Pour «Le Quotidien d'Oran», c'est devenu une
tradition de lui rendre visite, chaque année autour du 20 septembre, jour de sa
naissance en 1901. On l'avait «découverte» en 2006. A l'époque, elle
avait déjà 105 ans. Comptez vous-même combien, elle a en fait cette année. On
est passé, jeudi dernier chez elle pour lui souhaiter «Joyeux anniversaire». Khalti Mama, c'est d'elle qu'il
s'agit, habite chez son fils cadet Bouziane, à Sidi
Safi, plus précisément à la cité «08 Mai 45». C'est son petit-fils Miloud qui
nous a ouvert la porte. Et comme l'année dernière, Khalti
Mama nous attendait dans une pièce dite «d'invités». Il
était environ 16 h.
Les années passent et repassent et notre
centenaire n'a presque pas changé d'une ride. C'est une femme encore «debout»
que nous retrouvons. Elle a toujours cet esprit alerte et un cœur d'acier. Elle
n'a rien perdu de sa lucidité sauf ses yeux, de leur clairvoyance. A peine, lui
avoir révélé ma profession et que je suis celui qui lui a rendu visite l'année
passée, que Khalti Mama
commence à mettre à nu mon identité. Elle me cita les noms de mon père, de ma
mère, de mes sÅ“urs, mes grands-parents… (Je suis natif de la région). Son petit-fils
est trop jeune pour lui avoir soufflé tout ça. Son père Bouziane,
non plus, il n'était pas là. Je vous laisse en juger : mon père, s'il était
encore en vie, il devrait avoir aujourd'hui 98 ans, mon grand-père est mort en 1924.
On s'échangeât quelques chroniques, que j'enchaîne sur l'incontournable
question : «Quel âge as-tu yâ yâmâ?
», lui dis-je. Elle répond sans façon : «miâ ouâ âchrâa (comprendre 110 ans)».
La bonne femme s'appelle bien Mama Saidani née Chikh. Elle vient de
faire ses 110 ans. Elle est bien née le 20 septembre 1901 à 09h, dans la
commune de Béni-Saf comme c'est mentionné sur son
livret d'état-civil ou de famille. (Bien enregistrée sous l'acte n°94). Elle
avait vu le jour près de Sidi Mehdi, un hameau situé à 10 km à l'ouest de Béni-Saf. Son père se nomme Si Abdelkader Ould Si El-Mehdi et sa mère, Nouia Messaouda bent M'Barek. Nombreux de ses
aïeux étaient « tolbas » (hommes
qui apprennent par cÅ“ur le Coran), aimerait-elle, souvent le préciser. A
croire ou ne pas croire, cette créature humaine est bien encore en bonne forme.
Notre étonnement ou plutôt notre admiration était qu'à chaque question
s'affichait une réponse toute instantanée et surtout toute mesurée. Khalti Mama montrait une
clairvoyance et une lucidité incomparables à cet âge. Ce qui étonne chez elle
c'est qu'elle garde encore une bonne ouïe et un esprit clair. A chaque fois
qu'on échangeait bassement quelques mots avec Miloud, elle intervenait pour
apporter des détails sur la réponse fournie par son petit-fils. «Ce Ramadhan, elle
a fait une chute due à une hypertension, ce qui lui a fait rater une bonne
partie des prières des «Taraouih» à la mosquée. Sinon
elle aurait été présente au milieu des femmes comme les années précédentes. Encore
que, et à l'inverse des autres années, Khalti Mama, cette année n'a pas observé le jeûne exceptionnel
habituellement observé après Ramadhan (06jours du mois de chaouel).
Malheureusement encore, elle ne sort plus comme avant à cause des séquelles de
sa chute. Rarement pour aller notamment chez l'épicier du coin. Son petit-fils
Miloud confirme les propos de son père «A chaque fois qu'on lui dit qu'il
revient aux enfants de faire des commissions, elle lui répond «me voyez-vous
déjà vieille ?» Depuis près d'un siècle, elle a toujours habité Sidi Safi, 08 km à l'ouest de Béni-Saf.
Nous autres, les jeunes du village, à
chaque fois qu'on la croise dans la rue, avons été ébahis par sa démarche
toujours élancée, nous a dit Saïd, un villageois. Si l'on vient à décrire
brièvement Khalti Mama, c'est
une femme petite de taille et très mince. Ses yeux semblent un peu perdre de
leur acuité, mais son visage, au vu de son âge, semble moins ridé. Son ouïe et
son esprit, qui sont en parfait état feraient rougir un sexagénaire ! Khalti n'a certes plus ses dents mais elle n'a pas eu trop
de problèmes de santé dans sa vie, ni encore aujourd'hui. De ses secrets
alimentaires, elle dit ne manger que du naturel durant tout un siècle, à titre
d'exemple, beaucoup de soupe de légumes et du couscous au lait de vache. On
raconte que Khalti Mama a
un cÅ“ur gros comme ça, qu'elle a toujours su garder le sourire, qu'elle ne se
mêlait pas trop des affaires des autres. Ce qui lui a donné une vie moins
mouvementée encore moins tourmentée. A Sidi Safi, elle était, jusqu'à un âge
avancé, l'accoucheuse du village. Durant plusieurs décennies, Khalti Mama était venue en
assistance à un nombre incalculable de femmes lors de leur accouchement. Khalti Mama a eu 06 enfants dont 04
sont toujours en vie qui lui ont offert plus d'une soixantaine de petits et
arrières petits enfants. Quand on lui évoque les temps de la Révolution algérienne, elle
nous cite de suite les noms de djounouds qui se sont
battus dans la région comme Miloud « Ravage » (de son vrai nom Bensafi Miloud), les frères Bendaoud,
les frères Bentata, Djelloul
le frère de Miloud, Boukraa, Bensalah…
Elle raconta qu'un jour elle les avait invité à un grand couscous. Les autres
fois, elle leur préparait des galettes et du pain. Elle se rappelle aussi de
l'état de siège du douar imposé pendant une semaine par l'armée coloniale. C'était
en 1957 et elle avait déjà 56 ans. Dire aussi, qu'elle n'a jamais cherché à
déposer un dossier pour devenir membre de l'OCFLN. Khalti Mama prétend aussi qu'elle
n'a jamais failli à son devoir de citoyenne tel l'acte du vote. Quant à son
rêve, un voyage aux Lieux Saints, il s'est envolé. «Je n'ai plus les yeux
d'antan et le physique pour y aller», nous dira t-elle avec amertume. Son vÅ“u
aujourd'hui, c'est d'avoir une rente plus décente, si l'on peut dire, qui lui
permettra de faire face à ses nécessités notamment d'ordre médical. Khalti Mama suit un traitement
lui permettant de réguler sa tension artérielle. Elle perçoit 6.000 DA par mois
d'aide de l'Etat (indemnité de vieillesse). «C'est insuffisant !», dira-t-elle.
L'entretien aura duré près d'une demi-heure et de peur de fatiguer notre
doyenne, nous lui fîmes, comme d'habitude, nos adieux, lui souhaitant (lui
promettant aussi) longue vie et espérant de revenir l'année prochaine pour ses 111
ans (inchâ Allah). Pour être plus complet dans cette
histoire de centenaire, la localité de Sidi Safi compte parmi sa population un
homme qui devrait être centenaire en janvier prochain. Il s'appelle Bensafi Baghdadi ould Benmoussa. Aujourd'hui cet
homme fait toujours des apparitions dans le village notamment pour aller à la
mosquée. Qu'Allah le Tout Puissant prolonge la vie à tous ces providentiels.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Mohamed Bensafi
Source : www.lequotidien-oran.com