
Violences contre les personnes, violence criminelle, violence symbolique, verbale notamment. Violence économique, violence pathologique, cyberviolence. Violence dans la rue, dans les stades et en milieu scolaire. Violence conjugale, violence verbale, criminalité. Guerres de gangs en expansion, petite et grande délinquance, terrorisme résiduel sur le territoire national et depuis ces dernières années aux frontières. La violence est partout, en milieu urbain comme en milieu rural. Effet conjugué des inégalités économiques et de la désaffiliation sociale. Facteurs d'accélération, la démographie galopante, la crise économique et l'échec répété d'un système éducatif tout à fait inadapté au marché du travail et à la crise économique. De ce point de vue, il est vrai, l'Algérie n'est pas une exception même si le phénomène de la violence est de plus en plus frappant. C'est dans l'ordre du vivant : toutes les sociétés produisent de la violence dans le temps et dans l'espace et à des degrés divers. La question est finalement de savoir pourquoi des individus et des sociétés sont plus violents que d'autres. Et qu'elles génèrent surtout, et de manière croissante, une violence polymorphe. C'est le cas de notre pays où, après la violence rouge des années noires du terrorisme, le pays a sombré dans une violence désormais ordinaire. Violence à multiples facettes, endémique et en forte croissance. Violences sociales, économiques, ethniques, terrorisme islamiste. Violences urbaines, violences sur les routes, criminalité en hausse. Pédophilie accrue, violences contre les femmes, violences sur les personnes, autant de symptômes d'une société malade, toujours plus conflictuelle et crisogène.Pour se convaincre chaque jour de la dimension du phénomène, il suffit de se reporter aux faits divers scabreux rapportés par la presse. À l'expérience visuelle et aux témoignages fréquents, aussi. À défaut de statistiques globales, précises, crédibles et à jour, le constat empirique est quand même édifiant. Naturellement, la violence n'est pas génétique, mais s'acquiert, se développe et s'exprime à travers des pulsions stimulées par des facteurs variés dans la vie quotidienne. L'on peut parler aussi d'une certaine «culture» de la violence, d'habitudes de violence dans une société en sous-développement démocratique. Une société pas encore suffisamment imprégnée de la culture du droit pour arbitrer pacifiquement ses conflits personnels, ses différends d'intérêts individuels ou de groupes.Il n'y a donc pas de violence atavique. Plutôt un imaginaire de guerres subies à travers les âges. Une forte croyance collective, forgée par des siècles d'une Histoire tourmentée, dans la force comme moyen privilégié de règlement des litiges personnels et des contradictions sociales. Il y a aussi dans le vécu historique du peuple algérien, confronté par le passé à de nombreux envahisseurs cupides et violents, nombre de périodes tourmentées grâce auxquels on dessinerait une préhistoire des violences de nos jours. Et, même dans certaines ères de paix relative, le pays a toujours compté une «noblesse» de l'épée et du fusil. Des forces népotiques et despotiques, des forces dominantes que Mostafa Lacheraf qualifie joliment de «féodalités mercenaires et dynastiques». S'y superpose un imaginaire islamique, islamiste par extension historique, qui, depuis la mort du Prophète (Qssl), alimente «l'ardente aspiration à la Cité Vertueuse», selon la formule de Mohamed Arkoun. Idéal qui s'est sans cesse amplifié, porté dans les temps modernes par les différentes formes du salafisme le plus violent.Tant d'autres facteurs sont à rechercher par ailleurs dans l'historicité de la société, dans l'anthropologie politique, la sociologie, le rapport de l'Islam à l'Etat et de l'Etat au dogme religieux. De même, dans l'histoire de la création et du règne de divers Etats et de féodalités structurées. Et, à la fin du processus accumulatif, dans l'histoire des colonisations et de la dernière guerre d'indépendance. Paramètres indispensables pour éclairer les mécanismes de la violence autrement que par les seuls déterminants de la sociologie, la psychologie et les inégalités économiques et politiques. Il n'y a pas un facteur précis, détaché des autres, qui surdéterminerait les comportements des différents producteurs de violence, à un moment ou à un autre dans la vie de la nation.S'ajoutent depuis l'Indépendance l'héritage de la violence coloniale, les violences sociales découlant du creusement des inégalités économiques dues à la redistribution inéquitable de la rente pétrolière après 1962. Violences produites aussi par l'échec de l'expérience de développement, accentué par un libéralisme mal régulé, créateur d'inégalités croissantes. D'autre part, le nihilisme barbare des groupes terroristes islamistes a creusé encore plus le lit de la rivière de la violence depuis les années 1990. À la violence désormais résiduelle des groupes terroristes, répond aussi une violence d'essence mafieuse, parfois en connexion avec la première. Et, dans le quotidien, une violence banalisée, propre aux interactions des rapports sociaux.Les chiffres officiels de la pulsion de mort sont effarants et effrayants : quelque dix-huit mille crimes, soit une moyenne morbide d'environ cinq cent soixante par jour, donc vingt-cinq par heure à l'échelle du territoire national et pour le seul mois d'août 2014 ! Et si la police ne précise pas le mode opératoire des criminels, la presse livre en revanche des détails sordides sur une tendance de plus en plus en vogue chez les assassins : l'égorgement et la décapitation. Parfois un effort d'équarrissage chez des Jacques L'Eventreur qui utilisent couteaux de différentes lames, mais aussi haches, hachettes, machettes et autres outils de boucherie et de jardinage.La banalisation de la décapitation a, fait inédit, mobilisé plusieurs fois les imams dans tout le pays. Bien de leurs sermons ont en effet été dédiés à l'extension de l'aire et du nombre de crimes de sang. L'émotion fut telle que les prêcheurs en question, y compris les sermonneurs employés de l'Etat, ont appelé à l'application du «qassass» coranique, c'est-à-dire de la Loi du Talion. Cet appel à l'usage de la règle religieuse d'?il pour ?il, dent pour dent, est justifié, selon ces religieux, par l'impuissance de l'Etat à combattre le crime et, surtout, à ne pas réagir efficacement face à la multiplication des égorgements.Mais l'appel à la vengeance personnelle et surtout sa justification religieuse sont très dangereux. Dans le sens où ils constituent une porte ouverte sur le pire dans une société déstabilisée : se faire justice soi-même. Ce qui pourrait favoriser un autre cycle de violence rythmé par le binôme infernal vengeance-contre-vengeance. L'exhortation à l'application de la Loi du Talion est évidemment périlleuse. Qu'il faudrait interpréter comme le symptôme clinique d'une perte de confiance accrue en la capacité de l'Etat à appliquer la loi et rendre équitablement la justice. Le comprendre également comme le signe d'une inquiétante anomie sociale, synonyme d'une installation dans les esprits de la culture de la loi de la jungle.Les pulsions de violence semblent résulter d'un trop plein d'énergies rendues libres par ce que Bruno Etienne appelle les «capacités contenantes de représentation». C'est-à-dire quand il n'y a plus rien, ni modèle politique dynamique, ni utopie, ni espoir, ni solution; donc, lorsque les représentations du possible social, économique et politique s'arrêtent, on explose ! Et on éclate d'autant plus lorsque l'école est défaillante, au même titre que la famille et la mosquée. Et ça se délite davantage lorsque l'éducation devient vide de sens dans une société plus consumériste que jamais. Soumise en même temps à la banalisation de la violence dans et par des médias sensationnalistes. Notamment sur l'Internet, sphère du pire qui suscite des vocations criminelles, celles des terroristes qui mettent en scène l'égorgement et la décapitation et la diffusent à vaste échelle. Mais aussi celles de criminels de tout âge, des criminels ordinaires, des Landru dans la gandoura de Monsieur-tout-le monde !N. K.
-
Votre commentaire
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Noureddine Khelassi
Source : www.latribune-online.com