Oran

Une journée sur le plateau d'El Wahrani : parlons, on tourne ! Arts et lettres : les autres articles



Une journée sur le plateau d'El Wahrani : parlons, on tourne ! Arts et lettres : les autres articles
Cela fait plus de trois mois qu'Oran et ses environs abritent les préparatifs et le tournage du prochain film de Lyès Salem, El Wahrani. Il reste environ deux semaines à l'équipe pour l'achever.
Pour comprendre cette durée, faites le calcul, sachant que pour la mise en bobine d'une séquence de seulement deux minutes, celle d'un pique-nique, il a fallu pas moins d'une journée, entre préparatifs sur les lieux et le tournage proprement dit, et cela pourtant sans perte de temps et dans une organisation du travail rigoureusement planifiée.
C'était, la semaine passée, dans la forêt de M'sila, sur le plateau qui domine la localité de Boutlélis, à une vingtaine de kilomètres au sud-ouest d'Oran. La scène est celle d'un déjeuner sur l'herbe dans une clairière autour d'un méchoui. Nous sommes dans les années 70 : un apparatchik, ancien moudjahid, régale une dizaine de convives.
A dix heures, cinq camions fourgons de la production arrivent en premier. Sous le contrôle de Nicolas Guilleminot, premier assistant du metteur en scène, le «matos» et les accessoires sont déchargés. Le cadreur et l'ingénieur du son s'occupent de leurs appareillages respectifs. Pendant ce temps, les gens de la régie s'affairent eux-aussi à diverses tâches. L'un ramasse du bois pour allumer le brasier du méchoui.
Un autre, muni d'un grand sac poubelle, nettoie les lieux du moindre détritus laissé par les campeurs qui hantent habituellement l'endroit. A 10h30, Lyès Salem arrive. Il a énormément maigri, des suites du régime qu'il s'est imposé pour les besoins d'un des principaux rôles qu'il incarne, celui d'un ancien maquisard : «On ne peut pas avoir une mine potelée dans le film quand on est censé crapahuter dans le djebel», explique-t-il. Tout à fait dans la personnalité d'un Lyes Salem perfectionniste, trait de caractère que tous ses collaborateurs apprécient chez lui, même s'il leur en coûte en supplément de travail. Pourquoi ne se contente-t-il pas d'être seulement réalisateur ' «Mais parce que je suis acteur» répond-il, presque étonné de la question (lire encadré ci-dessous). Lyes est arrivé déjà grimé, paraissant ainsi plus âgé qu'il ne l'est.
Sa coiffure porte la marque des années 70 avec des pattes taillées à hauteur du lobe des oreilles. Après les salutations, il se hâte vers la clairière du pique-nique, inspectant tous ses coins et recoins. Avec en tête le story-board qu'il a imaginé, il en vérifie une dernière fois, la pertinence au regard, les possibilités qu'offre la configuration du lieu.
A chaque arrêt sur tel ou tel endroit d'un espace de mille mètres carrés environ, il confère avec le directeur de la photo, la script-girl et son premier assistant ne laissant aucun aspect échapper à son attention. On parle séquences, cadrages, mouvements de la caméra, prises de son... Lyes est visiblement sous tension, voire inquiet : le soleil tarde à irradier à travers les frondaisons des pins parasols. Le méchoui, déjà cuit, est rapporté, enveloppé de papier aluminium.
I l est aussitôt fixé sur le tournebroche qui vient d'être disposé au-dessus des braises. Lyes ne rechigne pas à s'occuper des menues tâches, donnant l'exemple et cherchant le détail qui apporte la vraisemblance. Il ramasse des pommes de pin et des bouts de bois pour renforcer le brasier afin que le méchoui fasse à nouveau ruisseler sa graisse lorsque la caméra se portera sur lui. Il étend lui-même l'épais drap sur lequel s'assiéront ses fictifs convives.
La plupart viennent d'arriver. Un quart d'heure après, Hassen Ferhani, deuxième assistant, se présente avec le reste du casting. Les acteurs s'installent sur le tapis et commencent les répétitions d'avant tournage. Trois voitures de l'époque sont garées à proximité. Le propriétaire d'une Mercédès noire datant de 1961 nous demande quel est l'acteur qui va camper Ben Bella, son véhicule ayant, dans les années 60, transporté le premier président de la République. Un accessoiriste, qui avait entendu sa question, le détrompe sur la nature du film et des personnages qui y figurent, tous sortis de l'imagination de Lyes Salem, même s'il s'est inspiré de la réalité.
A midi, la cinquantaine de techniciens et de comédiens sont invités à rejoindre, à cinq cents mètres de là, un vrai pique-nique celui-là. A l'issue de cette pause-déjeuner, les acteurs mettent leurs costumes rapportés dans un des camions fourgons. Quelques-uns des comédiens passent ensuite sous les mains expertes des maquilleuses. Le soleil qui s'était pointé tardivement semble vouloir maintenir sa présence. Lyes Salem s'est enfin détendu. Tout le monde prend place. On commence à tourner.
Les plans se succèdent avec champs et contre-champs, gros-plans, inserts, etc. A chaque fois que nécessaire, le réalisateur intervient pour expliquer la situation, l'état d'âme de tel personnage à ce moment de l'histoire, ses sensations, ses rapports aux d'autres personnages... Avec les enfants, il est d'une douce pédagogie. Mais on dit de lui qu'il est très directif avec ses acteurs. Il l'admet, considérant cela comme un défaut. Nous lui demandons à ce propos : «Mais vous devriez, vous l'acteur, être du côté des comédiens et ne pas pencher que du côté du réalisateur que vous êtes également, non '»
Il n'hésite pas dans sa réponse : «Oui, mais c'est parce que j'ai des choses très précises en tête du point de vue des rôles et du jeu. Néanmoins, s'il y a des propositions d'un acteur sur le personnage qu'il campe dans le sens de ce que j'ai à dire, je suis preneur.» Les acteurs, eux, apprécient plutôt le fait qu'il sache exactement ce qu'il veut en donnant des indications très précises pour l'obtenir : «C'est un vrai directeur d'acteur et c'est rare dans notre cinéma».
Quelques prises sont refaites à cause d'un problème technique ou, parfois, parce que le réalisateur a perçu un geste trop rapide ou maladroit, un regard jeté sans l'expression souhaitée. C'est Nicolas Guilleminot qui ordonne les actions de l'équipe, soulageant Lyes qui passe tantôt devant et tantôt derrière la caméra, profitant de chaque arrêt pour aller contrôler le rendu des rushes. Hassen, qui opère dans le deuxième cercle du tournage, passe parfois spontanément en soutien au premier.
Dans la scène-clé de la séquence, un personnage (interprété par Khaled Benaïssa) interpelle presque hargneusement un vis-à vis : «Tu veux dire que nous ne sommes pas des Arabes ' C'est pourtant ainsi que nous appelaient les Français. C'est également grâce à cette identité qui a unifié nos rangs que nous avons réussi la libération du pays !» Sur un ton moins emporté, son interlocuteur (interprété par Nadjib Oudghiri) lui rappelle que, pourtant, l'Algérie est aussi arabe qu'africaine et méditerranéenne.
Cet échange, qui intervient dans le joyeux brouhaha autour des mets, n'échappe pas à un adolescent dont le teint tranche avec celui de son père putatif, l'ancien moudjahid (interprété par Lyes Salem). En effet, ce jeune est blond, à la différence de sa mère, morte en le mettant au monde, et de tous les autres membres de sa famille. En écoutant la discussion des adultes, il se dit que sa particularité physique pourrait justement s'expliquer par le fait que l'Algérie n'est pas seulement arabe. Ce qu'il ignore en fait ' et qu'on lui cache soigneusement depuis sa naissance ' c'est qu'il est le fruit du viol de sa mère par un Français.
Ainsi, mêlant l'intime et le global, la petite et la grande histoire, El Wahrani, titre provisoire du film, évoque une tranche d'histoire qui démarre en 1957, traverse les dernières années de la guerre de Libération nationale pour s'étendre aux trois premières décennies de l'indépendance. C'est une histoire d'indépendance confisquée et l'histoire d'une Algérie tronquée. Lyes en est le scénariste. Pourquoi ne réalise-t-il pas également des films à partir de textes écrits par d'autres ' «Pour l'instant, j'ai besoin de raconter mes propres histoires», répond-il.
Deux spécialistes de la question, Baya Kasmi et Michel Leclerc, sont présents sur le tournage. Elle est scénariste tandis que Michel est à la fois scénariste et réalisateur. Ils sont les auteurs du magnifique Le nom des gens, film loufoque dans la forme mais fort en contenu, dont le sujet porte justement sur la mémoire et l'histoire. Baya a lu le scénario quand Lyes Salem était encore en écriture. «C'est un film qui va être magnifique, très complexe, avec une narration qui s'étale sur trois époques. On n'en a pas fait de pareil sur l'Algérie», souligne-t-elle, enthousiaste. Pour Michel Leclerc, le casting est formidable au possible.
De cela comme du reste, Lyes nous livre quelques clés dans l'entretien qu'il nous a accordé en plein tournage.
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