Il suffit parfois d'un détail pour qu'éclate, brutale, la vérité d'une situation. Début janvier, vous découvrez sur votre ordinateur une liste de messages. Vous ouvrez le premier, d'un ami très proche : «Bonne année !» vous dit-il. A vous ' Pas précisément : à 30, à 50 de ses connaissances, les unes intimes, les autres lointaines ' toutes confondues et gratifiées de bons v'ux lancés à la cantonade. Vous ouvrez le deuxième, le troisième message : même dédain, on vous parle et on ne vous parle pas, on fait mine d'avoir pensé à vous mais on vous ignore, vous n'existez plus comme sujet, mais comme minuscule élément d'un agglomérat. Semblable à ces pigeons interchangeables à qui de braves gens jettent à la ronde des poignées de miettes de pain.
Vexé d'abord, vous reprenez vite vos esprits et vous vous en voulez de votre réaction ; vous réalisez tout à coup ce que vous saviez abstraitement, mais n'aviez encore jamais «expérimenté» ' que l'ensemble de la société se vide peu à peu de toute humanité et ne fonctionne plus, sans visage, sans sourire et dans une totale indifférence, qu'à coups d'annonces enregistrées ou d'emails stéréotypés.
Vous avez reçu un cadeau qui ne vous plaît pas : d'un clic, vous remerciez l'expéditeur ; d'un autre, vous cherchez un amateur que cet album de tableaux pourrait intéresser. C'est un don, un ami l'a cherché pour vous, a cru vous faire plaisir en vous l'envoyant ' La belle affaire ! Pour vous, ce n'est qu'un objet dont vous avez hâte de vous débarrasser.
Vous êtes dans la rue, il y a foule, on vous bouscule. Inutile d'attendre un mot d'excuse, encore moins un sourire : oreillettes branchées, l'autre ne vous a même pas vu, il est en pleine conversation téléphonique et va droit devant lui, enfermé dans sa bulle. Au début, la rencontre de ces êtres qui, apparemment parlaient seuls, riaient, s'esclaffaient, avait quelque chose de saisissant ; inquiet, vous aviez l'impression qu'ils s'étaient échappés d'un asile. Quand c'était vous qui, en espérant un contact humain dans un univers social totalement mécanisé, étiez, comme on dit, «à côté de la plaque».
Depuis, vous vous êtes globalement adapté et quand, dans le bus ou le métro, vous constatez qu'autour de vous la plupart des voyageurs manipulent fébrilement leur portable, vous vous étonnez moins, même si ces doigts qui dansent sur le clavier, cet air entendu que prend votre voisin ou ce fou rire qui, tout à coup, le secoue vous surprennent quand même un peu alors que la situation n'a rien d'exceptionnel : il y a près de trois siècles, un philosophe, Julien Offray de La Mettrie, publiait L'Homme machine. Précurseur, l'ouvrage fit scandale. Aujourd'hui, qui s'offusquerait '
La vie sociale est organisée de façon telle qu'il y ait le moins de contacts possibles, qu'une personne ne s'adresse jamais à une autre personne : la plupart des situations les plus courantes ne mettent pas en relation des sujets, mais des robots : l'un, qui vous demande de cliquer sur 1 ou 2 pour choisir votre langue ; l'autre, qui obéit et clique sur 1 ou 2, n'obtient pas l'information attendue, clique sur 3 ou 4, s'énerve inutilement : il n'y a personne au bout du fil pour lui répondre.
Même les situations où une présence humaine est indispensable sont désertes et désertées. Tel l'enseignement multimédia à distance qui n'est qu'un pseudo-enseignement : il se contente de délivrer des connaissances. Or, comme le rappelle Jean-Claude Michéa(1), tout apprentissage présuppose une relation affective spécifique entre le maître et l'élève. Un maître nous séduit, et l'on brille dans sa discipline, il nous glace, et l'on reste nul en maths. Quel soutien, quel échange humain attendre d'un didacticiel '
Mieux encore, si l'on peut dire : certaines entreprises américaines recrutent leur personnel sans aucune rencontre préalable : «Nous engageons nos employés par ordinateur, ils travaillent sur ordinateur et ils sont virés par ordinateur», déclare John Gage, dirigeant de Sun Microsystems(2).
Il ne semble pas que les entreprises françaises aient déjà adopté ce mode de recrutement, mais le travail solitaire se généralise. Telle employée, qui s'en félicite, ne va plus au bureau, reçoit sur son ordinateur un dossier, le traite, puis commande en ligne ses achats et consulte, pour passer une agréable soirée, un site de rencontres où, toute surprise écartée, elle précise son âge, sa taille, son poids, ses goûts, y compris sexuels, le type de partenaire désiré, puis attend. Un ou deux clics plus tard, la machine lui propose l'objet recherché. Humaines, ces sociétés aseptisées qui éliminent de leur fonctionnement toute trace d'humanité ' Pourquoi s'étonner du nombre croissant de dépressions, perversions, psychoses, passages à l'acte ' viols, assassinats ' qui, brusquement, s'abattent sur tant d'individus, sans parler des suicides de plus en plus nombreux quel que soit l'âge ' Le meilleur des mondes d'Aldous Huxley est en marche.
1) J. C. Michéa, L'Enseignement de l'ignorance (Climats, 1999) 2) J. C. Michéa, op.cit.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Maurice Tarik Maschino
Source : www.elwatan.com