Le Sénégalpossède deux grandes routes à partir de l'aéroport international (Yoff), l'unerelie la capitale Dakar, l'autre la ville sainte de Touba, capitale de laconfrérie Mouride. Il fallait, en effet, une autoroute pour permettre auxquelque 2 millions de fidèles qui se rendent au grand palais de la tariqaafricaine d'atteindre la fameuse mosquée qui abrite le mausolée du saintfondateur: Cheikh Ahmadou Bamba.Touba (en Wolof:se convertir, faire pénitence; en arabe: revenir à Dieu), simple hameau du Baolcréé en 1887 par Ahmadou Bamba, est en passe de devenir la deuxième ville aprèsDakar, distante de 160 km. Elle comptait 200.000 habitants en 2000, elledépasse le million présentement. Cependant elle réserve deux surprises aunouveau venu, à commencer par ses rues sablonneuses; pour la confrérie la plusimportante de l'Islam sénégalais, on s'attend à plus de bitume, hélas, au rasdu sol, rien ne distingue Touba des autres villes sénégalaises, avec sesimmondices que foulent dans le sable, de leurs pas fatigués, des chevaux tirantdes charrettes trop lourdes. Pour la différence, il faut lever les yeux etconstater que les mosquées sont ici presque aussi nombreuses que les maisons.La secondesurprise, c'est l'humeur des marabouts et leur influence sur tout le pays.L'élection présidentielle de 2000 a porté pour la première fois au pouvoir unprésident mouride. Avant et après le vote, Abdoulaye Wade est venus'agenouiller à Touba devant le calife, Serigne Séliou Mcabé, âgé comme lui deplus de 80 ans. Des images qui ont contribué à la victoire, même si elles ontscandalisé certains intellectuels de ce Sénégal officiellement laïque.Frappé par ladévaluation du franc CFA (1994), le Sénégal n'a pas échappé à la fièvre dubâtiment. Touba est devenue un gigantesque chantier. Le Taalib (disciple) duMouridisme rêve de venir s'installer dans ce lieu marqué par la grâce. Unenouvelle Médine où la vie quotidienne est rythmée et organisée parl'enseignement du Coran. Avec sa mosquée cathédrale, son mausolée richementdécoré, son université, sa bibliothèque, Touba est pour de nombreux Sénégalaisl'exemple de la réussite et d'une modernité religieuse qui contraste avec ladétérioration de l'Etat. Les Mourides ne comptent que sur eux-mêmes. Lesressources (dons des disciples) et des initiatives commerciales ne manquent pas(possession de banques, supermarché, taxis, autobus, etc.). Le Mouridisme seveut autosuffisant. Son éthique du travail constitue le fondement de sonprincipe de base. «Travailler est une des prescriptions qu'accomplit celui quisuit Dieu», disait Ahmadou Bamba. Le poids du Mouridisme pèse lourdement etconstitue la moelle épinière de l'économie et la politique du pays. Avant touteélection, la ville subit l'assaut des candidats politiques pour les élections.Elle est courtisée à son plus haut point à chaque période, les promesses fusentmais le goudron ne suit pas.Touba serait-elleen train de devenir une contre-capitale ? Le khalife y aspire, le chef d'Etatle craint. Touba, ville sacrée où Ahmadou Bamba a reçu le message de samission, un lieu distingué par la volonté divine selon l'explication de moncompagnon, devenue l'axe de la confrérie, une véritable terre promise. Né en1853 en pays Wolof, éduqué en Mauritanie auprès de la tribu maraboutique deSidia d'obédience Quadiriya, Ahmadou Bamba, poète de facture soufie, guidereligieux ayant reçu l'initiation (wird) de la Quadiriya, fut aussi l'opposantcolonial. Il subit l'exil au Gabon puis en Mauritanie dans le Tagant. La Franceayant besoin de matière première sénégalaise (arachide) pour ses usines d'huileet de savon à Marseille lors de la Première Guerre mondiale, se servitd'Ahmadou Bamba en le libérant et en distribuant des terres aux Mourides afind'exploiter les arachides. Chaque taleb avait sous sa responsabilité une vasteétendue pour cultiver les arachides. Ainsi, les élèves procédaient au bénévolatavec leurs maîtres pour la culture. Les parents y contribuaient à la moindreoccasion. La culture des arachides est devenue la clé de voûte du Mouridisme.La ville de Kolakavec son chemin de fer tout près de Touba fut construite à cet effet. Profitantde cette aubaine, le Mouridisme s'étendit sur tout le Sénégal avec commesupport l'exploitation des arachides et pour renforcer la troupe, la créationdes «Baïfals», des soumis à leur taleb qui doivent remettre une partie de leurssalaires afin d'y faire accéder aux prières de leur cheikh à leur compte. Lecheikh promet le paradis en contrepartie de ce revenu financier. Les «Baïfals»sillonnent le pays en mendiant faisant acte d'humiliation toujours au nom del'Islam, un Islam peu orthodoxe à souligner dirais-je à mon compagnon guide. Al'époque du Président Chadli, les délégations sénégalaises mourideseffectuaient le pèlerinage à Aïn Mahdi, la maison mère. Le cordon ombilicaltient toujours.Les fortunes desreligieux ont servi à construire des mosquées, mais pas l'infrastructureurbaine. L'eau est donc rare à Touba, et sale: plus d'un millier de cas decholéra ont éclaté ces deux dernières années. Des problèmes qui culminent lorsdu Magal, le pèlerinage annuel qui voit déferler plus de deux millions decroyants en ville. Il a eu lieu le 8 mars cette année. Moments forts desociabilité populaire mouride. On y vient non seulement pour rencontrer sonmarabout, prier devant le mausolée des ancêtres ou participer aux longuesséances nocturnes de chants religieux, mais aussi pour faire des achats,retrouver des amis, admirer des spectacles de rues (tours de magie, tam-tam,danses, etc.). Point culminant du pèlerinage: bénéficier de la «baraka» ducheikh. Pour la visite dumausolée, on fait la queue pendant des heures pour approcher le tombeau,toucher la grille qui l'entoure et déposer son obole. D'autres lieux saints dela ville comme le puits de la «miséricorde», source que Dieu aurait faitjaillir pour honorer le cheikh. Des bouteilles de cette eau précieuse sontvendues. «Elles lavent les imperfections du coeur et immunisent contre toutecalamité et tout péril», clame à longueur de journée le gardien des lieux. Uneambiance de fête, de kermesse sur un fond sacré. Le grand Magal relève un peucomme la feria à l'espagnole, du souk arabe. «C'est une foule bariolée, agitée,surexcitée, en délire qui vient se rencontrer et se séparer. Toute la secte esten transe à Touba pour le Magal», me confie mon guide.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Réda Brixi
Source : www.lequotidien-oran.com