Ainsi, le hirak n'était donc qu'une parade bon enfant, assemblée joyeuse, colorié et ritualisée tous les vendredis, au point que fût inventé le néologisme qui a suscité l'admiration des académiciens d'habitude méfiants devant ce genre de fantaisies: le verbe «vendredire».Chaque week-end les Algériens battent le pavé dans une ambiance festive, mais dans la stricte discipline et un civisme qui fit l'admiration des observateurs dans le monde entier.
Les rues étaient curieusement laissées propres après les défilés de millions de «hirakistes» exigeant le départ des 3issabates, des ba'ates et autant de revendications sociales, politiques, économiques.
En face, il y avait une nébuleuse, un pouvoir aguerri, rompu au combat de rue. Durant plus d'un an, le hirak, sans état-major et sans logistique, a réussit, sans faillir une seule fois, à faire la démonstration d'une organisation quasi-martiale de ses marches. Malgré les provocations, la menace de banalisation et même de ringardisation, les Algériens ont démontré un niveau de conscience remarquable dans la manifestation de leurs griefs à l'égard des symboles viraux qu'ils avaient décidé d'éradiquer. Certes, parfois les cortèges prenaient des allures de kermesse, mais cela n'a pas empêché la foule d'atteindre les principaux objectifs qu'elle s'était fixés. Un seul élément inattendu, improbable, invisible, immatériel est venu stopper net le hirak et ses millions d'adhérents. Une seule entité nanométrique venue d'un pays aux antipodes du nôtre réussit à renvoyer les marcheurs à leurs foyers. Le hirak entre dans l'histoire, c'est une autre histoire qui commence à s'écrire à l'encre funeste, celle du COVID-19.
Au commencement était Facebook, cette toile dans laquelle foisonnent toute sortes d'apprentis communicants et au sein de laquelle se croisent et s'entrecroisent toutes les informations d'où qu'elles viennent, les vraies comme les fausses. Puis COVID-19 s'invite à la fête, ce mysterieux trouble-fête, ce faiseur de torts. C'est la saison fraîche et donc pas de quoi s'inquiéter outre mesure, les beaux jours en viendront à bout, se rassurent les «hirakistes». «Corona n'arrêtera pas nôtre mouvement, c'est une man?uvre de la «issaba» «, fût la première réaction à l'information évoquant la probabilité d'une pandémie.
Puis, par on ne sait quel miracle, le hirak range ses banderoles et consent à suspendre son mouvement, le temps de neutraliser le virus. Là encore, la démonstration d'une maturité collective admirable surprit les pouvoirs publics. Une fois la population rangée, le pouvoir en place rassuré, il ne reste plus qu'à envisager la stratégie qui nous fera traverser l'épidémie sans trop de dégâts humains surtout, car le sinistre économique, lui, nous affecte depuis déjà si longtemps qu'on s'y est habitué. Les moyens sanitaires n'étant pas ceux du pays riche que nous sommes supposés être, puisque piètrement gouverné depuis un demi-siècle, des mesures préventives sont préférables à la mise à l'épreuve d'un système de santé, lui-même malade. De l'expérience de ceux qui nous ont précédés dans la gestion de l'épidémie, il en ressort que notre salut réside dans le confinement sanitaire. Dans les pays à économie libérale, de marché, consumériste, le confinement total provoque autant de traumatismes que le virus. Parfois la panacée est plus douloureuse que le mal lui-même. L'état décide donc de choisir le confinement partiel et progressif, en ayant sûrement en tête la maestria avec laquelle fût conduit le hirak. Les zones les plus touchées ont, en premier, expérimenté la quarantaine mais sans trop de conviction. La situation ne s'améliorant pas il a fallut étendre la mesure à pratiquement tout le territoire national. Mesure diversement observée selon les endroits, les gestes barrière étant très peu observés.
Arrive enfin le mois de Ramadan, tant espéré pour faire appel à l'éminence du comportement que susciterait la piété «ramadanesque», pour l'observance d'un confinement, rigoureux et efficace. Que nenni ! L'état fébrile autorise le déconfinement de manière tacite, en permettant l'ouverture de commerces non-essentiels. La population se sentant probablement protégée par le jeûne, mais sans masque ni distanciation sociale, brise la seule barrière de protection efficace qu'est le confinement. Les marchés, les boutiques, l'espace public sont investis sans la moindre appréhension, comme si rien ne pouvait perturber le quiétisme de ces foules compactes. Agréer la fermeture des mosquées, le télétravail, la fermeture des établissements de l'éducation et des universités, réduire les effectifs des administrations, ÇA OUI... on est d'accord! Mais renoncer à se bousculer dans les commerces à espaces clos, dans les marchés; renoncer aux accolades, aux réunions informelles en la circonstance, ÇA NON... il n'en est pas question!
Ou est passée le brio avec lequel a été mené le «hirak» ' Dans les livres d'histoire probablement. Un phénomène suicidaire collectif se serait-il emparé du peuple algérien ' L'état, si la situation devait s'aggraver et qu'il lui faille prendre des mesures plus radicales encore, pourra t-il assumer la responsabilité qui lui échoit dans l'exercice de son autorité, dans ce contexte inédit'
Ou alors un confinement sur un modèle hirakisé, seul, doit-il être la solution '
Il n'y a que les lemmings, petits rongeurs vivant dans la toundra des régions arctiques pour s'exécuter à un suicide collectif lors de leurs migrations en sautant du haut d'une falaise. Et encore, c'est une fausse idée véhiculée dans les années soixante et qui est devenue une légende. Sommes-nous en train de devenir les Lemmings d'Afrique du nord'
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : A Benmazouz
Source : www.lequotidien-oran.com