
« Alger, 7 décembre 1962. Ma chérie, je te remercie de ta gentille lettre qui a été un souffle de joie dans ma solitude. Tu sais certainement que dans la vie, on doit toujours penser aux autres. A ceux qui n'ont pas eu la chance d'avoir un papa avocat. Je ne peux rien faire pour les petites filles du monde qui ont faim mais j'ai pu faire quelque chose pour celles qui sont en Algérie. C'est pour cela que je vous l'inflige et je m'inflige la peine de cette séparation». C'est un extrait de la lettre envoyée par Yves Mathieu, militant anticolonialiste et avocat du pendant la guerre de libération, à sa femme et lue par sa fille, Viviane Candas dans le film documentaire qu'elle a réalisée, «l'Algérie du possible», projeté lundi à la cinémathèque d'Oran. C'est un film qui retrace le parcours d'Yves Mathieu, qui a décidé de rester en Algérie après l'indépendance et participer au premier gouvernement algérien en tant que conseiller. Mort dans des circonstances troubles en 1966, sa fille Viviane a choisi le son et l'image pour raconter son père, le militant, pour pouvoir enfin «faire le deuil du deuil», dira-t-elle lors des débats animés après la projection. Même si le doute sur la mort de son père persiste à ce jour, la réalisatrice a voulu, à travers des témoignages vivants des compagnons de lutte de son père et acteurs politiques de l'époque, tels que Chérif Belkacem, Méziane Chérif, Benbella, Ali Haroun, Ahmed Bedjaoui, Mohamed Harbi, Mourad Lamoudi retracer une partie de l'histoire de l'Algérie pendant et après l'indépendance et faire rejaillir la mémoire d'un militant anticolonialiste.D'une voix grave et sûre, pleine d'émotion et de passion, Viviane Candas raconte dans ce documentaire de 90 min, finalisé au mois de mai 2015 que «Mathieu est né à Annaba. Il revient dans la région comme avocat pour défendre les villageois à qui on a volé l'accès à un point d'eau. Cette affaire le passionne car il reste convaincu que les paysans forment le socle de la révolution algérienne. Et cette révolution, il lui consacre sa vie depuis plus de dix ans». En poursuivant son récit, la réalisatrice évoque la mort de son père au son d'une musique africaine basée sur les tambours qui fait ressentir le drame et la tristesse. Un camion de l'armée algérienne vient de percuter en plein fouet la voiture de mon père. La rumeur court aussitôt que cet accident n'est pas dû à la malchance. Malgré ce doute qui persiste autour de ce tragique accident, la réalisatrice a décidé d'avancer sans faire un point de fixation dessus. «J'ai envie de faire des choses en Algérie», dit-elle lors des débats. «J'ai envie de faire d'autres films. J'ai des amis en Algérie et je suis heureuse d'y être». Pour la fille de ce militant français anticolonialiste, ce film documentaire comporte plusieurs entretiens qui sont des entretiens de repérage. Une partie des gens qui ont témoigné sont décédés. Dans ce film, le parcours d'Yves Mathieu est retracé à travers les projets de l'Etat algérien initiés après l'indépendance. L'alphabétisation, le reboisement des zones bombardées au napalm par l'armée coloniale ou encore la mise en place d'un système de santé, l'installation du système de l'autogestion des domaines agricoles promulgué par le président Ahmed Ben Bella en mars 1963 par un décret rédigé de la main d'Yves Mathieu comme en témoignent des acteurs politiques de l'époque, autant de séquences qui illustrent dans ce documentaire une partie de l'histoire de l'Algérie. La réalisatrice a choisi de finir le film par des témoignages sur ce qu'est devenue l'Algérie après toutes ces années. Pour lever tout équivoque sur cette question, Viviane Candas a expliqué à l'assistance : «J'ai dit que trente ans après avoir été le phare du tiers-monde, l'Algérie est tombée dans un trou noir de son histoire. C'est la décennie noir. C'est clair. Ce sont les années 90. Je déteste ce discours que j'entends surtout en France et surtout de la gauche qui dit ah, regardez ce qu'est devenue l'Algérie ! C'est vrai que la décennie noire arrive 30 ans après l'époque lumineuse où l'Algérie a été un chef de file des pays non alignés. Je ne me permettrai pas de faire un film qui soit un jugement politique sur ce qui est devenue l'Algérie depuis ces 15 ou 20 dernières années». Sur les difficultés rencontrés pour faire ce film, la réalisatrice souligne : «Je vous dis une chose. Tous les enfants de la génération militante, engagés dans la révolution algérienne sont tétanisés par l'histoire de leur parents. j'ai attendu. J'ai envoyé des e-mails, rappelé et rappelé pour avoir des documents. Les lettres de menace de la main rouge, je n'ai pas pu les avoir. Il y a une sorte de tétanie des enfants de cette génération. Pourquoi ' Parce qu'on leur a volé un peu l'enfance. Même ceux qui sont nés après l'indépendance. Ils savent que c'est lourd cette histoire. C'est ce qui explique la difficulté à donner des documents».Avant de finir, Vivianne Candas annonce qu'elle va saisir le FLN pour restaurer la tombe de son père qui s'est dégradée avec le temps. «D'ailleurs, maintenant je peux le faire. Je vais demander au FLN qu'on refasse une plaque sur la tombe de mon père plus solide», dira-t-elle.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Mokhtaria Bensaâd
Source : www.lequotidien-oran.com