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Quand la théologie se mêle de géostratégie



Par Zineddine Sekfali
Le quotidien Echourouk du 21 janvier 2013 nous a appris que la très sérieuse Association des uléma algériens vient de déclarer contraire à la charia, voire à tous les enseignements et principes de l'Islam, l'assistance accordée par tout pays musulman à l'armée française et aux troupes de la Cédéao, dans leur lutte contre les groupes terroristes qui sévissent au Mali, depuis mars 2012.
Parmi les hommes de culte les plus connus cités par ce journal populaire à très fort tirage, on trouve deux vénérables docteurs en théologie, je suppose puisqu'ils sont, l'un président de ladite Association des uléma et l'autre, membre du Conseil supérieur islamique et du secrétariat de la commission des fetwas. Donc, des personnalités importantes travaillant dans deux organismes officiels, dont les frais de fonctionnement sont inscrits au budget de l'Etat. En relisant avec attention les déclarations de ces augustes théologiens, on constate qu'ils «zappent» avec une incroyable légèreté les crimes extrêmement graves, tels que les assassinats, les enlèvements, les séquestrations, les chantages, les mutilations, les lapidations, les flagellations, le trafic d'armes, de la drogue et des cigarettes, les atteintes à l'intégrité nationale et territoriale du Mali, commis par les groupes armés d'Ansar Eddine, du Mujao, d'Aqmi, et par «elmouwaquiaoune bi dam», alors que, de toute évidence, ce sont ces crimes qui sont à l'origine de la crise malienne. Dans leur aveugle recherche de boucs émissaires, occidentaux de préférence, ils confondent les effets avec la cause. Pour eux, apparemment, dès lors que de tels crimes sont commis par des groupes brandissant l'étendard noir de l'islamisme, on n'aurait affaire qu'à de simples expressions de divergences doctrinales entre musulmans, divergences devant lesquelles, il faut rester les bras croisés et prôner le dialogue. Aux yeux de nos hommes du culte, il conviendrait de laisser les protagonistes maliens se régler les comptes entre eux : le combat cessera quand il n'y aura plus de combattants. Sauf que l'un des camps est lourdement armé et qu'il occupe déjà les deux tiers du territoire. Que pourrait opposer l'Etat malien ou la République malienne à ceux qui ont décidé leur destruction ' Peutêtre espère-t-on qu'à force de compromis et de palabres à l'ombre des baobabs et sous le haut patronage de quelques vénérables patriarches, ce que le monde entier appelle à juste titre «le terrorisme» finirait-il par devenir résiduel, c'est-à-dire baisser à un niveau tolérable. Mais il est à craindre qu'avec l'attaque contre le complexe gazier d'In Amenas, attaque suivie de prise d'otages et d'exécutions sommaires de nombreuses personnes, à raison justement du fait qu'elles ne sont pas de religion musulmane, la preuve est faite que le terrorisme doit être vaincu. Il ne sert à rien de se leurrer. Il n'y a pas d'autre alternative : on ne transige pas avec le mal absolu. Le terrorisme est féroce, impitoyable et en vérité absolument intransigeant. Quoique non coiffés du docte chèchecouleur paille et n'étant pas vêtus de lin blanc et de probité candide», nous sommes nombreux à croire que «la fitna est plus dangereuse que la guerre» et nous sommes tout autant nombreux à être persuadés qu'il ne faut pas laisser la «fitna» s'installer si près de nous, dussions- nous pour cela déclarer une guerre implacable à ceux qui la suscitent et cherchent de nouveau à l'exporter chez nous. Nous qui avons eu en moins d'une décennie, plus de 100 000 morts et on ne sait combien de blessés et de handicapés du fait du terrorisme islamiste, nous devrions savoir ce que le terrorisme islamiste veut dire. Et n'oublions surtout pas, à présent que les Maliens appellent la communauté internationale à l'aide contre le terrorisme et le banditisme, qu'il fut un temps où nous aussi nous avons été abandonnés à nous-mêmes, sans moyens, sans armes, sans aide et sans même un soutien moral. Qu'Allah le Tout- Puissant rafraîchisse la mémoire de ceux qui oublient ! «Ina eddikra toufid el mou'minine » ! Comment nos chouyoukh, en sont-ils venus à adopter les positions ambiguës des chouyoukh de Mauritanie, pays dont deux agences de presse se sont ouvertement érigées en porte-voix du terrorisme en Afrique du Nord et au Sahel ' Comment nos chouyoukh ont-ils pu s'aligner sur les mêmes postures que celles affichées par le «Front salafiste» d'Egypte, à propos du Mali ' N'est-il pas scandaleux que le responsable de l'attaque du complexe gazier algérien d'In Amenas tienne pratiquement les mêmes propos que nos chouyoukh ' N'exige-t-il pas en effet que le monde et l'Algérie en particulier «aillent à Canossa» et négocient avec lui la cessation des hostilités et la reddition du Mali ' Nous pensons et nous sommes profondément convaincus qu'il est dangereux de laisser les Taliban, les Shebab, les Ansar Eddine, les Mujao et autres Aqmistes, croire ou simplement s'imaginer, parce qu'ils se revendiquent de l'Islam, qu'ils ont carte blanche pour soumettre par la force leurs «congénères» et mettre en coupe réglée leurs pays. Nos respectables hommes de religion sont subjugués, tétanisés et hypnotisés par les terroristes et leur fanatisme au point d'oublier de parler des Maliens. Nos religieux paraissent être incapables de se mettre, ne serait-ce que par la pensée, dans la peau «noire» des Maliens qui sont cependant aussi musulmans que le légendaire Bilal d'il y a quinze siècles. Les Maliens savent qui sont leurs oppresseurs ; ils les voient in situ, depuis mars 2012, déferler sur eux des hommes armés jusqu'aux dents, qui tuent, saccagent, mutilent et violent, en invoquant l'Islam dans le seul but de les soumettre à leur diktat et de s'en mettre plein les poches. Désolé, nos chouyoukh se trompent de cible ! Comment par ailleurs expliquer le fait qu'aucun de nos organes de presse n'ait cru utile de publier une interview soit du Premier ministre soit du ministre de la Défense de la République du Mali, qui étaient pourtant à Alger, les 14 et 15 de ce mois, en visite de travail. Ils ont été reçus par nos responsables, fort justement, avec les honneurs et les égards qui leur sont dus. Leurs interviewes, si on avait osé les faire, nous auraient sans doute appris plus de choses intéressantes que les élucubrations géostratégiques de certains nationaux et étrangers, qui curieusement arrivent toujours à point nommé pour donner le la et remplir les colonnes de certains médias. Mais pour en revenir à nos respectables ulémas cités par Echourouk, je crois qu'ils ont atteint le summum de l'inconséquence quand, ignorant le mal irrémédiable fait par les taliban aux Afghans interdits d'évoluer, par les Shebab aux Somaliens réduits à des pirates en haillons, par les sectaires irakiens devenus fous et qui passant leur temps à se faire exploser, enfin les Syriens qui se massacrent avec une haine inexpiable et toute levantine, telle qu'on n'en a jamais vue même au temps des Croisades. Deux mots à propos de l'allusion faite par l'un des prédicateurs cités par Echourouk, à l'autorisation de survol donnée par l'Algérie à la France ; il s'en offusque, c'est son droit ; mais il ajoute très malheureusement que l'Algérie n'a pas apprécié l'action internationale contre la Libye… A-t-il déjà oublié les harangues de l'ex-leader libyen qui appelait, la nuit tombée, ses milices et ses mercenaires, notamment touareg, à aller «zenga, zenga, dar, dar, beyt, beyt», nettoyer les «jerdane» (ou ratons), terme par lequel dans son délire, il désignait ses propres congénères ' Beaucoup de questions se posent à la lecture de ce qu'écrit Echourouk. Les hommes de religion que ce journal a fait parler savent-ils que l'intervention militaire au Mali a été autorisée par le Conseil de sécurité des Nations unies, soutenue par l'Union africaine et prise en charge, pour l'aspect militaire, par les 15 Etats formant la Cédéao, dont certains sont totalement ou majoritairement musulmans ' L'explication de l'intervention de la France au Mali, par son passé colonialiste et ou par les arrière-pensées néocolonialistes de certains de ses dirigeants, a davantage l'air d'une idée fixe ou d'une réaction pavlovienne. C'est en tout cas une explication un peu courte. Elle paraît tout de droit sortie du discours des années 1950-1960 ; l'anticolonialisme est en effet, une «cause un peu vieille» ! Il est probable que l'on n'invoque le colonialisme et le néocolonialisme que par paresse intellectuelle : on pense tout expliquer mais en fait on n'explique rien ! Plus grave encore, invoquer le colonialisme permet de se dispenser de dire la vérité ! Quand la théologie se mêle de géostratégie, la raison se trouble. Des dérapages se produisent et l'on risque de glisser aux appels à la sédition et à l'apologie du crime. Il est temps que le gouvernement le rappelle à tous, y compris à nos sages chouyoukh que cependant nous présumons avoir été trompés dans leur bonne foi.
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