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Planches de Cèdre



Planches de Cèdre
L'usage veut que, lors d'une manifestation, les projecteurs soient braqués sur les présents.Néanmoins, lorsqu'une défection est singulière, l'exception autorise d'en faire cas, d'autant que nos confrères ont assuré une couverture au jour le jour de la 9e édition du Festival du théâtre arabe tenu à Oran. Remarquable a été l'absence du Liban, pays où le théâtre traditionnel chiite, le Taâzié iranien commémorant la passion de Husayn, peut côtoyer un genre qui monte en «fos'ha» (arabe littéraire) la sulfureuse Vénus à la fourrure de l'Américain David Ives, pièce inspirée du roman érotique allemand de Leopold von Sacher-Masoch, qui a donné son nom au masochisme !Avec à l'esprit le projet d'effectuer un tour d'horizon des tendances actuelles du théâtre arabe à la faveur de ce festival, qui débute cette semaine et qu'il aurait été aberrant de faire l'impasse sur le pays du Cèdre. Au bout, on comprendra pourquoi il est absent à Oran et pourquoi son sort guette éventuellement notre pays. A cet égard, il n'est pas sans intérêt de souligner les similitudes que le Liban partage avec l'Algérie. C'est dans ces deux pays, au milieu du XIXe siècle, que le théâtre arabe a vu le jour, et cette naissance a même enfanté d'une controverse acharnée qui s'est poursuivie à Oran (lire page 16).En outre, le Liban est l'un des rares pays arabes à avoir subi le même occupant que le nôtre et il a aussi enduré durablement les affres de la guerre civile, sans compter celle qu'Israël lui a imposée, ce qui a marqué ses arts. D'aucuns s'accordent à reconnaître que le théâtre libanais a connu plusieurs naissances après celle de 1848, la deuxième l'ayant été plus d'un siècle plus tard car, jusque-là, il avait plutôt végété. Au pays du Cham d'alors (Liban, Palestine, Syrie), le théâtre est utilisé comme moyen d'instruction religieuse par les écoles missionnaires françaises.Quant aux artistes agissant en dehors de ce cadre, ils font l'objet sous le règne ottoman de désagréments de la part des autorités comme des religieux musulmans. Après la dislocation du Cham, une reprise s'amorce en 1920. Des artistes empruntent au répertoire français et italien des canevas. Mais il faut attendre les années 1960 pour que le théâtre s'affirme et, de plus, en langue arabe. Le théâtre d'expression française, lui, continue à exister, surtout par le biais de troupes étrangères, mais aussi à l'initiative de troupes locales. Dans la structuration qui s'opère, trois courants émergent.  Le premier est celui de la troupe du théâtre moderne, menée par Mounir Abou Debs, ainsi que le Cercle du théâtre libanais puis l'Académie d'art dramatique à l'université, eux, sous la houlette d'Antoine Moultaka. Celui-ci, avec la contribution de son épouse Latifeh Moultaka, est alors considéré comme l'auteur du renouveau du théâtre libanais en langue arabe. Ce sont les classiques, de Sophocle à Shakespeare, qui sont adaptés en «fos'ha» par ce courant.La deuxième tendance est représentée par le Centre universitaire d'études dramatiques rattaché à l'Ecole supérieure des lettres. Jalal Khoury, Cherif Khaznadar et Roger Assaf y officient, accordant la part belle aux ?uvres contemporaines et à un théâtre moderne dans ses écritures scéniques. Le troisième courant, celui d'un théâtre populaire, a pour chef de file Hassan Ala'Din, dit Chouchou, qui monte des pièces du vaudeville français du début du XXe siècle (Feydeau, Labiche), mais caractéristique non négligeable, exclusivement en dialectal libanais.Quand la débâcle arabe de juin 1967 survient, elle fait amorcer au théâtre libanais une nouvelle étape. La politique et les débats idéologiques le radicalisent et l'enracinent dans la réalité de son époque. Roger Assaf est l'un des plus importants animateurs d'un théâtre arabe socialement et politiquement engagé. Après des études d'art dramatique à l'Ecole nationale supérieure d'art dramatique de Strasbourg et l'animation, de 1965 à 1968, du Centre universitaire d'études dramatiques où il est professeur, il fonde en 1968, avec Nidal Al Achkar, grande dame du théâtre libanais, l'Atelier de l'art dramatique ouvert.Air du temps, situation politique intérieure et régionale obligent, ainsi que mai 68, ils investissent la création collective. Trois autres novateurs investissent un champ distinct : Jalal Khoury adapte Brecht, alors que Issam Mahfouz et Raymond Gbara inaugurent de nouvelles écritures avant-gardistes, nourries du tragi-comique et du grotesque.Puis surviennent les années de guerre ? guerre civile et invasion israélienne ? de 1975 à 1990, soit 15 années de malheur qui engendrent diverses conséquences. On voit ainsi se développer des salles en région, alors qu'auparavant, tout était concentré à Beyrouth. Cependant, la plupart de ces espaces sont des salles privées, multifonctionnelles, obéissant aux lois du marché et de la rentabilité.Deux orientations divergentes apparaissent alors. A Beyrouth-Est, en zone chrétienne, un théâtre boulevardier fleurit, alors qu'en zone ouest, dominée par les forces dites progressistes, c'est un théâtre engagé qui s'impose. C'est à ce moment, en 1977, que Roger Assaf se lance dans un théâtre hakawati ? l'équivalent de notre théâtre halqa ? et que Ziad Rahabani, pianiste doué et compositeur créatif, aborde l'art théâtral. Très engagé politiquement, sa deuxième pièce, en 1978 connaît un succès éclatant. Dans Binnisbi la boukra shou ' où il joue, rien de tristounet. Au contraire, on éclate de rire. En parallèle, Alain Plisson, Français de souche et Libanais d'adoption, s'efforce de maintenir une tradition francophone. Le français est sa langue maternelle dans un pays où plus de 70 % des écoles publiques enseignent le français comme première langue étrangère.Enfin, tout comme en Algérie, après le désarroi des années 1990, le théâtre libanais passe d'un théâtre des certitudes à celui de l'interrogation. De la même façon qu'en Algérie dans les mêmes années, une réviviscence est portée par une nouvelle génération qui a la particularité de porter un regard désillusionné sur le réel. Mais à la différence de l'Algérie, la précarité règne sur le métier, car l'Etat libanais est complètement étranger au secteur culturel. Ce n'est qu'en 1993 qu'un ministère de la Culture est créé, mais sans plus. L'organisation des festivals, quels qu'ils soient, relève du ministère du Tourisme ! Il y a une quasi-absence de soutien financier public, ce qui n'empêche pas parfois, grâce à des individualités, le théâtre libanais de s'illustrer à l'occasion des festivals à l'étranger, comme à Carthage où nous avons pu apprécier quelques belles ?uvres.La scène et les sous. Dans son mémoire sur le financement du théâtre présenté à l'Institut d'études politiques de Toulouse, Martine Chebli relève qu'au Liban la politique culturelle est essentiellement fondée sur le principe de non-intervention de l'Etat dans l'orientation du mouvement culturel : «La seule dépense véritable pour l'Etat est destinée à la section des Beaux-Arts (dont dépend la section d'art dramatique) de l'université libanaise.» Le financement des productions artistiques, toutes disciplines confondues, provient très largement des centres culturels étrangers et des ambassades. «Mais une partie de ceux-ci sert à promouvoir la culture du pays représenté», précise l'universitaire.Le mécénat est l'?uvre d'ONG et de banques qui attachent leurs noms à des festivals avec des subventions calibrées selon leurs propres intérêts ou selon un système de réseau et d'entregent fondé sur la subjectivité de ceux qui décident. Le théâtre est le parent pauvre du sponsoring. Un député avoue : «Le problème du théâtre au Liban, c'est que vous n'avez pas de spectateurs ! (?) Faire du théâtre au Liban, c'est vraiment de l'apostolat ! Dans le sens où s'il y a une pièce de théâtre qui est vraiment super, elle va être jouée quatre soirs.Quand c'est six fois, c'est la joie !» Dans l'affaire, un cercle vicieux fait que le théâtre ne reçoit que des miettes qui le condamnent à survivre. Aussi, il demeure un «théâtre VIP», avec quelques noms flamboyants et un public issu d'une certaine élite. Selon une artiste, une manière d'intéresser les financeurs étrangers est de traiter de thèmes estampillés libanais, en l'occurrence en relation avec la guerre : «Tu sais quoi, je vais refaire des dossiers, et je vais faire quelque chose sur ?Beyrouth divisé?. en morceaux?' tu vois? Tu écris quelque chose sur le papier, et après tu fais ce que tu veux?Moi ce que j'ai fait, ça n'a rien à voir ! Personne ne voudrait sponsoriser ça ! (?) Même les festivals? Il y a des festivals qui disent ?on veut quelque chose qui parle de la région'? Pourquoi moi, Libanaise, je dois faire quelque chose qui parle de ma région, et toi Hollandais, tu ne dois pas faire quelque chose qui parle de ta région ' Ou pourquoi toi, Belge, tu ne dois pas faire un truc qui parle du pays belge ' Pourquoi moi, parce que je suis Libanaise, je dois parler de trucs de la région ' C'est bizarre ça, je trouve !»C'est dire, à un autre niveau, la précarité qui guette le théâtre algérien si l'actuelle politique du «taqachouf» perdure, une politique qui n'a rien à voir avec une rationalisation des dépenses, d'autant qu'elle est couplée à un chant de sirènes vantant exagérément la ressource du mécénat privé. Pis encore, au Liban, les artistes ne sont pas des professionnels au sens de personnes vivant de leur art. Même s'il y a eu à partir des années 1970 une professionnalisation des pratiques, le statut des artistes se confond avec celui d'amateurs. Au Liban, on ne peut pas vivre du théâtre. Tous les artistes de théâtre ont une activité principale dont ils vivent. Beaucoup travaillent à temps partiel sur une base irrégulière. Ainsi, il n'existe pas de groupe pérenne. Beaucoup d'acteurs et d'aides sont des étudiants, amis, bénévoles... Il y a peu d'opportunités de travail, ce qui amène certains à émigrer, d'autres à faire du théâtre à mi-temps seulement et certains à se réorienter vers d'autres secteurs d'activité.Dans les années 2000, les pionniers des années 1960 et 70 finissent par baisser les bras. Roger Assaf effectue un travail de bénédictin sur une volumineuse encyclopédie sur les hommes et les ?uvres qui ont marqué l'histoire universelle du théâtre. Après tout, dira-t-on, c'est un universitaire. Ziad Rahabani, déçu par la tournure des choses, s'est replié sur sa musique. «Après des années d'un théâtre centre sur l'actualité politique faite de guerre et de destruction, la création stagne.On a atteint un point de saturation des pièces politiques. La guerre civile, on en a parlé longtemps. On est à une période charnière avec l'adaptation de pièces étrangères. Le public cherche plutôt du divertissement. C'est une nouvelle génération d'artistes, dont certains, revenus de l'étranger, qui montent ce théâtre», note le dramaturge Alain Plisson dans une interview à RFI. Reste Nidal Al Achkar qui a fêté, en octobre 2016, les 20 ans de son Masrah el Madina et ses 50 ans de vie théâtrale depuis ses études à la prestigieuse Académie royale d'art dramatique de Londres.Pour la petite histoire, raconte-t-il, c'est la défunte May Joumblatt (NDLR : la mère du leader politique Walid Joumblatt), «ma grande amie et qui était aussi à la tête de notre conseil d'administration qui a choisi le nom de ce groupe, appellation que j'ai tout de suite adoptée». En fait, soutient Alain Plisson, les femmes, qui ont actuellement investi en nombre l'art théâtral, sont les artistes les plus intéressants dont, parmi les anciens, l'épouse de Assaf. Chaque expérience nationale est originale. Et s'il existe quelques points communs aux différents théâtres arabes, il est certain que celui du Liban peut fournir de nombreuses pistes de réflexion à son pair d'Algérie. Lire en page 16, la controverse sur la première pièce de théâtre du monde arabe.
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