Oran - Revue de Presse

Quand le bon sens entre en conflit avec la médiocrité, l'élite plie bagage



Tout au début de la dernière décade du siècle passé, l'un de nos Premiers ministres avait tenté d'introduire davantage de rigorisme dans le recrutement des cadres.

La fièvre qui s'était alors emparée de tous les secteurs déstabilisés par une transition à la hussarde donnait à son idée une dimension prémonitoire sur les conséquences des bouleversements induits. Le retrait brutal et inattendu de l'Etat de son rôle de contrôle et de régulation était sans doute à l'origine de cette disposition draconienne.

Après sûrement un diagnostic fondé sur l'expérience personnelle de quelqu'un de bien immergé dans le monde du travail et surtout le souci de prévenir les aléas de la fuite en avant en face des défis qui se précisent, l'idée cardinale de ce Mr consistait à choisir les meilleurs dans la pépinière de cadres disponibles pour leur confier les responsabilités délicates. Afin de s'assurer du maximum de garanties de réussite, il préconisait de soumettre les demandes des postulants à une étude sérieuse et approfondie avec l'obligation d'authentifier les diplômes et autres références professionnelles qu'on prétend détenir. La procédure sera validée par une forme de soutenance devant... un jury constitué d'experts ès qualités qui viendrait juger de l'adéquation entre les exigences de la mission à assurer et le profil de l'intéressé.

L'objectif de cette démarche était sans équivoque: barrer la route aux opportunistes et installer les meilleures valeurs aux postes stratégiques. Etendue à ceux déjà en exercice, elle servira à débusquer et à confondre les indus occupants et autres faussaires. Les concernés, qui l'avaient tout de suite comparée aux tribunaux de l'inquisition, retenaient leur souffle en attendant le démarrage effectif de la campagne ! A l'époque, les différents employeurs investissaient avec enthousiasme dans le développement des ressources humaines, grâce à une politique volontariste basée sur la formation et le perfectionnement. Les résultats, même contrariés des fois par quelques réformes mal engagées, étaient tangibles et avaient permis de donner au pays de brillants managers et tout un encadrement qui n'avait rien à envier aux meilleures compétences étrangères.

Les structures chargées du développement de l'élément humain avaient applaudi l'heureuse initiative et manifesté un peu trop prématurément leur caution à une approche qui favoriserait la justice et l'efficacité dans la sélection rigoureuse de l'élite aux postes de responsabilité. Les travailleurs honnêtes qui n'ont jamais compté que sur leurs efforts pour gravir laborieusement les échelons de leur carrière croyaient enfin percevoir une ambition sincère de donner la priorité exclusivement au mérite. Contre l'inertie dominante de l'ordre établi et son antipode: la désertion annoncée des pouvoirs publics, quelqu'un leur propose une perspective des plus audacieuses et des plus séduisantes.

En conditionnant l'intégration de toute nouvelle recrue dans des fonctions supérieures à un check-up aussi drastique, il sentit avec dépit l'impression de ramer à contre-courant alors que le pays tout entier glissait inexorablement vers un univers où les règles du jeu répondaient à d'autres considérations qui ne s'embarrassaient d'aucune contrainte morale. La prééminence qu'il prêtait à la réglementation et à la chose publique l'avait illusionné sur l'interprétation des signaux avant-coureurs jusqu'à sous-estimer les prémices du délitement du corps de la société.

La majorité des cadres de l'époque ne pouvaient être effleurés par la simple idée que l'objectif de toutes les théories oiseuses qu'on leur servait sur les bienfaits de l'économie de marché et autres privatisations était de créer et de maintenir une ambiance propice à l'édification d'empires financiers par une certaine frange de la société. L'implantation de réseaux de relations avec les moyens de l'Etat pendant que les services compétents étaient occupés à éteindre les feux délibérément allumés complétait l'hégémonie sur tous les rouages de la société.

N'ayant pas saisi à temps le sens de l'évolution, notre Premier ministre mettait ingénument les pieds dans le plat de ceux qui n'attendaient que la moindre esquisse d'ouverture pour emporter dans leur ruée sauvage toutes les balises de sécurité. L'anarchie venait de se libérer des ultimes scrupules et de trouver l'occasion rêvée d'assouvir sa vengeance contre un système certes avec ses tares mais qui avait aussi des procédures et des hommes honnêtes pour veiller au respect des règlements et empêcher les déviations.

Malgré l'adversité d'une conjoncture éprouvante, ils avaient lutté jusqu'au dernier moment pour sauver la dernière image d'un rêve qui leur filait entre les doigts. Le laxisme finira par s'installer avec l'avènement de nouvelles formules de gestion où l'on s'occupe beaucoup plus de ses propres affaires que des obligations de la fonction elle-même. Cette dernière sera assimilée à une grosse vache à lait qu'on fréquentera le temps qu'elle procurera le maximum de confort matériel et de trouver la meilleure combine pour la transformer en butin de guerre à accaparer.

Exit donc bagages universitaires et expériences professionnelles, le tout est d'être parrainé par certains cercles. La formation et l'évaluation des performances disparaissent de la culture de l'entreprise et ne deviennent plus qu'une simple formalité sans véritable incidence. L'accès à une charge par le seul biais d'une saine compétition, relève de l'archaïsme. Dans la plupart des entreprises on a vu, contre toute logique, la promotion aux postes de cadres dirigeants ceux qui ont végété dans les débarras des services pour incompétence, incompatibilité ou qui se sont toujours distingués par l'épaisseur de leurs dossiers disciplinaires. Leur atout résidait dans leur capacité d'offrir aux nouveaux capitaines de la finance la certitude d'activer consciemment ou non la descente aux enfers de leur pôle d'activité afin de le brader au dinar symbolique.

Arrivés aux commandes, ils n'éprouvent aucune pudeur à étaler avec insolence leur inaptitude même s'ils sont conscients de contribuer par leur ignorance à la faillite de l'entreprise. La fatalité endossera l'aboutissement logique ! Des cohortes de travailleurs ont été livrées au chômage et à la précarité à cause de ces comportements irresponsables et la lâcheté des pouvoirs publics qui auraient pu intervenir à temps pour limiter les dégâts au lieu de suivre de loin le naufrage.

Le monsieur demandait donc la remise en cause d'objectifs auparavant définis. Il ne fallait pas plus pour se retrouver sur le toboggan et rejoindre les reliques de la petite histoire. Pourtant avec le recul du temps et le constat sans appel du délabrement de l'économie et sa substitution par la mentalité bazariste, force est de reconnaître la justesse de sa prospective. Si on avait eu la lucidité d'adopter à cette époque ce que recommandait ce chef de gouvernement, on aurait pu épargner au pays un grand nombre des problèmes de gestion qui continuent d'entraver toute activité.

En effet, ses appréhensions s'avérèrent fondées: l'incompétence et l'arrogance sont devenues les caractéristiques les mieux partagées et la manière de gérer s'apparente avec pertinence à un cas d'école dans l'illustration de l'anti-gestion. Parler de la fraude, de la gabegie, de la corruption ou des malversations et autres détournements est un lieu commun d'une insipide banalité. La présence de ces nouveaux managers se manifeste par des comportements assez curieux mais compréhensibles lorsqu'on se penche sur leur CV: manquer dramatiquement d'esprit d'initiative, éviter la prise de décision et ne pas trop s'éloigner de l'ombre protectrice du parapluie du parrain. Dépenser à outrance en frais inutiles qu'aucune comptabilité ne peut admettre pour paraît-il améliorer l'image de marque et s'enfermer dans un état proche de l'autisme pour éloigner les questions gênantes.

Comme le système reste obstinément indéfini et assume opportunément le rôle de paillasson, on y essuie toutes ses tares et ses insuffisances et on passe allègrement à d'autres épisodes quitte à refaire les mêmes erreurs sans aucun scrupule.

 Paradoxalement, les moeurs du pays évitent de sanctionner les coupables d'erreurs, elles leur assurent plutôt l'impunité quand ce n'est pas la mutation simple ou la promotion vers d'autres fonctions plus confortables. S'offusquer des pitoyables résultats que nous récoltons dans tous les domaines et déplorer hypocritement l'exode massif de notre élite vers d'autres contrées reviendrait à vouloir résolument ignorer les causes de cette situation.

On devine aisément quelles sont les incidences sur le moral des troupes et quels résultats escompter dans une structure confiée à un ignare passablement alphabétisé placé a ce poste par la grâce de la cooptation et autres manoeuvres coupables qu'il n'oubliera pas, à son tour, de reproduire pour constituer son staff de médiocres ? Il n'y a pas que les conditions matérielles du travail, encore moins la vocation au mercenariat, qui incitent nos cadres à abandonner leur pays, la mort dans l'âme, pour tenter l'aventure ailleurs. Il y a surtout la dignité qui les oblige à fuir une ambiance malsaine en contradiction avec leurs propres valeurs.

Un pays qui dispose de tous les moyens nécessaires mais qui n'arrive pas à sortir la tête de l'eau, malgré tous les efforts, interpelle toutes les consciences et exige d'avoir le courage de mettre le doigt sur le point névralgique. La faiblesse réside dans l'aptitude de l'élément humain auquel on doit consacrer une plus grande attention. Pour cela, il est grand temps de revoir la conformité des conditions d'examens diplômants et des tests de sélection aux différentes fonctions. Le système d'évaluation doit se débarrasser de la honteuse réputation de formalité folklorique et retrouver sa fiabilité. Un observatoire chargé de suivre les recrutements est d'une urgente nécessité si on veut avoir les hommes qu'il faut aux places qu'il faut. C'est l'une des conditions de retrouver un peu de crédibilité et de sortir de l'impasse.


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