Le travail repose essentiellement sur la prestation de ce comédien expérimenté qui démontre, à chaque fois que l'occasion se présente, qu'il a encore beaucoup de choses à donner au 4e art en Algérie et à Oran en particulier.Son jeu fluide, sa diction particulière et sa gestuelle millimétrée ont été appréciés à leur juste valeur par le public, qui s'est régalé des nombreuses tirades qui agrémentent le récit, pourtant basé sur un sujet particulièrement grave. Un homme ébloui par ce qu'il découvre en allant s'installer ailleurs, fuyant le mal-vivre, l'hypocrisie sociale, etc., mais qui déchante, lorsque sa situation matérielle se dégrade et qu'il se retrouve face à lui-même.
C'est une pièce à deux temps et à double ton. Il y a un temps pour l'opulence et le goût de vivre dans une société réputée libérale et qui ne connaît pas les tabous, et un autre pour la chute, les errements, la perte d'identité et le regret. Cependant, la pièce ne se limite pas à ces deux «scènes» interprétées à la manière du monologue ou du one-man-show.
Il y a aussi, et c'est ce qui rend le travail intéressant, la dimension de la tragédie grecque dans les tableaux interprétés par Nora, campant le rôle de Chrifa, une femme contrainte à la solitude par un destin sur lequel elle n'a aucune prise, et qui pleure l'absence de l'être cher pouvant aussi bien être un père, un frère ou un mari, parti vers d'autres horizons.
Soutenues par un ch?ur formé de deux femmes, ses complaintes, même si elles paraissent dans leur forme bien ancrées dans la tradition maghrébine, semblent, toutes proportions gardées, sorties tout droit des récits évoquant Antigone et sa résignation, ou semblables à cette de Pénélope attendant désespérément le retour d'Ulysse.
Il faut souligner au passage la qualité des mélodies, et surtout la performance au chant de Romaïssa, l'une des choristes qui préfère le naturel de la voix en direct plutôt que de recourir au play-back, comme on a tendance à le faire aujourd'hui. La parenthèse fermée, cette idée d'un renvoi vers un passé antique se trouve confortée par le choix des costumes, qui semblent délibérément conçus de telle sorte qu'ils n'aient pas de rapport avec la période contemporaine.
Les deux protagonistes ne se rencontrent d'ailleurs pas et c'est comme s'il s'agissait de dire qu'au-delà de la thématique des chimères de la «harga», dont il s'agit ici de manière indirecte, il y a aussi le grand écart entre ce que fut l'art théâtral à ses origines ou son âge d'or et ce qu'il est devenu aujourd'hui. Mais cette combinaison symbolise peut-être aussi l'intérêt de la capitalisation.
Dans la pièce, on passe d'une atmosphère sombre d'un prélude soutenu par un chant antique, vers un univers lumineux et bruyant, où musique contemporaine et effets vestimentaires chics se combinent avec un décor évoquant des gratte-ciel, le cliché de la vie à l'occidentale. En l'absence de dialogues, la scénographie est minimaliste, et c'est sans doute un choix, car cela permet de focaliser l'attention sur le jeu.
Dans la partie où le personnage principal vit sa déchéance, transformé en chiffonnier tentant de survivre dans le même milieu devenu subitement hostile, la pièce aurait eu beaucoup à gagner si le comédien, Mohamed Adar, s'était ingénié à changer le registre de son interprétation. Il s'agit certes du même personnage, mais la différence de statut et le choc de la chute de la perte de soi peuvent transformer radicalement un homme.
Un homme ordinaire, avec ses qualités et ses défauts, et c'est en partie de cela qu'il s'agit aussi dans le texte qui n'épargne également pas, via des clins d'?il, les maux de la société dans son ensemble, y compris dans sa dimension vaguement politique.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Djamel Benachour
Source : www.elwatan.com