Oran - A la une

Sur quelle vague surfent-ils '



Sur quelle vague surfent-ils '
Dans le creux du tsunami «internet» qui bouleverse les m?urs et les pratiques académiques, l'université algérienne prend de l'eau par la «fracture numérique».chavirés, les étudiants algériens semblent être emportés par les flots d'informations charriée par la grosse vague. Pour savoir à quelle planche ils s'agrippent El Watan étudiant a recueilli leurs témoignages dans les campus et les cybercafés attenants aux résidences universitaires«Je ne suis pas un voyeur», se justifie d'emblée Nasser *, gérant d'un cybercafé. «Je dispose d'un programme pour surveiller les pages que mes clients consultent, mais uniquement dans le but de me protéger en cas d'usage enfreignant la loi.» Technicien en informatique, Nasser s'est spécialisé dans la mise en page des thèses de fin d'études : «J'oriente également les étudiants vers les bibliothèques numériques de référence, mais la plupart sont des novices et me demandent d'effectuer le travail de recherche à leur place moyennant de l'argent.» Concernant la nature des sites que les étudiants consultent, le gérant du cybercafé nous apprend que ces derniers ne sont pas tout à fait différents des autres jeunes de leur âge. De 20 à 25 ans, les garçons sont de férus consommateurs de contenus sportifs, plus particulièrement le football. «Je vois défiler des étudiants spécialistes en Champions league et des inconditionnels fans de footballeurs en quête des moindres détails sur leur vie personnelle qu'ils se partagent passionnément sur les réseaux sociaux.»Les étudiants suivent aussi de très près l'actualité, «mais préfèrent suivre les infos sur les médias online et lire les journaux en format PDF sur internet, manifestement par soucis d'économie», nous explique Nasser. Pendant que notre gérant sous-traite studieusement les recherches multidisciplinaires de ses clients, ces derniers errent sur de vagues intérêts moins studieux. «Les étudiants résidents sont friands de divertissements ; privés de télé, ils passent la soirée chez moi à regarder des films ou des séries télé. D'autres se constituent en groupes pour s'adonner aux jeux vidéo en réseau». Selon notre interlocuteur, les étudiants qui fréquentent ces établissements passent un temps réduit sur les sites dédiés aux études : «La plupart ont une curiosité intellectuelle débridée ; le soir, ils sont pratiquement tous portés sur le sexe, mes clients font plus de recherche sur les sites gratuits à caractère pornographique et cela va des vidéos érotiques aux films classés x en passant par les coquineries homosexuelles.» D'autres sites, comme Skype (téléphonie vidéo) permet aux étudiants résidents de garder le contact avec leurs proches tout en économisant sur le budget téléphonique.pc halal insideUne autre catégorie d'étudiants internautes nous a été révélée par Yasser, licencié en sciences islamiques de Carroubier, à Alger et résidant à Constantine pour préparer un master à l'université l'Emir Abdelkader. Selon notre interlocuteur, les étudiants les plus rigoristes dédaignent les chaînes de télévision religieuses et leur préfèrent les sites et les forums internet. «Il existe des centaines de sites salafistes sur la Toile entre tendance wahhabite ou Frères musulmans jusqu'aux sites djihadistes subversifs. Moi-même je m'y suis aventuré par curiosité académique. Personnellement, je préfère me forger mon opinion propre, malgré les recommandations des ??frères'' aînés qui nous interdisent d'écouter quelques chouyoukh et nous en préconisent d'autres», nous confie-il. «Notre faculté est des mieux équipées en matière de couverture Wifi, mais les ??frères'' m'ont déconseillé de me connecter de là-bas ; il paraît que la présidence de l'université est très proche des services de renseignements et les étudiants les plus rigoureux sont extrêmement susceptibles quant à la violation de leur vie privée», nous révèle-t-il. Dans l'enceinte de la fac islamique, nous avons constaté un grand nombre de jeunes filles connectées dans les couloirs, mais curieusement pas de garçons. Les jeunes filles, timides et toutes voilées, gardent un strict mutisme, sauf Chaïma, étudiante en «journalisme» à la faculté islamique.En pantalon jean et voile léger, la jeune fille ose prendre son café dans la partie réservée au mâles, car à la cafétéria de la fac les filles consomment, pudiquement, derrière un large rideau. «Ne comptez pas tirer grand-chose de chez les ??bonnes s?urs'', déjà qu'elles tolèrent mal la mixité imposée par la fac dans les classes. Personnellement, j'appréhende la prochaine occasion pour trouver une passerelle et faire un transfert pour terminer mes études de journalisme ailleurs que dans ce couvent !», avoue Chaïma. La jeune fille a plusieurs fois été sermonnée par ses «copains» de classe pour avoir été prise en flagrant délit de visionnage de clips vidéos sur son laptot. «Un ??akhina'' m'a même proposé, pour éviter echoubouhhates (intentions suspectes), de m'installer un contrôle parental ??certifié halal inside''», rigole-t-elle. Selon l'enquête effectuée par Samia, étudiante chercheuse en sociologie qui prépare une thèse sur le sujet des universitaires et l'usage qu'ils font de l'internet, les intérêts des étudiants divergent selon leurs spécialités, leurs origines socio-économiques, mais restent surtout marqués par les différences recelées entre groupes de différents âges, et il apparaît que l'usage d'internet par les plus jeunes étudiants reste centré sur la sphère personnelle et le divertissement.Le cadeau empoisonné«J'ai reçu mon premier laptot en cadeau quand j'ai eu mon bac, et cela m'a fortement motivé, j'avais eu de très bonnes notes en première année», confie Akram, étudiant en master 1 en biologie «mais, c'est l'arrivée d'internet à la maison qui a ruiné mes études, mon père m'a encore offert un abonnement adsl, et bonjour les nuits blanches !», ironise-t-il. Akram nous a révélé le cheminement qui l'a conduit à l'échec universitaire, d'abord les messageries instantanées : «Chatter pour ne rien dire était devenu pour moi une seconde nature, ensuite facebook (réseau d'échange social), le contenu de mon mur (page d'accueil de facebook) est devenu plus important pour moi que la préparation de mes cours. J'ai aussi tenté d'animer un blog, mais très vite je suis tombé dans la passivité. Regarder des séries télé sur youtube (plateforme de partage vidéo) épisode après épisode jusqu'au petit matin, dormir quelques heures et revenir à la charge, cela m'a transformé en un vrai zombi !» En effet, les séries télé proposées à profusion sur la Toile constituent un risque de dépendance selon une enseignante en sociologie à l'université d'Oran, qui prépare une thèse sur le sujet. Selon elle, l'internet peut entraîner des problèmes comportementaux, comme la dépendance, empêchant ainsi des internautes de s'occuper de leurs études scolaires.Beaucoup d'étudiants souffrent de cette nouvelle forme de dépendance, qui comme Akram a eu des conséquences fâcheuses sur ses études. «J'ai été exclu pour de nombreuses absences non justifiées ! Mon père n'en revenait pas, et moi il m'a fallu beaucoup de temps pour assainir mes habitudes et redresser la barre.» Selon Mallia, enseignante en sociologie à Oran, «Internet est un média impartial, c'est la façon dont il est employé qui est un agent déterminant. S'il est utilisé de manière positive, il favorise la quête académique des étudiants, mais à l'inverse il peut mener à de mauvais usages : la paresse et l'échec ou pire encore, créer des problèmes». L'enseignante nous a relaté, tout en gardant l'anonymat, la mésaventure de l'une de ses étudiantes, dont l'intimité d'une danse entre copines a fait le tour d'internet. «Un malheur n'arrive jamais seul, la pauvre fille s'est fait voler son téléphone devant la résidence universitaire même, et le lendemain ses vidéos privées se sont retrouvées sur internet.» L'étudiante en question a fini par abandonner ses études, elle s'est réfugiée chez une parente et souffre désormais d'agoraphobie, une amie psychologue tente de la prendre en charge, regrette l'enseignante. «Voilà le côté sombre de la technologie ! Personnellement, j'encourage régulièrement mes étudiants à faire usage de l'internet, mais je tiens toujours à les prévenir et les sensibiliser sur les risques qu'ils encourent», ajoute l'enseignanteLa solution est dans le problème !«A l'université, internet est vécu à la fois comme un problème et une solution. Pour les étudiants, il répond aux besoins communicatifs et informatifs, mais reste aussi un moyen de divertissement central, spécialement pour les étudiants résidents privés de télé. Pour les étudiants en fin de cycle, un usage plus sérieux orienté vers leur discipline est bien noté et positivement perçu par plusieurs enseignants. Selon plusieurs encadreurs, on peut constater un consensus quant à la satisfaction exprimée par les étudiants vis-à-vis des informations récoltées sur internet, plus encore un double contentement, du fait que même les enseignants apprécient l'implication de leurs étudiants dans le développement des cours et notent avec intérêt leurs nouvelles approches d'apprentissage innovantes dont ils font usage.«Comparativement à mes anciens étudiants d'il y a dix ans, je constate une plus grande motivation chez ces nouveaux apprenants qui font usage des NTIC», révèle Houria enseignante de français à Alger 2. «Grâce à l'apport d'internet, mes étudiants ont acquis plus de compétences méthodiques du fait de leur imprégnation d'autres contenus académiques mondiaux. J'y constate une vitalité intellectuelle remarquable», ajoute-t-elle. «Toutefois, la satisfaction liée à la profusion des informations sur internet ne doit pas occulter la qualité de ces informations, car la recherche est un travail très sérieux, les étudiants doivent rester vigilants quant à l'authenticité et l'exactitude des documents», prévient l'enseignante. Autre souci exprimé par la même enseignante, le phénomène du plagiat qui, apparemment, a pris des proportions alarmantes depuis l'avènement d'internet.Selon plusieurs encadreurs, des thèses de fin d'études montées de toutes pièces «copiées-collées» sur internet ont été décelées par les examinateurs les plus vigilants, mais un nombre impressionnant d'étudiants faussaires ont réussi à passer entre les mailles du filet. «Il existe bien des logiciels de détection de plagiat ; hélas, beaucoup d'enseignants sont issus de l'ancienne génération et ne maîtrisent pas les nouvelles technologies.» Les étudiants en fin de cycle s'orientent donc vers les contenus académiques, mais, selon leurs encadreurs, ce n'est pas dans un but de recherche conventionnelle, mais principalement pour étoffer leur thèse de fin d'études. Les opinons concordent, ce sont bien les étudiants chercheurs qui en font un usage méthodique orienté vers la sphère universitaire, et bien que la qualité des contenus didactiques récoltés sur le web est jugée précieuse, internet n'a pas complètement supplanté le support papier, qui reste toujours un outil de recherche incontournable.L'internet pour les nuls !?«Les étudiants dans leur majorité sont mal formés à l'usage d'internet dans le cadre de recherche académique», regrette Assia, enseignante à l'usthb. «La plupart procèdent en profanes par les possibilités de recherches familières, comme le premier écran d'accueil de Google, en passant à côté d'autres grandes possibilités offertes par certains services spécialement dédiés aux universitaires sur le réseau», ajoute l'enseignante. Selon plusieurs témoignages d'enseignants, l'université algérienne accuse un retard flagrant en matière d'intégration pédagogique des TIC, et les exemples de ce revers sont légion. L'année dernière, devant le manque d'équipements informatiques dans sa faculté, un ancien responsable de scolarité à l'université des sciences humaines n'a pas trouvé mieux que d'exhorter les enseignants à sommer les étudiants de «s'inscrire» dans des écoles d'informatique privées pour être notés sur leur «diplôme» et compenser le module d'informatique. A la question concernant les étudiants les plus démunis qui ne peuvent pas se «payer» le semestre, l'ancien responsable dira qu'une «attestation d'initiation à l'informatique établie par un simple cybercafé suffira!» L'enseignant, qui nous a rapporté ce grave précédent, termine sur une note d'humour : «A ce stade, pourquoi pas leur vendre des polycopiés du manuel - internet pour les nuls - '».* Les prénoms ont été changés


Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Nom & prénom
email : *
Ville *
Pays : *
Profession :
Message : *
(Les champs * sont obligatores)