Pour Ben Ali c'est
la chute finale, pour les Tunisiens c'est la lutte des classes. Le combat
n'oppose pas les «Ben Alistes» contre les démocrates puisque le champ politique
était verrouillé donc homogène d'une part et d'autre part depuis que l'époux de
Leyla Trabelsi a quitté le pays, tout le monde fustige l'ancien régime même ses
plus fidèles serviteurs. Sans parler de la soudaine apparition de « victimes »
trop consentantes curieusement défendues par des amitiés parisiennes habituées
au soleil tunisien. Sous la dictature qui a duré 23 ans les voix discordantes
étaient suffisamment et violement opprimées pour être relativement rares.
N'empêche, une caste voire une mineure partie de la société tunisienne ne
vivait pas trop mal sous le régime de Ben Ali. Ce dernier comptait même presque
300.000 amis sur ses deux pages de Facebook. Le système prédateur instauré par
le clan Trabelsi a mis en place un clivage au sein de la société séparant les
nantis des anéantis. De là à «s'anéantir» par le feu, le pas est vite franchi
par un jeune diplômé acculé à vendre des légumes sans les nécessaires
autorisations, source de petites corruptions, à Sidi Bouzid. Petite ville du
centre tunisien peuplée de moins de 40.000 habitants éloignée de plus de 240km
de Sidi Bousaid qui regroupe la majorité des amis «Facebook» de Ben Ali.
Seulement sur
Facebook, les ennemis de Ben Ali et des Trabelsi sont de loin les plus
nombreux. La haine de ce clan de prédateurs conjuguée à l'immolation de
Bouazizi crée une union sacrée entre les cyber-militants et les déshérités de
la Tunisie profonde. Malgré la violence de l'oppression, le mot d'ordre «Ben
Ali dégage» fait tâche d'huile. La désobéissance de l'armée fait le reste : en
effet il dégage.
Les 24 heures qui
ont suivi le départ précipité du couple Ben Ali ont fait de Mohamed Ghannouchi
alors Premier ministre, Président provisoire de la Tunisie, avant de se
contenter de son statut initial. Il entame alors une série de maladresses.
D'abord en reconduisant l'essentiel du gouvernement de Ben Ali, certes pour très
peu de temps, ensuite en avouant avoir parlé au téléphone avec le dictateur
déchu pendant trois quart d'heure, et ce dans un contexte fort peu apaisé.
Alors que pour les Tunisiens la chute du système Ben Ali devait être une réelle
rupture : avec le RCD, les ministres quasi-inamovibles, les policiers
tortionnaires… Mohamed Ghannouchi semblait croire que sa réputation d'homme
intègre était suffisante pour faire oublier qu'il était aux côtés de Ben Ali
occupant différents portefeuilles ministériels depuis plus de 22 ans. Il se
lance alors dans une démarche dite d'union nationale : oui à la démocratie mais
non au chaos.
Vues de Sidi
Bouzid, ces subtilités politiques ne calment pas la colère. D'autant plus que la
télévision tunisienne diffuse en boucle les images de liasses de gros billets
en différentes devises, de bijoux et de palais parfois incendiés, attisant
ainsi la fureur des Tunisiens. Ben Ali est parti mais ces «aristocrates on les
pendra» se disent les provinces tunisiennes. Mélangeant hommes politiques et
corrompus, la première cible des manifestants, est le parti du pouvoir le RCD
qui avait tout de même plus de 2 millions d'adhérents, consentants et forcés
confondus. Les inévitables règlements de comptes dans une situation
postrévolutionnaire, pas encore à l'abri de la contre-révolution, rendent très
incertaine une transition véritablement démocratique. L'union sacrée n'a plus
lieu d'être, commence alors une lutte des classes qui trouve racine dans une
inégale redistribution de la croissance et donc des richesses. Même Ben Ali en
préparant son avant dernier discours a reconnu la nécessité de créer 300.000
emplois. Objectif surréaliste car l'économie du pays ne dispose pas de
l'épaisseur capable d'absorber de tels emplois. Le tourisme qui occupe
directement ou indirectement plus de quart des ressources humaines est le
premier touché. Le cru 2011 n'aura pas ses 5 millions de touristes. A cela
s'ajoute le retour de Libye, et ce dans des conditions dramatiques des 200.000
travailleurs tunisiens.
Non seulement
l'économie du pays est privée des remises en devises de ces tunisiens mais il
faut désormais stabiliser leur situation pour ne pas aggraver l'explosion
sociale. Telle est la mission du nouveau Premier ministre dont le principal
atout serait l'image du (grand) père de la nation. Le calendrier électoral ne
comporte pour l'instant qu'une seule date celle du suffrage pour les membres de
l'assemblée constituante le 24 juillet prochain. Et c'est seulement après que
cette future chambre accouche d'une constitution que peuvent s'esquisser alors
les prochaines échéances électorales et se déclarent les potentiels candidats.
A ce jour personne ne peut mesurer le rapport des forces entre les différents
politiques car on ne passe pas rapidement de la culture de l'interrogatoire à
celle des sondages. Les perspectives politiques du pays se caractérisent par
l'imprécision et l'incertitude. Alors que la gestion des affaires courantes du
pays manque de nombreux moyens.
La tragédie
humanitaire à la frontière tuniso-libyenne et les évacuations à partir de
l'aéroport de Djerba ne vont pas inciter les touristes à planifier leurs
prochaines vacances d'autant plus qu'en Tunisie, ce secteur se caractérise par
un faible coefficient de retour. La tenue d'élections en plein mois de juillet
décourage définitivement les inconditionnels du soleil tunisien. Les tensions
sociales basées notamment sur un réajustement des salaires réduisent à néant le
principal avantage comparatif de la main d'œuvre locale. Ni l'Etat ni le
secteur privé ne peuvent se permettre d'ignorer ces augmentations des salaires.
Le flux massif des réfugiés fuyant les massacres des Khmers verts kadhafistes,
multiplie par 2 parfois plus, les prix des produits de première nécessité. La
catastrophe humanitaire et ses conséquences remettent en question le «premier
des droits de l'homme c'est manger, être soigné, recevoir une éducation et
avoir un habitat». Propos inoubliables du Président Chirac en visite à Tunis en
2003, entouré de ses ministres. Maintenant que c'est le «meilleur d'entre eux»
qui est à la tête de la diplomatie française, le discours commence à s'adapter
afin de structurer une efficace coopération entre les deux pays, malgré la
nervosité d'un jeune ambassadeur, pourtant grand adepte de Facebook.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Naoufel Elmili
Source : www.lequotidien-oran.com