Quand la
caricature prend la place du dialogue, tout le monde souffre – en particulier
lorsqu'il s'agit de comprendre les problèmes de femmes qui luttent partout dans
le monde pour ne pas être réduites au silence. C'est précisément de cette façon
que des blogueurs américains de droite ont récemment déformé le contenu d'un de
mes articles.
J'ai écrit que beaucoup de militantes des
pays musulmans tendaient à mettre l'accent sur des questions telles que les
crimes d'honneur, les inégalités juridiques et le manque d'accès à l'éducation,
et qu'elles exprimaient leur frustration quant à l'obsession des occidentaux
pour les habits des musulmanes, parfois aux dépens de ces préoccupations
majeures. J'ai aussi fait observer que nombre de féministes musulmanes
défendaient leur façon de s'habiller en termes de nationalisme,
d'anti-impérialisme ou de foi.
Ces propos ont provoqué en Occident une
petite tempête de déformation de ma pensée : « Wolf veut institutionnaliser la
burqa », etc. Ce fut démoralisant de voir ce simple appel aux occidentaux pour
qu'ils écoutent les musulmanes volontairement déformé en une représentation de
toutes les musulmanes comme des êtres dociles et sans volonté qui ont besoin
d'être sauvés.
J'étais convaincue que les musulmanes
devraient avoir le droit de parler pour elles-mêmes, compte tenu des
différentes facettes du féministe musulman que j'ai découvertes durant mes
récents voyages – notamment en Jordanie, pays fascinant partagé entre tradition
et innovation, qui se développe sous une monarchie tournée vers l'avenir en
quête de modernisation et, dans une certaine mesure, de démocratisation. Pour
les occidentaux qui s'inquiètent du fondamentalisme islamique dans le monde
arabe, il est certain que la Jordanie est un modèle qui mérite d'être compris,
soutenu et avec lequel il faut nouer le dialogue.
Les femmes que j'ai rencontrées à Amman ne
disaient pas : « s'il vous plaît, dites à l'Occident de nous sauver ». Elles
étaient trop occupées à construire leurs propres nouveaux mondes égalitaires et
modernistes, avec un imprimatur arabe et souvent islamique.
La princesse Rym Ali, belle-soeur de la reine
Rania – vedette médiatique vêtue de Chanel qui redonné l'image d'une Jordanie
plus contemporaine – est un exemple frappant. La princesse Rym provoque une
avancée considérable de façon plus discrète. Elle m'a rencontrée dans une
banlieue verte d'Amman, dans le palais qu'elle partage avec le prince Ali et
leurs jeunes enfants. Ancienne journaliste de CNN, son allure discrète et ses
manières diplomatiques trompent sur son courage : elle a capturé le coeur de
son mari alors qu'elle faisait un reportage depuis Bagdad, à la veille de
l'opération « choc et effroi » (« shock and awe »), se tenant fermement devant
les caméras alors que pleuvaient les bombes.
La princesse Rym et le prince Ali ont financé
le nouvel Institut des arts cinématographiques de la mer Rouge, conjointement
avec l'université de Californie du Sud, qui accueille de brillants jeunes gens
venus de tout le Moyen-Orient pour tout apprendre sur le cinéma, se former
auprès de maisons de production cinématographique internationales et raconter
l'histoire de leur région. Même si elle ne peut plus pratiquer directement le
journalisme, la princesse Rym a aussi cofondé une nouvelle école de journalisme
en Jordanie. Son objectif est de remplacer l'acceptation des journalistes de la
«ligne du parti» – même si le parti est sa propre famille élargie – par un
angle plus critique.
Elle a attiré mon attention sur des films
jordaniens sur la subordination des femmes dans le cadre familial et sur le
livre poignant de Rana Husseini sur les crimes d'honneur, Murder in the Name of
Honor. Son message implicite était que ces examens critiques de l'inégalité des
femmes dans le monde arabe sont plus instructifs lorsqu'ils viennent des
défenseurs des femmes au sein même de leur culture que les versions
superficielles ou à sensation créées en Occident.
Mary Nazzal, propriétaire avec sa famille
d'un petit hôtel haut de gamme chic et animé, est elle aussi une battante qui
donne l'impression de sortir tout droit d'une séance photo. Mais ce serait une
erreur de sous-estimer son sérieux. Je l'appelle « quand Martha Stewart
rencontre Che Guevara » car quand elle ne re-décore pas les élégantes parties
communes de son hôtel, elle poursuit des généraux israéliens à la Cour pénale internationale
pour des crimes de guerre qui auraient été commis contre des civils à Gaza.
Mary Nazzal, qui a reçu une formation
d'avocate en Grande-Bretagne, préside le conseil du Human Rights Legal Aid
Trust. Son association s'appuie sur le droit international pour juger les
membres de l'armée israélienne qui ont mis en péril des civils durant
l'invasion de Gaza – ce que confirme le récent rapport Goldstone. Elle se
passionne pour la cause palestinienne, associant son rôle d'avocate tranchante
à une volonté d'écouter les personnes de bonne foi de toutes les parties au
conflit et à un attachement farouche à la paix dans la région fondée sur une
justice et sur des procédures régulières.
Enfin, il y a Rana Husseini, un modèle pour
les journalistes d'investigation du monde entier qui a commencé à renseigner et
à enquêter sur les crimes d'honneur dans son journal, The Jordan Times. 5.000
femmes seraient victimes chaque année de ces crimes, qui sont de plus en plus
courants chez les communautés immigrantes à l'étranger. Selon Rana Husseini,
une femme peut être assassinée pour avoir « ri à une blague dans la rue, porté
du maquillage ou une jupe courte… ou pour avoir été violée par un frère ».
Après le lancement de sa série de reportages,
elle recevait des menaces de mort quasi-quotidiennes à son bureau, ainsi que
des centaines de lettres de soutien de ses lecteurs. Ces courageuses enquêtes,
qui incluaient des interviews dans les prisons, ont poussé plusieurs pays
musulmans à revoir leurs codes pénaux ; qui plus est, le crime d'honneur est
désormais au coeur du débat international.
Ces femmes sont exactement le type de leaders
que nous devrions tous encourager et soutenir, plutôt que de les ignorer à
cause d'une croyance selon laquelle elles ne peuvent exister au Moyen-Orient.
Nous ferions mieux d'en savoir plus sur elles
au lieu de nous perdre en débats superficiels sur la façon dont elles - et
celles qui sont tout aussi compétences - devraient s'habiller.
*Militante
politique et critique sociale ; son ouvrage le plus récent s'intitule Give Me
Liberty: A Handbook for American Revolutionaries
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Naomi Wolf*
Source : www.lequotidien-oran.com