Tout a commencé
le jour où une luxueuse voiture s'est garée le long du trottoir qui longe sa
maison.
Il était debout à
quelques pas du seuil, essayant de calmer un voisin qui crachait sa colère au
sujet d'une bouche d'égout qui regorgeait sa matière pestilentielle et
l'étalait sur la rue. L'homme maudissait le maire, le visage ravagé par la
fureur, les yeux jetant des étincelles, des filets de salive aux coins des
lèvres, balafrant l'air avec des mains frénétiques. Depuis des jours, une
puanteur maléfique et bourdonnante de mouches échappait aux entrailles de la
terre, et envahissait les demeures, imprégnant profondement les êtres et les
objets. C'était l'été, il faisait une chaleur épouvantable, et l'on était forcé
de barricader les fenêtres afin de pouvoir respirer et vaquer aux occupations
quotidiennes. La nuit, l'odeur devenait lourde et intolérable, suffocante. Des
bataillons de moustiques zonzonnantes fonçaient sur les corps éreintés des
dormeurs, et, méprisant insecticides et diffuseurs branchés aux prises,
perçaient la chair et plantaient dedans leur trombe pour pomper leur dose de
sang, la criblant ainsi de blessures cuisantes. On s'en était plaint au maire à
plusieurs reprises, qui avait promis d'envoyer des ouvriers s'en charger, mais
rien n'avait été fait jusqu'à ce jour-là.
C'était justement la raison pour laquelle le
voisin l'avait accosté alors qu'il revenait du travail. L'homme était fou de
rage. « Le salopard ! Tu te rappelles ! Pour se faire élire, il s'est
transformé en gonzese mielleuse, se tortillant de la queue, donnant des baisers
à tout le monde, la gueule dégoulinante de promesses ! Je vais aller le démolir
! Je vais aller lui casser ses dents et les lui faire avaler pour lui montrer
qui je suis ! Dès qu'ils ont les fesses bien calées sur un fauteuil, ils se débarrassent
de leurs masques, crachent sur les électeurs et montrent leur vrai visage, une
viande affamée et gonflée de frustrations. Qu'attendent-ils pour venir
s'occuper de ce trou qui n'arrête pas de déverser sa merde sur nous ? Nous
pataugeons dans la fange comme des sangliers depuis des jours ! Le salopard !
Le chien !... » C'est à ce moment précis, que les deux hommes ont vu la superbe
automobile arriver dans leur direction, manÅ“uvrer et s'arrêter le long du
trottoir, à quelques mètres du lieu où ils se trouvaient. La curiosité
pulvérisa la rage du voisin et dirigea leurs yeux sur le véhicule étranger.
Muets, ils virent les portières s'ouvrir puis descendre, un homme portant des
lunettes de soleil noires, une femme, deux garçons et une fille.
« C'est mon frère et sa famille, dit-il au
voisin. Nous reparlerons plus tard de tout ça. Au revoir. » Ce dernier le salua
et s'éloigna hativement, pour lui permettre d'accueillir ses visiteurs. Il
s'avança vers son frère et l'embrassa longuement, en s'excusant, intimidé par
le costume neuf que portait celui-ci, et honteux d'avoir été surpris en
vêtements de travail couverts de poussière. Puis, avec la même gêne, craignant
de les salir, il embrassa ses neveux et sa belle sœur. Entendant du bruit sur
le seuil de la maison, son épouse avait déjà ouvert la porte. Ils entrèrent.
C'est ce jour-là que tout a commencé.
Les deux familles
s'étaient installées dans le salon, et comme les autres fois, il avait remarqué
que son frère avait très vite accaparé de la parole, claironnant, la voix
sonore, le geste large, jonglant avec les mots comme un magicien, jetant en
l'air des noms de personnes dont il mentionnait la fonction, des noms d'hôtels
et de pays, mine de rien. C'étaient alors des ministres ; c'étaient des walis ;
c'étaient des sénateurs et des députés ; c'étaient des hommes d'affaires assis
sur des fortunes fabuleuses ; c'étaient de hauts responsables au pouvoir
illimité. Mais cette fois-là, il y avait quelque chose de nouveau par rapport
aux autres visites.
Il venait juste d'être nommé à un poste très
élevé, et ils avaient décidé, lui et sa famille, de partager avec eux la joie
et le bonheur qu'ils avaient ressentis lorsqu'un ami influent leur avait
téléphoné de la capitale pour leur annoncer la nouvelle. Il avait remarqué que
sa belle-sÅ“ur remplissait les temps morts en apportant des détails, fidèle à
ses manies, comme pour permettre à son mari de reprendre haleine, ou comme si
elle avait peur du silence. Ils possédaient chacun un téléphone portable, son
frère en exhibait deux de sa poche, et ces engins n'arrêtaient pas de sonner.
Sa propre épouse et ses enfants avaient également attiré son attention : ils
avaient dans les yeux une lumière qui l'avait troublé, qui l'avait inquiété.
Ils étaient fascinés, absorbant avidement les histoires de son frère ! « Non,
il ne changera jamais, songea-t-il, en observant son frère. Aussi loin que je
me souvienne, il a toujours été un parleur, une machine qui produit des
paroles. Quand il est lancé, rien ne peut endiguer le flot brûlant et ému des
mots qui jaillissent de sa bouche. Il sait instinctivement ce que les gens
aiment entendre, et il leur sert généreusement la nourriture qu'ils désirent,
amplifiant et chamarrant la vérité de détails inventés de toutes pièces, ou
mentant effrontément. Et c'est comme ça qu'il s'est tracé un chemin dans la
vie. En parlant. En radotant. »
Non, il ne l'a jamais aimé ! Cette clique de
discoureurs qui vivent, non par la sueur du front, mais par le baratin, le
dégoûtait. Il en connaissait beaucoup autour de lui, et en voyait beaucoup sur
l'écran de télévision, qui étaient payés pour faire du bruit, pour empêcher le
silence de s'installer. Il remerciait souvent le Seigneur d'avoir fait de lui
un paysan. Le travail de la terre et le silence de la compagne lui avaient
enseigné le sens de la mesure. La paresse et le bavardage le mettaient hors de
lui...
La voix tonitruante de son frère l'avait
arraché à ses pensées. « Cesse de rêver et viens ! je vais emmener les gosses
faire un tour en voiture. » Mais il avait refusé, disant qu'il profiterait de
leur absence pour se changer et se laver. Ils étaient rentrés environ une heure
plus tard. Le visage de ses enfants exprimait un bonheur si intense qu'il avait
encore une fois éprouvé un sentiment d'inquiétude, un malaise. Quelques minutes
plus tard, son frère et sa belle-soeur s'étaient excusés de ne pas pouvoir
rester plus longtemps, et avaient promis de revenir bientôt. Ils vivaient dans
une ville située à plus de deux heures de route.
Une fois les visiteurs partis, les enfants
étaient allés explorer les victuailles et les cadeaux que leur mère avait rangé
dans le placard de la cuisine. Il les avait entendus s'émerveiller comme jamais
ils ne l'avaient fait auparavant, fouinant dans les paquets, et s'arrachant des
objets. À un certain moment, la voix de sa femme lui était parvenue, remplie
d'émotion : « N'oubliez pas les enfants que votre oncle va passer demain à la
télévision ! »
Cette visite
bouleversa la vie de son foyer. L'oncle était souvent évoqué et régnait sur la
plupart des conversations. Son nom remplissait la maison. Les enfants se mirent
à surveiller le poste de télévision pour le voir, et quand son image
apparaissait sur l'écran, c'était une explosion de cris et de joie. Sa femme
délaissait aussitôt ses occupations et se précipitait vers le salon. Les yeux
braqués sur l'appareil, ravis, ils jubilaient. C'était alors une longue suite
de commentaires émus et passionnés, qui les occupaient parfois pendant des
jours. Et petit à petit, il remarquait que les rêves qui naguère les
réunissaient tous autour de lui, les intéressaient à peine maintenant. Quand il
parlait de ses brebis ou de ses plants de tomate, un silence indifférent,
ponctué de mots neutres et quelconques, accueillait ses projets. Pire, il
décelait sur leurs visages des grimaces d'impatience, ou peut-être même de
mépris, comme si les choses qui hier encore les grisaient, les agaçaient et les
déprimaient aujourd'hui. Son épouse et ses enfants lui avaient été volés par le
bavardage bariolé et éblouissant de son frère. Comme un troupeau de sangliers
enragés, les histoires clinquantes de ce frère avaient dévasté tout ce qu'il
avait bâti pendant des années à la sueur de son front. Accablé, il contemplait
ces décombres et ces dégâts, l'âme ruinée, malheureux. Au fil des jours, une
profonde tristesse s'était emparée de lui. Maintenant, il rentrait tard du
travail, ne supportant plus l'atmosphère étouffante qui régnait sur son foyer.
Personne ne semblait avoir remarqué la chose. Alors, jour après jour, un sentiment
pénible d'inutilité s'était développé en lui, comme une tumeur maligne,
ravageant sa vie, vidant doucement son corps de l'ardeur et de la vitalité qui
le remplissaient naguère. Le poison du dégoût colonisa son sang. Les êtres
chers pour lesquels il vivait, lui avaient été ravis par un menteur. Mais il ne
pouvait pas révéler à sa famille la vérité sur cet oncle qu'ils admiraient. Il
s'agissait de son frère, de son honneur. Personne ne lui aurait pardonné.
Une année plus
tard, son frère qui venait de sortir d'une réunion qui avait duré cinq heures,
dans une salle empestant la fumée de cigarette et le café, entendit la sonnette
de son téléphone portable. Il colla l'engin contre son oreille et demanda qui
était à l'appareil. Une voix enfantine lui répondit : « C'est moi mon oncle !
Mon père a été retrouvé pendu à un arbre ! »
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Boudaoud Mohamed
Source : www.lequotidien-oran.com