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Un concentré d'émotions et d'histoire



Un concentré d'émotions et d'histoire
Voyager n'est pas seulement arpenter ou sillonner des territoires inconnus. On peut entreprendre une quête en s'engouffrant dans les méandres de sa mémoire et celle des siens. L'auteur du livre* est revenue riche de découvertes mais surtout apaisée, réconciliée avec une partie de son identité. Au terme de l'introspection et d'un séjour au village des ancêtres à Taourirt Mimoun, elle n'est plus seule et vit en paix avec ses démons.De l'été 2010 à l'été 2011, la fille unique du célèbre islamologue a « comblé les vides, effacé les distances, levé les barrières, renouer les fils de notre histoire » (p. 353). Cette redécouverte d'un père pour qui la famille était « la cinquième roue du carrosse », s'accompagne d'un éclairage sur l'itinéraire intellectuel de celui-ci et au-delà sur l'évolution de la France et du monde. A travers les souvenirs de sa première femme, Michèle, d'amis, de disciples de son jeune oncle, Ameur, gardien de la mémoire familiale et de ses lettres échangées surtout avec son ami Maurice Borrmans, elle nous fait introduire dans l'intimité de l'érudit et dans l'univers de sa pensée. On passe au gré des évocations de la chambre du malade à des retrouvailles autour d'un couscous, à ses divorces, à ses voyages à travers le monde dont le nombre contraste avec ses rares séjours en Algérie, le pays d'attraction et de répulsion. Elle le ressuscite jeune étudiant découvrant Taha Hussein puis professeur dans des lycées à Strasbourg puis à Paris au lycée Voltaire avant de finir professeur à la Sorbonne. Elle revient aussi sur l'incident du séminaire islamique à Bejaïa ou en 1985, l'Egyptien El Ghazali l'accusa de mécréance.L'alpiniste qui ne supporte pas les valléesDurant tout ce temps, elle a mis ses pas dans ceux de son père. Elle est repartie sur ses traces à Paris, au Maroc où il fut enterré en 2010, en Espagne et à Taourirt Mimoun (Béni Yenni) où tout avait commencé. Ecrit sous forme de journal, de carnet de route, l'ouvrage s'ouvre avec l'hospitalisation à Paris. Il a fallu attendre ses ultimes instants pour que la fille, mère de famille, se rapproche de son illustre père plus proche de ses fils spirituels. « A force de s'élever, il avait atteint une sphère où la rareté de l'oxygène brouillait l'intelligibilité du quotidien, où la vie de famille n'avait plus de sens », écrit-elle (p. 262).Etranger parmi les siensC'est le début d'un voyage haletant qui, au bout d'une année, permettra à la fille de dresser le portrait de son père qualifié « d'alpiniste qui ne supporte plus de redescendre dans la vallée, amoureux d'un idéal inaccessible, à la fois salvateur et dangereux ». L'homme s'est toujours senti étranger parmi les siens. Ceux restés en Kabylie à laquelle il est resté attaché mais aussi ses propres enfants et ses amours comme l'Allemande Helga au destin romanesque. Elle s'attarde sur ce déchirement, poison pour lui et ses enfants. Elle évoque aussi longuement son projet ressassé mais avorté de création d'un institut national d'études islamiques en France pour contrer la poussée islamiste qui se nourrit de ce qu'il appelle « l'ignorance sacrée ». Son grand combat ou plutôt la mission qu'il s'est assignée est de jeter des ponts entre les religions qui s'ignorent réciproquement. Il n'était pas un militant d'un laïcisme agressif mais un savant qui disait ses quatre vérités à tout le monde. On aura rarement lu un portrait d'un père qui, sous d'apparents et tardifs reproches pour les moments où il s'est éloigné de sa famille, trahit une véritable affection.Chaque étape de sa longue quête lui permet d'approcher cet homme et de retracer, depuis les premières années de scolarité chez les Pères blancs de Béni Yenni, l'agrégation de langue arabe en 1956 jusqu'à la légion d'honneur décernée par Chirac dans le Palais de l'Elysée en septembre 2004. Il ne s'agit pas pourtant d'un simple rappel de son érudition, ni des centres d'intérêt de sa réflexion sur la philosophie, la théologie. Avec la lecture de ce livre, Arkoun cesse d'être un esprit perdu dans l'inaccessible stratosphère des idées pour devenir un homme dont la trajectoire riche et singulière explique pour une grande partie le cheminement intellectuel.


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