Ancienne ministre sous le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin, Tokia Saïfi avait volontairement quitté son poste pour se lancer dans les dernières élections européennes (2004). Elle est aujourd'hui députée au Parlement européen. Et préside la Commission politique de l'Assemblée parlementaire euro-méditerranéenne (APEM), qui regroupe des parlementaires des deux rives de la Méditerranée. Certes, c'est une structure jeune, mais elle gagne en puissance et en influence. Entretien. Le Quotidien d'Oran: Trois ans après le lancement de l'Assemblée parlementaire euro-méditerranéenne, comment peut-on évaluer son action ? Tokia Saïfi: Le bilan est en effet positif ! Depuis trois ans, il y a une montée en puissance de l'Assemblée parlementaire euro-méditerranéenne. Cette institution a balisé le terrain et nous a permis de travailler ensemble. Chose qui n'était pas évidente auparavant. En effet, il n'était pas du tout évident de mettre des parlementaires autour d'une table et de créer des structures de travail. Aujourd'hui, grâce à cette structure, on est parvenu à mieux se comprendre. Ceci est d'ailleurs perceptible à travers l'évolution des discussions. Lesquelles discussions abordent des sujets très difficiles, mais de manière beaucoup moins passionnée et plus pragmatique. Q.O.: Pour beaucoup, la mission de l'APEM n'est pas tout à fait clairement définie. Pouvez-vous expliquer la vision stratégique de l'APEM ? T. S.: La mission de l'APEM est simple. Elle s'appuie complètement sur le « processus de Barcelone ». Pour être encore plus précise: c'est l'instance parlementaire du « processus de Barcelone ». A ce titre, elle rend compte de ses travaux au Conseil des ministres euro-méditerranéens. L'ensemble des recommandations votées dans le cadre du travail parlementaire sont soumises aux ministres. Pour l'instant, il n'y a pas encore une visibilité, car c'est une instance très jeune. Trois ans, c'est rien dans un processus institutionnel. Et petit à petit, il va falloir se donner de la crédibilité et montrer que les parlementaires représentants des peuples de cette région peuvent aujourd'hui faire des propositions concrètes, avoir des objectifs communs et les faire ensemble. L'originalité est que ce sont des parlementaires du sud de la Méditerranée et du nord de la Méditerranée qui formulent ensemble ces propositions. Q.O.: Concrètement, quelles sont les problématiques abordées et traitées par les parlementaires dans le prolongement du «processus de Barcelone » justement ? T. S.: La Commission politique, que je préside, traite en priorité des problèmes politiques et de droits de l'Homme. S'agissant des questions politiques, la Commission se penche principalement sur la question du Proche-Orient. Il s'agit du principal problème. La Commission économique et sociale traite de toutes les questions liées au développement économique du sud de la Méditerranée. Il s'agit notamment du problème d'investissement, du déficit commercial en faveur de l'Europe, du manque de l'effet de retour de l'investissement dans les pays du sud de la Méditerranée qui ont consenti beaucoup d'efforts dans le cadre du « processus de Barcelone ». Il s'agit aussi de la possibilité de créer, un jour, la banque euro-méditerranéenne de développement. Toutes les actions engagées portent sur des questions très concrètes. Â La Commission de culture traite, pour sa part, du dialogue des civilisations, mais aussi des problèmes d'immigration et de l'environnement, des sujets qui gardent toute leur importance dans le cadre du processus de l'Euromed. Q.O.: On l'a vu, l'apprentissage de ce dialogue n'est pas facile et reste très complexe. Il y a parfois même des tiraillements très forts. Comment gérez-vous cette tension interne, notamment entre Israéliens, Libanais et Palestiniens ? Le dialogue se noue-t-il réellement à l'intérieur de l'APEM ? T. S.: Il y a des moments difficiles, nous ne pouvons pas le nier. Mais le dialogue est toujours maintenu. Certes, il peut y avoir des tensions, mais jamais personne ne quitte la table. La réunion qui s'est déroulée il y a quelques semaines, que j'ai animée dans le cadre de la Commission politique, en témoigne. Avant de la commencer, j'ai eu une rencontre avec la délégation palestinienne et une autre avec la délégation israélienne. Ces deux réunions ont permis de rapprocher les points de vue dans le cadre de la recommandation qui allait être votée. Il faut que chacun y mette du sien ! C'est ce que je recommande régulièrement quand je constate une montée de la tension. En l'absence d'efforts, le fil sera rompu et, au final, cela ne servira personne. Q.O.: Quel est le pouvoir de décision de l'APEM, qui reste cependant une structure consultative ? Quel est le mode de « transmission » de vos recommandations ? L'univers politique euro-méditerranéen intègre-t-il vos propositions et vos idées ? T. S.: L'APEM est une institution très jeune. Pour l'instant, elle est consultative. Je cite souvent l'exemple du Parlement européen qui a commencé, au départ, en tant qu'instance consultative. Au fil des années, celui-ci a gagné en puissance. Aujourd'hui, le Parlement européen décide presque à égalité avec le Conseil européen. C'est ce qu'on appelle la codécision. Si les parlementaires ne donnent pas leur accord, la décision ne peut être validée. C'est ce qu'il faut viser pour l'APEM. Plus les années passeront, plus l'APEM montera en puissance et les parlementaires auront une vraie légitimité à dire leur mot sur les décisions prises concernant la politique euro-méditerranéenne. Q.O.: Quels sont les moyens de l'APEM ? Et comment pérenniser cette structure ? T. S.: Pour l'heure, nous n'avons pas de budget, ni de secrétariat. Chaque présidence assure son propre fonctionnement. Le pays qui préside doit assurer le fonctionnement, sachant que les parlementaires voyagent sur les frais de leurs parlements respectifs. Pour le moment, il n'y a pas de budget commun. Le groupe de travail règlements et finances de l'Assemblée parlementaire euro-méditerranéenne se réunit régulièrement. L'objectif est de parvenir à mettre en place un secrétariat permanent doté d'un budget. Q.O.: Le processus d'Euromed a créé une sorte de désenchantement. Avez-vous des échos au sein de votre structure de ces dysfonctionnements et des désillusions nées autour de ce « processus » ? T. S.: Le lancement du processus de l'Euromed a permis de créer l'espoir autour d'un nouvel élan des relations euro-méditerranéennes. Entre-temps, l'Europe s'est focalisée sur son élargissement. Les pays du sud de la Méditerranée ont eu l'impression que l'Europe s'est plus préoccupée de son flanc Est, et qu'elle a investi énormément de moyens financiers pour réussir cet élargissement en mettant ces pays à niveau. Les pays du Sud considèrent qu'il y a eu 10 ans de perdus. Du coup, on a senti cette déception, notamment à l'occasion du Xe anniversaire du « processus de Barcelone». Aujourd'hui, je pense qu'il faut aller de l'avant en sensibilisant davantage les institutions européennes. Il faut se rendre à cette évidence que l'important est de s'occuper du flanc Sud. C'est là que tous les enjeux internationaux résident. Aujourd'hui, le conflit du Proche-Orient est au coeur de l'actualité internationale. Lorsqu'on voit tous les problèmes de terrorisme et de pauvreté, on ne peut s'empêcher de dire que les pays du sud de la Méditerranée doivent être une priorité pour l'Europe. Q.O.: Comment l'agenda de l'APEM se décide-t-il ? Est-il fait en cogestion avec vos partenaires du Sud ? Et comment les thèmes sont-ils proposés, élaborés et intégrés dans votre agenda ? T. S.: L'APEM dispose d'instances de décision. Il y a une présidence et un bureau qui prennent les décisions. Les commissions ont le droit d'établir leur propre ordre du jour. Dans les bureaux des commissions, il y a une égalité entre les pays du Nord et ceux du Sud, tout comme dans la présidence et le bureau de l'APEM. Tout est géré à égalité. Cela se fait en bonne intelligence. Nous avons la liberté de fixer notre ordre du jour. Q.O.: Quelles sont vos actions futures ? T. S.: Parmi les actions futures, figure la réunion extraordinaire sur la question du Proche-Orient qui va se tenir au Caire au mois de septembre, en principe. C'est la priorité.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Hichem Ben Yaèche
Source : www.lequotidien-oran.com