
Vendredi, en fin de journée, à Sidi Ben Adda, à 2 km à vol d'oiseau de Témouchent, les spectateurs qui ont assisté à la représentation de Amir Saghir, une adaptation du Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry, sont sortis les yeux embués par l'émotion.Ils ont auparavant ri, souri et applaudi pour avoir eu droit à la poésie et à la magie d'un spectacle bien enlevé. Pari donc gagné par Agnès Perea Besson et l'association Khadra trois marabouts, qui a cru en son projet, a priori pas évident, mais si enthousiasmant. Elle est revenue en sa ville natale «pour regarder non pas en arrière mais vers l'avant», sur une terre perdue de vue à l'âge de quatre ans, son père ayant deux années auparavant trépassé pour la cause de l'indépendance nationale, ce qu'elle n'a appris qu'en 2006, lors d'un fortuit premier retour à l'orée de la cinquantaine. Un lourd secret de famille venait à cette occasion d'être éventé par des Algériens qui ont côtoyé son père.Brouillage du temps et de l'espace dans l'esprit d'Agnès. Puis quête, non pas de l'enfance perdue, mais plutôt renouement avec l'âme d'enfant que les «grandes» personnes ont élimée. Comédienne et dramaturge, elle entend témoigner de cela.Le conte philosophique de Saint-Exupéry, traduction en 270 langues, offre le prétexte, l'?uvre faisant le procès de l'aliénation des adultes. Le Petit Prince a été monté deux fois en Algérie, en 1990 et 2006, mais dans des versions infantilisantes, parce que le théâtre pour enfants en notre pays considère que ces derniers ne peuvent tout comprendre. Amir Saghir fait un sort à ce credo.Avec zéro moyen, Agnès a réussi une performance dans des conditions non professionnelles avec une équipe de comédiens qui n'ont jamais foulé un espace scénique et surtout sans culture théâtrale. Mais après cinq mois de travail acharné, ses onze apprentis comédiens le lui ont bien rendu. Bien entendu, leur prestation n'est pas égale à celles de professionnels aguerris, cependant, ils ont été convaincants, avec une mention spéciale pour Mehdi Benbayer, en petit prince.Ayant pour tout bagage sa sensibilité de préadolescent, son regard pétillant d'intelligence et de malice, sa sincérité, sa fougue et son indéniable potentiel de comédien, il a porté le spectacle de bout en bout. L'adaptation et la mise en scène fouillée y ont été pour beaucoup. Leur moindre qualité est de nous donner à suivre une lecture optimiste de l'?uvre la plus mélancolique de Saint-Exupéry.Sauf au dernier tableau, où le pathos prend le dessus sur la comédie. Chez Saint-Exupéry, on a affaire à un pilote tombé en panne dans le désert. La panne est allégorique. Il s'endort. Au matin, il est réveillé par un drôle de gamin, un petit prince qui n'est autre que son double. En fait, il n'a pas été réveillé. Il vogue en rêve, entraîné par le petit prince à la rencontre de «grandes» personnes toutes aussi fantasques les unes que les autres.Chez Agnès, le narrateur n'est pas le pilote. C'est un autre personnage qui intervient entre chaque tableau. Aucune emphase chez lui. Il n'a pas d'épaisseur psychologique. C'est juste une parole qui aurait pu être donnée en voix off. Seul l'habit, jellaba et chèche, le caractérise. Au réveil de l'aviateur, c'est la disparition obligée du petit prince. La séparation est déchirante. Cette scène et celle de la rencontre qui se situe au début du récit ont été confondues en une. Monté en français, le spectacle sera repris ultérieurement en arabe avec pour distribution des enfants uniquement. On peut le voir ce vendredi à la Maison de la culture de Témouchent et le vendredi suivant à Oran. Conçu selon l'esprit du théâtre nomade, il peut être donné en n'importe quel lieu.Venez acclamer Ahmed Benbaier (le conteur), Djihane Benfodda (la rose), Youssef Messaoudi (le vantard), Kadri Benfodda (le sultan), Miloud Lourmil (le buveur), Kouider boutouil (l'affairiste), Dahoua Zenagui (l'allumeur de réverbères), Benamar Benfodda (le géographe) Meddah Zoheir (le renard), Saadalah Benbaier (le pilote) et Mehdi. Bravo égalementà Agnès.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Mohamed Kali
Source : www.elwatan.com