Oran - A la une

"Qaâda" politique ou la liberté de parole reconquise



"Qui aurait pu imaginer qu'un jour nous prendrions un micro sur une place publique pour dénoncer le pouvoir et parler politique sans craindre la répression '" La question ? qui n'attendait en réalité pas de réponse ? a été posée une soirée de Ramadhan, place du 1er-Novembre d'Oran, devenue l'un des symboles de la révolution du 22 février 2019. Cette esplanade, qui a vu des dizaines de manifestations populaires réprimées, des centaines de citoyens et de militants des droits de l'Homme arrêtés sous l'ère Bouteflika, s'est muée en espace de liberté que les jeunes et les moins jeunes n'hésitent plus à investir pour exprimer leurs espoirs ou leurs craintes.Depuis vendredi 22 février, les Oranais ont reconquis la place du 1er-Novembre en même temps qu'ils ont commencé à se réapproprier leurs droits à manifester, à exprimer leur colère et à exiger des comptes. Des droits qui leur avaient été confisqués depuis l'indépendance et que les différents gouvernements se sont ingéniés à leur interdire en recourant, sans état d'âme, à la répression. "Aujourd'hui, nous pouvons parler et échanger en toute liberté", s'extasie un des animateurs de la "Qaâda" politique, forum institué par une poignée de citoyens engagés dans le hirak pour permettre aux Oranais de "parler en toute liberté de tous les sujets qui les intéressent". Deux conditions sont, cependant, posées : pas de casquette politique et l'obligation d'écouter l'autre sans l'interrompre.
Conditions qui sont globalement respectées, même si des incidents surviennent parfois, comme cette soirée où un animateur de tendance islamiste a exigé d'un jeune manifestant de se débarrasser du drapeau amazigh et de se mettre de côté. Les réactions de l'assemblée n'ont pas tardé, et l'intolérant colérique a vite fait de prendre son matériel de sono pour aller prêcher la bonne parole ailleurs : "Ici, nous sommes tous Algériens et nous nous acceptons tous." "Nous n'avons qu'un seul ennemi, c'est le pouvoir en place", ont réitéré les animateurs à plusieurs occasions sous les applaudissements de l'assistance. Certains intervenants ont bien tenté "d'imposer" leurs points de vue (et ceux de leurs formations politiques), mais jusqu'à cette dernière semaine de Ramadhan, personne n'a réussi à gagner à sa cause des citoyens qui refusent autant le pouvoir que les partis politiques, particulièrement ceux de l'allégeance qui sont régulièrement vilipendés.
Unique espace de débat politique populaire à Oran, la "Qaâda" politique bénéficie d'une médiatisation grâce aux réseaux sociaux et à internet. Pendant toute la durée des débats, des smartphones sont braqués sur les orateurs et diffusent en direct les interventions. "Les médias, surtout audiovisuels, ne semblent pas s'intéresser à ce qui peut se dire ici mais, qu'importe, nous avons nos pages facebook et, grâce aux partages, nous accédons à une certaine audience", explique-t-on. C'est ainsi que, tous les soirs, les internautes peuvent accéder au contenu des interventions grâce aux "journalistes citoyens" qui promènent leurs cellulaires en commentant parfois le direct.
Mais où est l'élite '
Il est vrai que pour des raisons obscures, le forum du 1er-Novembre est "boycotté" par une grande partie de la presse, mais également de l'élite, cette partie de la population instruite qui peut éclairer, montrer le chemin et même porter la contestation. "Je ne comprends pas que les compétences que compte la wilaya d'Oran ne prennent pas part aux débats. Nous avons des avocats, des médecins, des enseignants universitaires?, mais nous ne les voyons jamais. Pourquoi '", s'est demandé, à juste titre, un jeune au micro du forum.
L'encadrement de la "Qaâda" politique compte bien un couple d'avocats, animateurs de la première heure qui s'échinent tous les soirs à éclairer l'assistance sur les développements qui agitent la scène nationale et internationale, quelques enseignants universitaires qui interviennent régulièrement et même des activistes politiques, mais cela reste disproportionné en comparaison à la population instruite. Même ceux qui participent aux marches du vendredi ne se rendent pas au forum où ils pourraient être d'un apport certain dans des débats qui engagent l'avenir de la nation. Il avait fallu une tentative de déstabilisation orchestrée par l'APC d'Oran, la semaine dernière, pour que des journalistes et des représentants d'associations se rendent sur place pour apporter leur soutien au forum.
La liberté de parole, fraîchement reconquise, autorise tous les défis et lève toutes les inhibitions. Dans leurs interventions, nous avons vu des jeunes traiter Ouyahia, Bedoui, Bouchouareb, Sellal de "sales voleurs", le chef de l'Etat par intérim, Abdelkader Bensalah, "de Marocain incapable", le chef d'état-major Ahmed Gaïd Salah de "traître à la solde des Emirats". "Nous avons été privés de parole et de nos libertés pendant trop longtemps. Nous avons brisé le mur de la peur et nous ne craignons désormais plus personne. Ils veulent nous embarquer, qu'ils viennent. Nous n'avons plus peur, nous ne nous arrêterons jamais et nous vaincrons", s'est écrié, lors d'une soirée, un quinquagénaire en soulignant adresser son intervention "directement à Gaïd Salah, puisque c'est lui qui tient les rênes du pouvoir".
De la répression à la liberté
Si la "Qaâda" politique ne bénéficie toujours pas de l'expertise de l'élite oranaise, elle a le mérite de réhabiliter la dignité bafouée des citoyens. "Je me souviens avoir été embarqué ici même un jour de mars 2011, à l'occasion d'un des rassemblements citoyens organisés à l'appel de Saïd Sadi. Nous avons été emmenés dans un lointain commissariat où nous avons subi un examen de situation avant d'être relâchés. Ce printemps-là, tous les rassemblements avaient été réprimés par la police", se souvient un quinquagénaire, qui avoue n'avoir jamais pensé qu'il était possible de renverser la tendance en quelques semaines de manifestations.
Sa peur, qui était tapie au tréfonds de lui-même, raconte-t-il, s'est définitivement évaporée, mercredi dernier, lorsque la tentative de l'APC d'Oran de casser le mouvement a avorté. "J'étais là la veille, mardi, quand les premières tentes avaient été dressées, et je vous avoue qu'à la vue des véhicules de police et des nombreux policiers, mon c?ur s'est serré. Mais dès le lendemain soir, lorsque j'ai vu que l'APC a cédé à la mobilisation citoyenne et a commencé à démanteler les stands, j'ai su, au fond de moi-même, que rien ne pouvait plus arrêter le mouvement populaire", conclut-il.
En effet, l'un des leitmotive de la "Qaâda" politique et des différentes marches populaires est resté le même, immuable : la lutte continue jusqu'à ce que "Yetnahaw gaâ".

S. Ould Ali
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