
Au milieu d'une scène artistique foisonnante où de jeunes photographes assoient de nouvelles tendances et des approches différentes de ce qu'est l'instantané de la vie quotidienne, Sonia Kessi reste discrète et cette pudeur est sans doute le premier mot qui puisse décrire ses œuvres.Résidant à Bouzeguène, une bourgade de la Haute-Kabylie, Sonia Kessi regarde ce qui l'entoure avec une infinie tendresse. Et pour cause, son thème principal est la vie paysanne et les femmes qui, chaque jour, maintiennent leur terre en vie. Souvent en noir et blanc, ses photographies dialoguent avec ce qu'il y a d'intime et de lumineux dans le quotidien simple des villageoises. Cueillette des olives, ramassage du bois, élevage, culture de la terre, etc., sont autant d'actes coutumiers qui deviennent, dans le diaphragme de l'artiste, l'expression même de l'âme kabyle : «Le monde que je photographie est à la fois paisible et rude, comme le sont la terre et la nature et comme l'est la Kabylie. Par la photographie du quotidien des gens, de mon quotidien donc — car je ne considère pas cela comme un travail : je photographie les gens qui m'entourent, ceux que je rencontre dans mes expéditions dans différents villages (quand je cherche des semences, de la chaux, des plants pour mon jardin, de la tranquillité quand tout m'offense) — j'essaie de donner à voir un quotidien ou plutôt des scènes de vies, qui, pour ma part, m'entraînent dans un état de méditation à la fois contemplatif et silencieux, et photographier des espèces bien particulières dans des espaces bien particuliers», explique-t-elle. Sans le moindre artefact, Sonia Kessi capture le moment en lui laissant toute sa fluidité et sa fraîcheur ; l'image devient donc une trace mouvante et non pas une empreinte figée.La vie, ici et maintenantSonia ne veut pas non plus véhiculer une plastique traditionnaliste et tient à ce que ses œuvres soient prises dans la fulgurance de leur naissance naturelle : «L'aspect ''traditionnel , comme me disent certains, ne m'intéresse absolument pas, vu que ces gens vivent ici et maintenant, ils font bien partie du présent et du réel, de ma réalité. On me dit que je photographie beaucoup les femmes ; si c'est le cas, ce n'est pas intentionnel. Tout se fait naturellement en réalité, en fonction de l'espace et du temps qui me sont impartis et, surtout, de la complicité qui me lie à ces femmes ainsi que mon adhésion naturelle à leur univers car c'est aussi le mien.» La photographie s'immisce donc dans le réel mais est aussi pénétrée par lui : loin des grands discours esthétisants et de la posture scrutatrice, Sonia est complètement immergée dans ce qu'elle photographie, non pas pour les besoins du travail artistique, mais simplement parce que ceci est réellement et continuellement son environnement naturel dont elle connaît les codes et ressent systématiquement les moindres pulsations.Femmes de chair et d'étherLa prédominance de l'élément féminin répond donc à cette exigence du réel sans pour autant être un choix par défaut, bien au contraire : les bergères deviennent des personnages et la photo un roman semé de mystères, de silences et de lumières. Et surtout, des créatures semblant se libérer, à l'intérieur du cadre, de tout ce qui les accable à l'extérieur. Ecoutons-la raconter : «Le monde des femmes s'impose à moi car la société est sexuée. Le monde des hommes m'est interdit d'une certaine manière... Mais peut-être que la réponse se trouve-t-elle dans ma petite enfance nourrie de traditions pastorales dont je peux vous donner un petit aperçu.'petite, j'accompagnais toujours ma grand-mère où qu'elle allait : à la cueillette des olives, à ses différents potagers dans différents champs du village, à la moisson, aux veillées funèbres pour interpréter les chants mystiques et partout où elle avait affaire. Elle avait toujours affaire ! En grandissant, en fréquentant l'école coranique pendant un temps, après l'école républicaine, j'ai découvert un autre mouvement que celui du village, j'ai remarqué que quasiment tout était affaire de femmes. J'ai découvert que les femmes du village avaient fait une sorte de nouba : chaque jour, deux femmes accompagnaient le troupeau pour les pâturages, le lendemain d'autres les relayaient. Quand elles arrivaient à la place du village le soir, j'avais l'impression de voir des personnages fantastiques revenant de je ne sais quelle contrée lointaine. Ces femmes me fascinaient et je voulais les accompagner dans leurs expéditions, mais j'avais école ! A chaque saison, les femmes envahissaient les ruelles du village, pour ramener du bois sur leurs dos pour l'hiver, les olives, le foin, aller arroser leurs potagers, ramener de l'eau de la fontaine, aidées des fois par leur maris ou enfants. Je crois que c'est à partir de là que mon imaginaire pictural a commencé à se développer : inconsciemment, j'emmagasinais tout. Lorsque je suis sortie de la fac et revenant au village, j'ai acheté une brebis et j'ai commencé à descendre voir les bergères, réalisant ainsi mon vœu d'enfant. Je découvrais enfin leur monde qui n'était pas féerique du tout, mais dur. Aux pâturages, je vivais avec les bergères le silence ; j'ai appris la contemplation, à voir les choses différemment, d'un autre œil. Comme il y avait un vieil appareil photo argentique de mon grand-père à la maison, je l'emmenais avec moi, mais au début je prenais juste les paysages et des portraits de parents. Par la suite, j'ai commencé à faire le portrait de quelques bergères et comme l'appareil m'accompagnait partout, je prenais des photos des villageois en général, mais surtout des femmes. C'est en développant les négatifs que j'ai pris conscience que l'on pouvait s'exprimer par la photo : les images que je prenais, toutes modestes qu'elles étaient, racontaient une histoire, des vies ; elles ouvraient sur un monde méconnu des autres.»On pèsera nos mots si l'on dit que Sonia Kessi a su révéler la Kabylie dans ce qu'elle a de pudique et de dissimulé par les éternels silences féminins. Elle matérialise des émotions sans leur à'ter leur éther et offre une sémantique picturale à une réalité complexe trop longtemps «séquestrée» par les représentations folkloriques et ethnicistes.
-
Votre commentaire
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Sarah Haidar
Source : www.lesoirdalgerie.com