Borhane Alaouie est apparemment habité par Beyrouth. Dans son film « Khalass », il offre au spectateur de belles vues de cette ville. Il met surtout en exergue son caractère méditerranéen. Loin s'en faut, le film, qui fait 1h 40, n'est pas une simple balade. Au contraire, il décrit la vie de deux amis, contraints à la marginalisation, anciens combattants. Le premier, Ahmed, interprété par Fadi Abi Khalil, chassé de son travail et abandonné par sa bien-aimée. Le second, Robby, joué par Raymond Hosni, chasseur d'images, voit mourir devant ses yeux un enfant de la rue Wissam qu'il vient de filmer. Transportant l'enfant renversé par une voiture, Robby n'arrive pas à convaincre le directeur de cet établissement hospitalier de prendre en charge l'enfant. Donc tout concourt à ce que les deux amis basculent de l'autre côté de la barrière. Ils décident de prendre leur revanche, notamment du directeur de la clinique et de Raymond qui s'est marié avec Abir (Natacha Ashkar). Devenus meurtriers, ils ne perdent pas totalement leur âme. Pour preuve, Robby rendra visite à la mère de Wissam pour lui remettre un bon paquet de dollars. Seconde preuve, l'incapacité d'Ahmed de liquider sa bien-aimée totalement ivre.
Le film, en versant par moment dans l'absurde, pose carrément des questions philosophiques. S'appropriant la fortune découverte sous le matelas du directeur de la clinique, les deux « exclus » décident de se payer un festin un peu particulier. Ils invitent tous les chats du quartier sur un site historique qui fait office de restaurant exotique pour un dîner avec musique. A la fin de ce festin, un peu perturbés par des aboiements de chiens - ce qui fera fuir les chats -, Ahmed et Robby se poseront la question de pouvoir réconcilier les chats et les chiens. D'ailleurs, la bipolarité traverse le film de bout en bout. A commencer par les hommes de Abir, c'est-à-dire Ahmed et Raymond. Le premier est poète, idéaliste et désargenté, alors que le second est tout le contraire, puisqu'il est dans le business (on ne connaît pas lequel, ce qui laisse supposer des affaires louches), la décence matérielle et l'indigence intellectuelle.
D'autre part, dans ce film, on passe, grâce à la construction scénique, d'un univers à son inverse. Ainsi, on découvrira le dénuement où vit la mère de Wissam, mort bêtement, et le luxe proposé à Abir. Passant d'un monde à un autre, les deux héros du film ne seront jamais confrontés au choix entre l'un d'eux. Leur problème est de type existentiel. Ils essayent de donner sens à leur existence après leur double déchéance: celle conséquente à leur déclassement social et surtout après leur versement dans la délinquance. Traumatisés par la guerre, ils n'ont pu accéder à la paix, ni sociale ni existentielle. C'est le cas aussi d'Abir qui a essayé de se renier dans un premier temps en laissant tomber Ahmed et de se jeter dans les bras du vieux Raymond. Ce qui autorise d'extrapoler et de dire que cette quête concerne tout le Liban, notamment Beyrouth. Même ceux qui se trouvent exactement à l'antipode par rapport aux personnages centraux du film vivent dans le malaise. Ils le noient soit dans l'alcool, soit dans la drogue, soit dans le libertinage.
On a l'impression que la guerre, source de traumatisme pour Ahmed, entre autres, s'est prolongée sous une forme plus pernicieuse. Dans «Khalass», le conflit qui a endeuillé le Liban quinze années durant a une autre présence. Plusieurs sites ayant servi de cadres au film portent encore ses traces. Entre autres des sites historiques.
L'association des deux amis, dès le départ sans issue, va se défaire au bout du compte. Roddy décide d'aller s'installer avec sa famille, notamment sa fille, en Tunisie. Ahmed partira avec Abir en Australie. L'exil s'avère une solution. Mais Ahmed doit traverser le désert d'Arabie avant de rejoindre sa destination. Pour consolation, il emporte la mer dans sa tête. L'autre message que Borhane Alaouie laisse aux spectateurs le soin de décrypter.
Signalons que «Khalass» a obtenu le prix du meilleur scénario et le prix du meilleur montage au Festival international de Dubaï en 2007. Sur le plan technique, le film se défend merveilleusement bien. Borhane Alaouie, pourtant formé en Belgique, a volontairement opté pour les gros plans à l'américaine. Même dans des situations où un des acteurs se livre à des exercices d'auto-prospection. Ce qui leur confère une autre dimension dépassant leur personne.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Ziad Salah
Source : www.lequotidien-oran.com