, où sillonnent encore des drones et des avions de chasse israéliens. «Papa, tu entends ' », criait ma fille aînée Meriem, «ils ont capturé un soldat israélien», répète-t-elle, folle de joie.La famille se réunit dans le salon, il y règne un sentiment de grande fierté. Ce soir, on se dit que peut-être les résistants ont changé la donne. Quelqu'un frappe à la porte, de plus en plus fort. C'est le voisin : «Fares, Fares. Ils ont capturé un soldat israélien. Tu as vu, ils nous ont rendus fiers», crie-t-il, lampe de poche à la main. Les portes ont commencé à s'ouvrir sur plusieurs étages. Les voisins sont heureux. Ils se congratulent comme s'ils avaient gagné une coupe précieuse. On a fini la soirée sur le palier à fumer le narguilé, boire du thé et manger des gâteaux. Les explosions et les raids nous paraissaient si loin, pourtant ils sont là, juste à côté. La joie a remplacé les larmes et la douleur, le temps d'un soir, à Ghaza.23h. Les Emirats arabes unis décident d'octroyer une aide de 40 millions de dollars pour la reconstruction de Ghaza.00h. Le massacre se poursuit dans la localité de Chajaya où on parle de «journée rouge.» Plus de 100 morts en une journée et un bilan total de 434 victimes.Lundi 21 juillet 10h. Les bombardements à l'est de Ghaza ont eu raison de mon sommeil, je viens de me réveiller, je n'ai dormi que trois heures. Pas d'électricité depuis 6 heures. Ma femme est déjà réveillée. On commence à manquer de denrées alimentaires. Je dois aller au marché. Mais en temps de guerre, toute aventure dans la rue peut être fatale.11h. Je décide finalement d'y aller. Le marché se trouve dans un bastion du Hamas à Ghaza. En arrivant, je remarque qu'il y a moins de monde qu'à l'accoutumée. Certains légumes ont disparu des étalages. Ceux disponibles sont plus chers. «Les agriculteurs ont peur d'aller faire la cueillette», m'informe un vendeur.Un jeune porteur avec son chariot m'accompagne sur le chemin du retour, pour l'équivalent d'un dollar. Lui-même habite une zone rurale dans le nord de la bande de Ghaza. «Nous avons quitté notre maison dès les premiers bombardements de l'artillerie et des chars. Actuellement, nous sommes à Ghaza dans une école de l'UNRWA (Agence onusienne pour l'aide aux réfugiés palestiniens, ndlr)», me confie le jeune homme. «On ne dort pas bien. Nous sommes 50 dans une salle de classe. Mais là au moins on a de l'électricité. Lorsque le courant est coupé, ils font tourner un groupe électrogène. Je sens que je suis malade. Notre région est très dangereuse. Un de nos voisins, un vieil homme, est retourné hier chez lui pour prendre une douche et ramener quelques affaires personnelles. Il a été tué lui et sa femme qui l'accompagnait. Un drone israélien les a ciblés sur le chemin du retour. Tout le monde lui avait conseillé de ne pas y aller.» Il se laisse gagner par l'émotion, ses yeux sont pleins de larmes.12h. A mi-chemin, un missile palestinien passe. Dans la rue toujours aussi déserte, trois enfants de pas moins de 6 ans jouent devant la porte de leur maison. L'un d'eux crie aux autres, «n'ayez pas peur, celui-là est à nous». Je n'ai pas été surpris du tout, les enfants à Ghaza, même les plus petits, font la distinction entre les missiles de la résistance et les missiles israéliens. 20h. Le bilan dépasse les 500 morts, selon les Nations unies. 90% des morts palestiniens sont des civils.Mardi 22 juillet 00h. Le conflit entre dans sa troisième semaine sans espoir de sortie de crise. Le bilan avoisine les 600 victimes.4h. Nous venons de terminer le s'hour. Une odeur désagréable commence à se répandre dans la maison. «C'est du gaz, c'est du gaz», crie Meriem de l'une des chambres qui donnent sur la façade est de notre appartement. Nous accourons aux fenêtres pour les fermer. Dehors, une épaisse fumée blanchâtre, tel un brouillard, enveloppe la ville. Je demande aux enfants de rester tranquilles, de fermer les chambres et d'aller au salon. «Papa, la radio dit que ce ne sont pas des gaz toxiques», lance Fadoua, ma fille de 20 ans, qui écoutait une radio locale. L'électricité est toujours coupée. La fumée était le résidu des bombardements des quartiers de l'est de la ville que le vent a ramenée vers nous. Plus de peur que de mal, à l'aube de cette nouvelle journée de Ramadhan.11h. Nous dormions tous dans un coin du salon, le même, quand une très forte explosion, très proche, nous réveille en sursaut. Une imposante poussière commence à se propager dans la maison. Le verre brisé au sol et le gravats retombant sur le sol font un bruit fracassant. De l'une des fenêtres qui donnent sur la mer, je constate que le bombardement a eu lieu juste derrière l'immeuble en face du nôtre, à moins de 100 m. Deux autres bombardements se sont succédé dans le même endroit à 30 minutes d'intervalle. De plus en plus habitués à ce genre d'explosions, nous décidons de retourner nous coucher. Personne ne dort la nuit depuis le début de l'agression israélienne.20h. Nous sommes à table. Tout d'un coup, le ciel s'illumine, encore le feu d'un missile qui tombe près de nous. Le bruit qu'il fait avant l'explosion est effrayant. L'explosion fait tanguer toute la maison, tout le bâtiment. Fadoua craque. Elle commence à pleurer à chaudes larmes. «Quand est-ce que cela va cesser», crie-t-elle. «Je suis fatiguée, j'ai peur, je ne veux pas qu'il arrive quelque chose à notre famille.» Sa maman essaye de la consoler. A vrai dire, moi je suis un peu irrité par sa grosse sensibilité. J'aurais souhaité qu'elle soit plus habituée que cela, depuis le temps. 20h45. L'Algérie appelle le Conseil de sécurité de l'ONU à agir et «prendre des sanctions» contre l'Etat hébreu.Mercredi 23 juillet 6h. Je dors seul dans ma chambre, le reste de la famille est toujours dans le coin du salon, son petit coin sûr. Une énorme explosion se fait sentir, tout proche, à quelques mètres d'ici. Probablement des F-16, ils n'attaquent qu'avec ça ces derniers temps. Je me rends dans le salon pour m'assurer que tout va bien. Tout le monde dort à poings fermés. Seule Meriem a été réveillée par la déflagration. Je repars m'allonger sur mon lit, pensif. Comme quoi, tout le monde, y compris des enfants, peut s'habituer aux pires situations, aux plus extrêmes. D'une certaine manière, je suis content que les enfants ne soient plus aussi émotifs qu'au début.14h. Au réveil, je décide d'aller au marché, histoire de me changer un peu les idées. C'est réconfortant de voir que les gens sont de retour en masse, après ma première visite qui ressemblait à une traversée du désert. Les gens doivent probablement être à cours de denrées alimentaires. Les fruits et légumes sont pour la plupart disponibles, mais les prix continuent d'augmenter. Les gens dans la foule se saluent dès qu'ils se reconnaissent, se prennent dans les bras, une chaleur prédomine. Ils se congratulent d'être toujours là, toujours en vie, tout simplement.17h. L'ONU décide de lancer une enquête internationale sur l'offensive israélienne à Ghaza.21h. La radio ne me quitte jamais. Cette fois c'est Khaled Mechaal, chef du bureau politique du Hamas, qui s'adresse aux Ghazaouis, juste après le f'tour. Nous sommes encore tous réunis, attentifs à ces mots, le cours des événements en dépend : «La situation va en s'améliorant et soyez-en sûrs, la résistance ne sera pas vaincue.» Il nous demande par ailleurs à tous «d'être patients malgré les nombreux sacrifices.» Le message est clair. Ceux qui espèrent une trêve et un arrêt des violences doivent être déçus ce soir.23h. Les voisins sont déjà réunis sur le palier de l'immeuble, comme chaque soir, pour l'habitulle sahra du Ramadhan. Nous ne pouvons plus nous réunir dans nos maisons par peur des bombardements et le palier reste l'endroit le plus sûr. Les histoires se poursuivent, les sujets sont divers, nous tentons de nous réconforter les uns les autres comme nous pouvons, d'oublier l'inoubliable et sentir que nous sommes tous dans la même situation. Mon fils Ahmed m'accompagne toujours pour s'amuser avec les jeunes de son âge.00h. Le bilan atteint les 650 victimes.Jeudi 24 juillet 1h. Un de mes voisins tente de contacter un de ses amis dans une localité de Khan Younès, au sud de Ghaza, et qui est assiégée par l'armée israélienne. D'ici, on craint le pire pour eux, on parle d'un véritable massacre. Pas de chiffres, rien que des supputations qui inspirent la terreur. Son ami ne répond pas. Le silence est lourd. Très vite, il reçoit un SMS de sa part : «Je ne peux même pas parler, les soldats et les chars israéliens sont partout autour de nous. Beaucoup de femmes et d'enfants autour de moi. On attend l'aide du Croissant-Rouge, de la Croix-Rouge ou de n'importe qui capable de nous sortir de cet enfer.» Nous restons sans mot dire, terrés dans l'obscurité. L'électricité est coupée depuis ce matin.2h. Je me repose un peu avant le s'hour. Je suis sur mon lit. La radio est devenue mon meilleur compagnon. Elle ne me quitte jamais. Ahmed est avec moi sur le lit. Les bombes explosent partout, à l'est, l'ouest, mais surtout dans la localité de Beit Hanoune, au nord de Ghaza. Meriem nous rejoint, radio à la main, elle aussi.2h30. Le téléphone sonne. Surprise. Un ami m'appelle d'Alger, très inquiet. J'essaye de le rassurer comme je peux. Ce coup de fil me fait tellement chaud au c?ur. Mes amis, même les plus lointains, ne m'ont pas oublié.7h08. Le Hamas refuse une trêve en raison du refus de l'Etat juif de lever l'état de siège sur la bande de Ghaza.11h. Réveil. Tout le monde dort encore. De toute manière, personne n'arrive à dormir la nuit. La journée, le rythme des frappes diminue et nous pouvons espérer nous reposer un petit peu. L'électricité est toujours coupée. Bientôt, nous n'aurons plus aucun moyen de recharger les batteries de nos lampes et de nos téléphones portables. Les bombardements sont certes moins intenses, mais les informations locales continuent de dénombrer de nouvelles victimes.11h03. «Un enfant tué chaque heure depuis deux jours», selon Valérie Amos, chef des opérations humanitaires de l'ONU12h05. Plus de 720 morts à déplorer dans la bande de Ghaza, selon Ashraf Al Qoudra, porte-parole des urgences locales.17h. Les informations locales font état d'un bombardement israélien sur une école de l'ONU à Beit Hanoune, où se réfugiaient des familles. 16 personnes seraient mortes et plus de 200 blessées. Et dire qu'elles avaient précisément quitté leurs maisons par peur des bombardements. Les enfants sont en état de choc, mes filles n'arrêtent pas de pleurer.18h. Un nouveau bombardement secoue les fenêtres de l'appartement. L'explosion a lieu à moins de cent mètres de chez nous. 19h. Malgré toutes ces difficultés, ma femme et ma fille Meriem s'activent dans la cuisine à nous préparer le f'tour. Au menu ce soir, une bonne chorba algérienne. Le reste de la journée s'annonce très dur et la nuit plus encore. Israël a décidé de poursuivre et d'élargir son agression contre la population de la bande de Ghaza.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Fares Chahine
Source : www.elwatan.com