Oran - Bethioua

UNE CITÉ ARCHÉOLOGIQUE AUX PORTES D’ORAN ABANDONNÉE Bethioua ou la négation de Portus Magnus

UNE CITÉ ARCHÉOLOGIQUE AUX PORTES D’ORAN ABANDONNÉE Bethioua ou la négation de Portus Magnus
Se rendre aujourd’hui à Portus Magnus, c’est comme revenir dans le passé et imaginer la cité revivre. Puis l’image s’embrouille et l’envol d’un sachet plastique bleu vous renvoie à la dure réalité de ce qu’est devenue la cité archéologique.

“Les ruines s’étendent sur une longueur de deux kilomètres environ ; ce sont de tous côtés des pans de murs, bâtis de petites pierres rondes, parfaitement maintenues par du ciment, des conduites d’eau maçonnées, des voûtes, des pavés en béton, une petite tour ronde, semblable à une guérite de fortifications. En arrivant, on voit une enceinte en demi-lune, qui m’a paru une sorte de cirque, avec des fragments de murs, et tout près sur la gauche une voûte basse, divisée en trois loges par de grandes pierres de taille, qui forment au-dessus une espèce d’arcade, dont l’entre-deux est un mur très-solide. Quel ensemble ravissant pour un peintre !” Cette image d’Epinal est celle esquissée par un certain H. G., dans une lettre, en date du 16 août 1866, racontant sa visite aux ruines romaines de Saint-Leu, près d’Arzew, dont un extrait a été publié, la même année, par Le Globe, la revue genevoise de géographie de la page 213 à 217. 155 ans plus tard, que reste-t-il de cette description exotique de Portus Magnus, la cité archéologique romaine située à Bethioua ? La réponse est simple puisqu’il suffit de faire un petit tour sur place pour se rendre compte de l’état de délabrement avancé qui caractérise, aujourd’hui, le site, laissé à l’abandon total. Si le temps continue de faire son œuvre, la main de l’homme a grandement contribué à la dégradation de l’endroit.

“Tout est à l’abandon”, regrette Mohamed Kadi, le président de l’association culturelle “Les amis du vieil Arzew”, agréée en 1993 mais qui a gelé ses activités depuis presque huit ans. Le site archéologique est devenu une immense décharge publique où s’accumulent les ordures et les immondices. À perte de vue, des canettes de bière et des bouteilles d’alcool vides remplissent des citernes éventrées, côtoyant les vestiges millénaires envahis par les mauvaises herbes. Des colonnes romaines gisent inertes, certaines devant leurs socles, comme vaincues par l’usure du temps et des affres du climat. Se rendre aujourd’hui à Portus Magnus, c’est comme revenir dans le passé et imaginer la cité revivre.

Des pieds sandalés font le tour de l’acropole, marchant sur les allées dallées en direction de la mer qui se trouve en contrebas, en contournant les forums. Puis l’image s’embrouille et l’envol d’un sachet plastique bleu vous renvoie à la dure réalité de ce qu’est devenue la cité archéologique. Pourtant, les agressions sur le site n’ont pas commencé hier, mais remontent aux premiers colons français qui avaient pris possession de la ville. À ce propos, Louis Demaeght, militaire et archéologue français, avertissait, en son temps, que les ruines de Portus Magnus servaient de matériaux de construction aux habitants de Bethioua et aux colons de Saint-Leu. Le saccage a continué après l’indépendance, et l’ignorance de l’importance mémorielle de Portus Magnus a fait que nombre de pièces archéologiques inestimables ont été dérobées, vendues ou détruites à jamais. Une situation, nous indique Nasser Boukhari, membre fondateur de l’association “Les amis du vieil Arzew”, qui a conduit inexorablement vers la création d’un marché noir de pièces archéologiques.

Des amphores et des canettes de bière
“Les gens qui trouvaient des pièces de monnaie, des artéfacts ou des poteries les revendaient sans connaître leur vraie valeur”, expliquant que les plus gros clients de ces transactions étaient les expatriés qui travaillaient dans le domaine pétrochimique à Arzew et Bethioua. “Américains, Français, Hollandais, Autrichiens, Italiens ou encore Allemands ont acheté ou se sont servis sur site dans les années soixante-dix”, précisant que le contexte de l’époque favorisait ce genre de trafic, aidé en cela par une loi perméable à ce sujet.

“C’était libre alors, mais actuellement la situation n’est plus ce qu’elle était puisqu’il n’y a plus de clients étrangers et les objets de valeur se font rares”, ajoute Nasser Boukhari. Le constat amer de Mohamed Kadi résume en une phrase l’échec, somme toute relatif, de la volonté d’une poignée de personnes d’œuvrer à préserver ce pan important de la mémoire historique d’un pays. Évoquer le présent douloureux de Portus Magnus, c’est surtout prendre le risque de convoquer les différentes politiques nationales qui se sont relayées au chevet des sites archéologiques, paléontologiques et pétroglyphiques, ainsi que du patrimoine culturel immatériel de l’Algérie.

Et le moins qu’on puisse dire c’est que le traitement de ces inestimables trésors laisse fortement penser à l’absence d’une volonté politique de protéger une mémoire millénaire multiculturelle et multidimensionnelle en privilégiant une histoire officielle foncièrement tronquée. Une vérité qui ne s’accommode plus des discours lénifiants des responsables départementaux quand la réalité du terrain fait mentir toutes les recommandations orales prises sous le sceau d’une urgence circonstancielle ou célébrant une Journée nationale comme il en foisonne autant sur le calendrier des commémorations annuelles. Ainsi, et face à l’implacabilité du terrain, l’annonce du lancement d’une campagne de fouille archéologique faite par Bouchra Salhi, la directrice par intérim de la culture d’Oran, ressemble à s’y méprendre à un cautère sur une jambe en bois tellement l’initiative ministérielle peut paraître incongrue. En effet, alors que l’état déplorable du site, qui s’étale sur une quarantaine d’hectares, laisse perplexe devant le peu de considération dont il jouit auprès des pouvoirs publics, on décide de dépêcher une équipe d’Alger qui a déjà délimité la zone ciblée après des analyses géophysiques.

“Ils sont venus à Bethioua où ils sont restés pendant deux jours. Ils ont délimité un espace près du site de la saumure”, nous indique Nasser qui ne cache pas son scepticisme quant au devenir de ces fouilles. Cette décision d’Alger n’enchante guère les partisans de la sauvegarde de Portus Magnus, qui estiment qu’il est prioritaire de réhabiliter la cité et de sauver ce qui peut l’être avant d’exhumer de nouveaux vestiges enfouis au risque de les voir disparaître ou détériorés comme c’est le cas actuellement. Pourtant, il suffit juste de gratter superficiellement la terre pour trouver un tesson d’une amphore, un morceau de jarres ou gargoulettes dont la forme, comme l’avait décrit H. G., “est peut-être une réminiscence de l’antiquité”.

Réalité du terrain vs discours lénifiants
“Les fouilles sont bonnes, mais si elles doivent connaître le même sort que ce site, alors ce n’est pas la peine. Il vaut mieux qu’ils s’en aillent”, affirment nos deux interlocuteurs qui pensent, en résumé, qu’“un endroit non découvert reste bien protégé”. Une défiance qui s’est renforcée par la dernière agression commise contre Portus Magnus avec l'aménagement d'un parking de la société de transport de Sonatrach, “Sotraz”, à la place du lavoir romain qui a été complètement enseveli. Les travaux entrepris se sont arrêtés à quelques mètres de l’abreuvoir, autre témoin de l’époque romaine. Nasser avait dénoncé ce sacrilège, expliquant que la distance minimale de 200 m, indiquée par l'article 17 de la loi protégeant les sites historiques, n'a pas été respectée. Rappelons que nombre de citoyens avaient interpellé, à travers les réseaux sociaux, les responsables concernés afin d'intervenir et arrêter ces travaux d'aménagement. Pour nos interlocuteurs, il est temps de redonner vie à ce site pour la profondeur historique du pays et pour Oran qui se projette sur les Jeux méditerranéens.

Et pour ce faire, rien ne vaut que de compter sur les propres fils de Bethioua en impliquant la société civile, l’université en première ligne. “On nous donne une année en tant que citoyens qui défendent leur histoire en collaboration avec le mouvement associatif pour nettoyer le site et ne plus en faire une décharge publique”, assurent-ils en plaçant ces opérations de bénévolat sous la supervision de spécialistes. “Sauvons ce qui peut être encore sauvé”, espère Mohamed qui rappelle que leur association avait pour objectifs de recenser et préserver les sites historiques ; faire connaître l’histoire de la région, reconstituer le patrimoine culturel et réaliser un musée. Force est de reconnaître que ces buts sont loin d’être atteints nonobstant l’engagement sans faille et le dévouement “Des amis du vieil Arzew” face à des responsables qui n’avaient même pas interdit aux gens de jeter leurs déchets dans le site en question.

Le cas de Portus Magnus n’est pas unique ni à Oran ni encore moins en Algérie. Il rejoint le sort réservé aux empreintes des dinosaures à El-Bayadh, du gisement de fossiles de mollusques et poissons au lieu-dit “Côte 30”, à une trentaine de kilomètres de Béni Abbès, sur la route d’Adrar ou encore aux stations de gravures rupestres de Boualem et de Tiout.

Il est la négation de tout ce qui peut et doit être fait pour sauver des trésors irremplaçables, qu’ils se trouvent au fin fond du désert, à la porte d’un vieux quartier ou sur une étagère poussiéreuse d’une bibliothèque centenaire.




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