Le débat sur
l'écriture de l'histoire, et en particulier sur les représentations
idéologiques du passé, est loin d'être clos (1). Comme le dit Pierre Nora, «nous
vivons une période de tyrannie mémorielle avec son lot d'écueils».
Devenu l'élément
incontournable pour la pratique historiographique, le matériau image contribue
grandement à l'interrogation du passé et donc à la réflexion sur l'histoire
contemporaine. En tant qu'élément de perception et d'interprétation du réel,
l'iconographie, et plus particulièrement aujourd'hui le cinéma, apporte
l'éclairage complémentaire au travail sur l'oralité et la mémoire écrite.
Obsédante, omniprésente, l'image nous cerne et nous gouverne. Chimique,
numérique, synthétique ou virtuelle, elle est aujourd'hui au centre de
l'histoire, dans l'histoire. Acteur historique de premier plan, miroir
révélateur du passé, fixes ou animées (affiches publicitaires, cartes postales,
gravures scientifiques, toiles de peinture, photographies, illustrations de
manuels scolaires et de romans, magazines, albums, dépliants, films
vidéographiques et cinématographiques...), les images nous barbouillent
d'incitations visuelles. En apportant l'éclairage complémentaire au travail sur
l'oralité et la mémoire écrite, l'iconographie est devenue le façonneur de
l'histoire contemporaine. Il suffit, pour s'en convaincre, de regarder toutes
les productions filmiques qui retracent les événements de la vie et de
l'activité de l'homme. Mais, et nous le constatons chaque jour un peu plus, la
technique n'est pas neutre, surtout lorsque les représentations du passé sont
tributaires d'un contexte politique, ou lorsqu'elles sont soumises à un
contrôle systématique des institutions officielles. L'idéologie dominante
fabrique toujours un monde à sa mesure à partir d'images sélectionnées, triées
et aseptisées à l'extrême.
Ces dernières
nous interpellent, s'imposent à nous. Il importe donc de les décrypter, de les
analyser afin de faire ressurgir leur véritable sens et de les inscrire dans
une mémoire digne de celle forgée au cours des siècles par les plus grands
historiens. D'où l'urgence et l'importance de recontextualiser la problématique
du cinéma dans les rapports qui peuvent s'établir entre vérité historique et
vérité cinématographique, entre histoire et mémoire.
Le regard
critique sur ces fonds iconographiques émergents montre, à l'évidence, comment
le 7e art évoque l'histoire. Si l'on veut tenter de comprendre comment
l'idéologie arrive à se laisser envelopper dans une forme empirique, il est
essentiel d'analyser le rapport qu'entretient la réalité avec la fiction, la
fabulation et le symbole. L'archive historique audiovisuelle, véritable matrice
idéologique pourvoyeuse d'imaginaire, se doit d'être appréhendée sous l'angle
de sa «fonctionnalité» idéologico-politique. L'affiche, les gravures et la
peinture avaient, bien avant l'avènement du 7e art, façonné l'opinion publique
en fabriquant des mythes et des stéréotypes et en dessinant les
caractéristiques de «l'indigène type». Loin d'être une simple retranscription
de la réalité, l'image fictionnelle est d'abord et avant tout témoignage d'un
imaginaire aux multiples facettes soumis à de nombreux aléas, une mise en
équation d'un réel, souvent fantasmé, sur-réalisé et quasi onirique qui,
progressivement, façonne un mode, foncièrement paternaliste, de
représentations. Bien plus que les textes écrits, l'imagerie a sa part de
responsabilité dans la constitution d'un imaginaire. Malgré cela, les
historiens d'aujourd'hui tardent à prendre le 7e art au sérieux, contrairement
aux responsables de la politique colonialiste française, qui ont fait preuve
d'un grand engouement, convaincus du fait que «l'image réfléchie s'imbrique
explicitement dans le projet de domination, le rêve de «pulvériser» l'Autre :
le dominé, celui qui a perdu sa terre et qui, par conséquent, doit encore
perdre son âme», écrivait Abdelghani Megherbi.
Représentations idéologiques
et cristallisation identitaire
L'analyse des
films de fiction, propagandistes ou non, passe nécessairement par l'examen
attentif du discours filmique et donc, par l'étude des structures de
signification qui contribuent à l'ancrage dans l'imaginaire collectif.
D'où la nécessité
d'un véritable décodage des composantes formelles symboliques et métaphoriques
des films qui vont aider à l'identification et à un examen sérieux des
mécanismes qui produisent l'oeuvre cinématographique.
On a toujours
rangé l'histoire du côté de l'écrit, des archives. L'historien Marc Ferro parle
même de «culte excessif du document écrit». Cela n'a pas empêché le film d'être
la source fondamentale pour l'analyse des sociétés du 20e siècle. La caméra qui
enregistre dévoile par son mouvement l'altérité de l'Autre, celui qui n'est pas
reconnu en tant qu'homme. D'où l'importance des images cinématographiques pour
qui veut essayer de comprendre les représentations des populations extra
européennes. En tant qu'allié puissant du colonialisme, en tant que système et
structure idéologique à part entière, le cinéma était appréhendé comme le
miroir dans lequel le colon pouvait admirer son «oeuvre» en même temps qu'il
l'élaborait. Ce qui lui permettait de mesurer la distance qui le séparait de la
population colonisée. Les cinéastes qui se sont faits thuriféraires de
«l'ordre» colonial nous révèlent, bien malgré eux, l'esprit d'une époque et son
idéologie dominante. Rares ont été les films de l'époque coloniale qui ont su
valablement ausculter la réalité algérienne. Toutes ces représentations des
peuples colonisés sont porteuses d'un soubassement idéologique manifeste.
Ressassant sans vergogne les mêmes poncifs, en ayant recours aux mêmes clichés
et caricatures, les films étaient, pour la plupart, d'affligeants «navets», des
productions mineures qui, cependant, révèlent parfaitement l'esprit d'une
époque en montrant comment une Histoire et une mémoire peuvent être
«fabriquées», et au-delà, comment un inconscient collectif peut être façonné à
des fins politiques et stratégiques.
A travers ses
évocations, ses silences, ses omissions et ses mythes, le cinéma constitue un
révélateur exceptionnel d'un contexte sociologique assez significatif. Pour
l'Algérie en quête de traces, d'identités et de racines, «l'usine à rêves» n'a
pas été à la mesure des espoirs des classes laborieuses, qu'il s'agisse du
monde ouvrier ou du monde paysan. Soixante années durant, le 7e art, monopole
exclusif des Européens, était encore inaccessible aux colonisés qui en étaient
réduits à contempler leur propre reflet dans le regard des autres. Toute
normalité était déniée à ces derniers qui étaient pensés comme ignorants,
paresseux, fainéants, impurs, non éduqués et sauvages. D'où la justification
imaginaire de la présence d'une puissance extra africaine pour remettre de
l'ordre, apporter l'éducation, la démocratie, le progrès et la lumière par l'évangélisation.
La «mission civilisatrice» de la France s'imposait donc d'elle-même. Ce
dernier, trop longtemps ignoré, trop souvent méprisé et caricaturé à l'extrême,
n'a que rarement fait l'objet d'intérêt et d'études.
Le documentaire historique
comme moyen d'exhumer et d'exorciser le passé
Reléguée au fin
fond des mémoires, l'histoire de la colonisation réapparaît en force, depuis
une décennie, dans l'actualité politique et dans les médias. Colloques,
expositions, débats télévisuels, publications, films de fiction et
documentaires, se sont multipliés, rappelant que les blessures de l'histoire
demeurent toujours vivaces et que les marques dans les mémoires demeurent
encore profondes. L'idée de revisiter ce pan du passé s'est imposée à Yasmina
Adi (2), qui, à travers son premier documentaire, interroge l'histoire
lointaine et en premier lieu, les années qui ont le plus marqué les relations
entre les deux pays, celles précisément qui se situent avant le déclenchement
de la lutte de libération nationale. La jeune cinéaste a pointé les objectifs
de ses caméras sur un pan de ce passé aujourd'hui ravivé par le devoir
d'histoire, de recherche du vrai, sans mythe, ni tabou. L'auteure nous offre un
décryptage sans concession de cette longue histoire commune en mettant en
exergue les violences extrêmes, les massacres collectifs, les tortures, les
horreurs et les atrocités qui révulsent les consciences les plus aguerries.
Pour ce faire, elle remonte à l'origine de cette folie meurtrière, menée de
main de maître par ces «bâtisseurs d'empires» qui n'appréhendaient les
«indigènes» qu'en tant que sous-hommes, assimilés même parfois à des bêtes de
somme.
Des tribus
entières ont été torturées, enfumées, exterminées. Des terres ont été pillées.
Du bétail confisqué. Des villages ont été rayés de la carte, d'autres ont été
baptisés de noms français. Au nom de l'égalité, de la fraternité et de la
liberté, la France enrégimentait en masse les Algériens et les envoyait se
battre contre ses ennemis. Aucune image par contre des massacres en Algérie, à
la libération. Rares ont été les images qui ont rendu véritablement compte des
réalités et du vécu des «Indigènes» de la république. Aucun film n'a dénoncé
les horreurs des Algériens colonisés, comme l'ont fait, au lendemain de l'indépendance,
Abdelaziz Tolbi, Lamine Merbah, Ahmed Rachedi, Azzeddine Medour, Belkacem
Hadjadj, entre autres, et aujourd'hui, les documentaristes, Mehdi Lalaoui,
Meriem Hamidat, Larbi Bouchiha, Malek Bensmaïl et Yasmina Adi qui n'ont pas
hésité à reprendre le témoin à partir de l'autre rive, gardant ainsi le cordon
ombilical avec leur pays. Aucune image n'a traduit la paupérisation absolue et
le sous-emploi chronique des masses paysannes algériennes. Le cinéma de fiction
de l'époque, produit et réalisé par des Français qui, pour la plupart, ne
résidaient même pas en Algérie, était destiné exclusivement aux «Européens» et
traduisait leur vision du monde. La terre algérienne était à leurs yeux un
désert, une forêt vierge avec des palmiers, des chameaux, des «Arabes» et des
«moukères». Banni de sa terre durant la colonisation, «l'indigène» a été banni
de ses écrans.
Sa négation dans
et hors le film historique a été totale. «Filmer, c'est faire de la mémoire»,
écrivait Chris Marker, et cette dernière se construit au présent. Qu'attendent
nos responsables pour revivifier le secteur ?
Notes:
1) Travail
entrepris par l'équipe de recherche «La fabrication du savoir historique et de
la mémoire par l'Etat et la société en Algérie et au Maghreb», rattachée à la
Division de recherche au sein du CRASC, en socio-anthropologie de l'histoire et
de la mémoire.
2) «L'Autre 8 mai
1945. Aux origines de la guerre d'Algérie» de Yasmina Adi (production La
Compagnie des Phares et Balises). Diffusé sur France 2, sur LCP, sélectionné
dans de nombreux festivals, actuellement en diffusion dans une quinzaine de
wilayas à travers le pays. Il sera présenté par sa réalisatrice à Oran le jeudi
21, à 18h, à Mostaganem le 22, à Béchar le 24 et à Biskra le 28 mai, grâce au
concours de la cinémathèque et du CNCA. Quatre minutes de ce film seront
présentées devant 4.000 personnes à Alger pour le 2e Panaf. Le film de Adi
vient d'être sélectionné par la SCAM (Société civile des auteurs multimédia)
parmi les 30 documentaires et reportages qui ont marqué l'année 2008.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Mohamed Bensalah
Source : www.lequotidien-oran.com