Le Sila n'aura pas lieu cette année. Pour garder le lien entre écrivains, éditeurs et lecteurs, Liberté ouvre ses colonnes et leur donne la parole...Par : HEDIA BENSAHLI
ROMANCIÈRE
Le rendez-vous littéraire le plus attendu de l'année n'aura pas lieu. Pour des raisons de sécurité sanitaire, la 25e édition du Sila est annulée au grand regret des exposants, mais aussi très probablement des lecteurs qui attendent cet événement (j'allais dire unique) pour rencontrer leurs auteurs et ramener dans leur besace ce qui leur permettait de se délecter le restant de l'année : un plaisir solitaire dans le creux du néant culturel.
En 2019, malgré les restrictions budgétaires, il y eut 1030 exposants (298 algériens et 323 arabes, pas d'information sur les livres étrangers) et 250 000 titres avaient été présentés : magnifique exploit que l'on s'imagine grandissant. Mais le nombre de visiteurs a baissé : de 2 200 000 en 2018, il était passé à 1 149 527 en 2019. Le budget aussi a été revu à la baisse avec 55 millions de dinars (2019) au lieu de 120 millions en 2015. On se demande pourquoi.
Cette année 2020 est plus radicale, puisque la culture fera des économies : il n'y aura rien ! Rien pour l'écriture... Rien pour cette invention miraculeuse, issue du génie humain, avec laquelle débuta l'histoire de l'humanité il y a plus de cinq mille ans, et qui permit à l'homme d'intégrer la langue au visible, au réel. L'humain a en effet ressenti le besoin de tracer des éléments de sa vie, il a affiné pour cela ses outils et ses supports pour mieux rendre compte de son quotidien, ses possessions, ses croyances, ses pratiques, ses lois... En somme, matérialiser avec des signes sa propre vision du monde qui l'entoure. Avec l'écriture, il scrute, décompose et recompose la réalité pour échafauder de nouvelles façons de penser les mots comme les couleurs, et pourquoi pas soumettre un idéal à la réflexion. Par l'imaginaire, l'auteur ouvre le champ des possibles, les perspectives à envisager, des sphères encore méconnues ou carrément inconnues... Chaque écrit apporte sa contribution pour bousculer les représentations, pour (ré)écrire notre propre histoire, l'imaginer et/ou la rectifier : tout est placé dans les mots. Dans toutes les sociétés où l'écrit est apparu, se sont produits des changements dans les modes de pensée et dans l'organisation sociale.
Autrement dit, l'écriture fait sortir de l'immuabilité mortifère et de la sphère du silence. Qu'est-ce que la littérature si ce n'est la transcription harmonieuse par l'auteur de ses représentations du "réel" ancien ou contemporain, émotionnel, dérangeant, offert à la confrontation des idées, à l'analyse et au décryptage par la société, par les lecteurs. Auteur-lecteur : un tandem de la création. Que serait l'écriture, en effet, si le lecteur n'était pas au rendez-vous ' Il est impossible d'envisager le livre sans sa fonction communicative, autrement dit sans ce rapport intrinsèque unissant fatalement, fondamentalement, l'auteur au lecteur qui y apporte, avec sa lecture, sa contribution dans la reconstruction des ouvrages qu'il dévore ' L'ouvrage "ne prend son entière signification qu'entre les mains de ses lecteurs ; il n'y a de livre complet que le livre lu" 1, disait très justement Albert Labarre. Le Sila permettait cette rencontre... mais pas cette année ! Qui prendra le relais '
La fermeture du Sila devient un drame
Le Sila est une vitrine nationale, internationale, même si l'on considère l'invitation de l'autre à venir partager ses expériences avec nous (Liban, Sénégal, etc.). Donc une vitrine et non un salon qui se suffit à lui-même. Ce n'est qu'un maillon d'une chaîne bien plus longue dans le chemin du livre ; le Sila expose en vue de relier les éditeurs ? aux libraires ? aux lecteurs.
Mais il faut admettre que le maillon de proximité reste le libraire. C'est un commerçant qui vend des livres et parfois des journaux et des magazines, mais il est (doit être) aussi et surtout un passionné des livres ! À ce titre, il joue un rôle de médiateur et doit participer aux réseaux de distribution. Son rôle est aussi d'accueillir, de conseiller et de guider le lecteur dans ses choix. À l'occasion de la publication de mes romans Orages (2018) et L'Agonisant (2020), j'ai reçu énormément de messages d'amoureux de la lecture me demandant pourquoi ils ne trouvaient nulle part mes ouvrages, ni d'autres d'ailleurs. À l'exception des grandes agglomérations comme Alger, Oran, Béjaïa et quelques rares villes, les romans restent introuvables si l'on excepte les grands noms d'auteurs, ceux qui ont pignon sur rue. Dans certaines villes, cela devient même dramatique, alors que de nouveaux auteurs proposent des textes fulgurant d'ingéniosité littéraire.
Beaucoup de libraires sont malheureusement fébriles ; ils n'osent peut-être pas s'aventurer dans des investissements qui leur paraissent peut-être aléatoires... Tant et si bien que certaines enseignes se transforment carrément, au gré des contraintes et des craintes, en papeterie (il faut bien vendre quelque chose !). Se pose alors la question cruciale des modalités de formation, mais aussi de diffusion-distribution : à qui la faute ' Les libraires se déplacent-ils au Sila pour estimer les nouveautés, jauger l'intérêt des lecteurs ' Se mettent-ils en contact avec les éditeurs pour demander les catalogues et commander régulièrement ' Interrogent-ils les lecteurs sur leurs besoins ' À moins qu'ils craignent d'être étouffés par les invendus ; ont-ils la possibilité de les restituer aux éditeurs après un temps ' Organisent-ils des rencontres pour attirer les lecteurs ' Invitent-ils des écrivains pour présenter leurs livres ' Savent-ils parler de ce qu'ils vendent ' Certains le font avec brio et, de ce fait, se démarquent par leur professionnalisme. Être libraire, c'est comme tous les métiers, cela ne s'improvise pas. Mais peut-être sont-ils démotivés par le manque de clients. Il me semble qu'une des solutions pour les libraires pourrait être l'application d'une loi relative aux "activités et marché du livre". Même si elle est jugée par certains comme étant plus focalisée sur le contrôle, elle consiste néanmoins à
augmenter le nombre de ces officines de la culture afin que les établissements publics et les directions de la culture des wilayas se fournissent dans leurs propres régions. Ces dernières sont contraintes (en principe), "en vertu de la nouvelle loi, d'acquérir le livre localement sauf les publications non disponibles". Cette disposition peut, en effet, donner un peu d'air aux libraires.
Cette loi est-elle appliquée '
Et il y a aussi les médias ! Certains universitaires se plaignent du désert culturel. Combien de revues culturelles sérieuses existent chez nous pour relever le défi ' Nous avons découvert avec bonheur le site Ineffable Art & Culture, une initiative qui "vise à promouvoir et à populariser les arts et le patrimoine culturel algériens à travers une démarche participative", Algérie Cultures, qui est peut-être le premier journal culturel algérien indépendant qui se fixe comme mission "d'accompagner les acteurs culturels algériens en donnant une visibilité à leurs travaux" en Algérie et ailleurs, mais aussi à ouvrir le champ de l'information culturelle aux lecteurs algériens sur ce qui se fait ici et dans le monde.
Ce journal virtuel est ouvert aux débats ; cependant, on ne note aucun commentaire "commis" sur ses pages par les intellectuels dont le rôle est justement de faire avancer la réflexion. Là aussi : silence ! Même si le journal, comme toute initiative, est perfectible, il a le mérite d'exister pour établir le lien entre le lecteur et le livre. À quand d'autres résolutions '
Nous avons remarqué aussi la naissance d'une nouvelle amoureuse des livres, la jeune Latachi Imène. Poétesse remarquée, directrice régionale des éditions El Mouttaqaf, elle s'apprête, elle aussi, à lancer début 2021 Dya Magazine, un semestriel ouvert à "toutes les plumes algériennes dissidentes". Des volontés s'activent timidement çà et là, sans publicité malheureusement, et souvent méprisées par ceux qui ne produisent rien ; on en entend parler accidentellement, alors qu'elles devraient foisonner, occuper plus d'espace et être soutenues avec une caution des "sachants" (mot creux devenu à la mode). Chaque école doctorale, chaque spécialité universitaire est supposée avoir son groupe de recherche et sa revue. Où sont ces travaux ' Où sont les véritables articles sur les romans sortants ' Quelques papiers intéressants... Autrement, silence ! Le Sila ne peut pas tout !
Si l'école algérienne est ouverte à tous, il en ressort de moins en moins de lecteurs, de moins en moins d'analystes pour booster cette culture, véritable essence de l'apprentissage, de la transmission, de la production et de l'invention. L'ouverture des champs des possibles est sporadique; la culture n'est malheureusement pas encore véritablement au rendez-vous. De ce point de vue, la fermeture du Sila devient un drame. Nous attendons ce monde meilleur où, comme le dit si bien une jeune philosophe (Sophie Klimis), "l'accent (sera) mis sur le partage émotionnel et cognitif d'une expérience singulière : la possibilité (grâce à l'écriture) de transfigurer la fugacité et le non-sens qui caractérisent la vie humaine". Le monde complexe du livre doit jouer pleinement son rôle. Alors, aux acteurs de mieux le faire vivre (malgré tout).
1- Albert Labarre, Histoire du livre, Paris, PUF, 1985, p. 5.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Liberté
Source : www.liberte-algerie.com