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«Une approche sectorielle pour relancer la dynamique de l'union» Ahmed Kateb. Enseignant-chercheur, spécialiste en relations internationales



«Une approche sectorielle pour relancer la dynamique de l'union» Ahmed Kateb. Enseignant-chercheur, spécialiste en relations internationales
Ahmed Kateb est maître assistant à l'Ecole nationale supérieure de journalisme et des sciences de l'information et doctorant en sciences politiques à la faculté des sciences politiques et de l'information. Il a notamment collaboré à l'ouvrage collectif Europe et Maghreb: voisinage immédiat, distanciation stratégique, édité par le Cread et réalisé sous la direction de Abdennour Benantar.
-L'arrivée des islamistes dans certains pays maghrébins peut-elle résoudre les problèmes politiques qui freinent l'Union maghrébine'
Je ne le pense pas réellement, et ce, pour plusieurs raisons. La première est relative à la volonté politique de chaque parti islamiste au Maghreb, et à la place qu'occupe la notion d'unité maghrébine dans son programme. Pour les islamistes dans leur grande majorité, il existe une unique notion supranationale, la oumma, qui est un idéal en soi vers lequel il faudrait revenir. Et la oumma idéale est d'abord celle qui a vécu et connu le prophète Mohammed ; vient ensuite l'époque du califat bien guidée, Al Khilafa Arrachida, à laquelle a fait référence l'actuel Premier ministre tunisien, Hamadi Jbali, avant de se rétracter. Nous sommes ici dans un schéma supranational qui ne fait pas spécialement référence au Maghreb, dont l'acronyme renvoie pourtant au mythe symbolique de la oumma.
La deuxième raison qui appelle au scepticisme est relative à la situation politique dans chacun des pays concernés. Si l'alternance au Maroc s'est faite sans douleur et dans le cadre des référents traditionnels makhzeniens, soit la sacralité de la personnalité royale, du système monarchique et de ce que les Marocains appellent l'unité territoriale (la question du Sahara occidental occupé), cela veut dire que le gouvernement de Abdelillah Benkirane hérite, grosso modo, du passif des gouvernements nationalistes et socialistes marocains, qu'il perpétuera avec quelques modifications de circonstances. En Tunisie et en surtout en Libye où le changement s'est fait de manière brutale et chaotique, l'urgence est dans la reconstruction de l'identité nationale sur de nouvelles bases consensuelles. L'idéal maghrébin se trouvant de facto relégué au second plan.
Autre raison, les aspirations des sociétés maghrébines qui sont plutôt stato-centrées. Chaque peuple milite pour ses propres aspirations dans un cadre de l'Etat-nation. On parle de démocratie en Algérie, de démocratie au Maroc, en Tunisie, en Libye et en Mauritanie, mais on ne parle pas de démocratie au Maghreb. Le Maghreb c'est également une affaire des peuples qui le composent, d'où l'importance de l'édification du Maghreb par le bas, grâce notamment au rôle avant-gardiste que peut jouer une société civile maghrébine virtuelle qui ne se sent pas confinée par les frontières matérielles des Etats.
-L'UMA est perçue souvent comme une coquille vide. Les dirigeants maghrébins ont-ils encore quelques bonnes raisons de vouloir la relancer '
Même si elle est une coquille vide, l'UMA a, au moins, le mérite d'exister. Les structures, même dépassées sont là, et elles attendent d'être rénovées, remises à niveau pour être compatibles avec les exigences d'un monde en perpétuel changement. Cela veut dire que si la volonté de relancer l'UMA est réelle, les dirigeants ne vont pas bâtir des structures ex nihilo. Une base existe.
Pour revenir à votre question, il est important de savoir que l'existence du Maghreb est une nécessité géopolitique non seulement pour les Etats qui le composent, mais également pour ses partenaires proches et lointains.
A ce propos, le politologue Michel Camau distingue entre deux notions du Maghreb : le fait maghrébin ou le Maghreb en soi, c'est-à-dire la région identifiée comme telle sur le plan géographique avec sa profondeur historique et anthropologique, et c'est le Maghreb dans sa configuration actuelle comme nous la connaissons. Il y a également l'idée maghrébine ou le Maghreb pour soi, qui sous-entend le projet à construire qui donnera sens à l'espace maghrébin perçu comme une entité régionale avec sa propre dynamique d'intégration. Et c'est cette deuxième notion qui doit être le leitmotiv des dirigeants de la région.
A un autre niveau d'analyse, force est de constater que l'idéal maghrébin s'éloigne à mesure que s'enlise la construction institutionnelle de l'ensemble géopolitique. A qui incombe la faute ' Il est malheureux de noter que les politiques nationales ont biaisé la construction maghrébine, chaque pays ayant son propre agenda qui prime sur les dénominateurs maghrébins communs, fussent-ils minimes. Pour revenir un peu à l'histoire, c'est le Maroc qui, en août 1994, a gelé les structures de l'UMA dans la foulée de ses accusations contre l'Algérie dans l'attentat de Marrakech. Ce sont les égoïsmes nationaux qui ont tué dans l''uf l'idée maghrébine, seul le dépassement de ces égoïsmes pourra donner un sérieux coup de fouet à la construction de l'UMA.
-Quelle approche voyez-vous pour rebooster l'UMA '
L'approche sectorielle paraît la mieux outillée pour relancer la dynamique de l'union. L'expérience européenne est là pour le prouver. Et c'est la démarche qui est suivie actuellement par l'Algérie et le Maroc pour transcender leurs différends. Il serait également intéressant de voir, par exemple, les trois pays du Maghreb historique (Algérie, Maroc, Tunisie) former une sorte de noyau central, un moteur, sur lequel viendraient se greffer par la suite la Libye et la Mauritanie. C'est dire que les options existent, aux dirigeants de les prendre à bras-le-corps. Enfin, la récente intervention atlantiste contre la Libye a prouvé, s'il en est, l'impérieuse nécessité de la construction d'un complexe maghrébin de sécurité.
Car outre les menaces endogènes (fléaux sociaux, criminalité organisée, terrorisme international), les pays du Maghreb sont loin de se menacer mutuellement, la principale menace provient du Nord. D'ailleurs, pour reprendre la typologie proposée par le politologue Abdennour Benantar, l'Europe considère sa coopération avec le Maghreb selon deux approches : la coopération par peur et la coopération par intérêt.
-Pensez-vous que l'Occident et l'Europe précisément puissent jouer un rôle dans cette relance '
Il s'agit ici de perception qu'ont les uns des autres. Comment les Européens, et plus généralement les Occidentaux nous perçoivent-ils ' Sommes-nous source de menaces, des partenaires, ou pis encore des mercenaires à leur solde ' Le Maghreb est perçu comme source de menaces potentielles pour l'Europe étant donnée la proximité géographique entre les deux ensembles et la transnationalisation des menaces endogènes qui menacent l'existence des pays maghrébins eux-mêmes. Là, il y a urgence de coopération, de crainte d'exportation de ces risques qui peuvent déborder de l'autre côté de la Méditerranée. Nous sommes ici dans le schéma de coopération par peur.
L'Europe et l'Occident en général endiguent la menace par l'établissement de stratégies de coopération sécuritaire et économique qui favorisent le statu quo sur place, soit le maintien d'un Maghreb a minima, dont les Etats coopèrent séparément avec l'UE et/ou l'OTAN, et qui entrent en concurrence entre eux pour bénéficier de maximum de dividendes de cette coopération. Reste que dans les discours, le Maghreb est présenté comme un partenaire idéal pour l'UE. C'est une question de voisinage bien sûr, mais d'intérêts également. Il ne faut pas perdre de vue que l'Europe a développé toute une batterie de mesures de coopération avec le Maghreb, dans le cadre bilatéral ou multilatéral.
Le processus de Barcelone lancé en 1995 constitue, malgré ses lacunes, l'aboutissement le plus accompli de cette recherche de partenariat euro-maghrébin. Le forum des 5+5 constitue également un cadre approprié de dialogue et de concertation, sans parler de l'Union pour la Méditerranée (UPM) lancée en 2008. Ce schéma de coopération par intérêt favorise l'idée d'un Maghreb plus intégré, mais il est important de noter que c'est le premier schéma (la peur) qui l'emporte sur le second (l'intérêt). A défaut donc d'un Maghreb réellement intégré et plus autonome, et se trouvant dans l'impossibilité de confiner la région en quarantaine, l'Europe tend à faire adopter aux pays du Maghreb une posture intermédiaire, celle de Limes, d'avant-poste dont le rôle principal serait d'empêcher tout débordement de menaces et de périls du sud de la Méditerranée et d'Afrique subsaharienne (phénomène migratoire, terrorisme international, criminalité organisée) en direction du Nord. C'est entre autres l'un des principaux objectifs de la politique européenne de voisinage (PEV) à laquelle l'Algérie vient de souscrire.
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