Par Ali Silem, artiste-peintre
Mahjoub Ben Bella est, très jeune, fasciné par le côté magique de l'art auquel il s'abandonne comme sous l'effet d'un sortilège. La sincérité du geste caractérise son ?uvre : elle fait sa vulnérabilité en même temps que sa force. Son geste répond à une sorte d'injonction audible seulement par lui et qui se traduit dans la réitération incessante du dernier coup de pinceau, tâtonnement nécessaire qui donne la cadence. L'image se distingue un peu plus à chaque nouveau coup de pinceau. Une image toute particulière qui relève à la fois de la vertu incantatoire, de la lumière, de la forme et du rythme.
Occulté dans son pays d'origine, Mahjoub le bien nommé est, au contraire, dans le nord de la France, son pays d'adoption, l'objet d'une reconnaissance et d'une admiration incontestables.
Le récit familial est une histoire de migrations ; il commence au Maroc et se poursuit dans l'ouest de l'Algérie : les ancêtres seraient venus de la région de Marrakech pour s'établir dans la petite bourgade de Maghnia à la fin du XIXe siècle. M. Ben Bella est issu d'une famille relativement modeste. Au début des années quarante, Mahjoub (son père) et Miloud (son oncle paternel) gèrent ensemble quelques biens dont un fondouk, ce qui les met à l'abri du besoin. Maghnia est une localité située au confluent de villes prestigieuses, un lieu de partage et d'échanges importants. Ville frontière et terre de l'entre-deux, elle a, peut-être, inspiré le travail pictural de Mahjoub, cette magie qui s'insinue dans les interstices des formes, dans les hiatus entre sacré et profane.
Les déboires de la famille commencent en 1946, au moment où le cousin Ahmed Ben Bella entre en politique. Après l'arrestation(1) de ce dernier, en 1956, Mahjoub et les siens sont expulsés vers le Maroc qui vient d'obtenir son indépendance. Ils sont condamnés à une vie d'exil forcé dans des conditions précaires heureusement transitoires. L'indépendance du pays en 1962 est vécue comme une délivrance, la famille retrouve la protection de Lalla Maghnia, sainte patronne de la ville, puis, très vite, s'installe à Oran.
Mahjoub s'inscrit à l'Ecole des beaux-arts d'Oran et voit son rêve d'enfant se réaliser. Ahmed Ben Bella sort de prison. Coopté pour conduire les destinées du pays, il est, en 1963, élu au suffrage universel président de la République. Moins de deux années plus tard, le 19 juin 1965, il est déposé par un coup d'Etat. La famille se retrouve, encore une fois, dans la tourmente. Dans le même temps, Mahjoub perd ses illusions sur les enseignements de l'Ecole qui ne correspondent pas à ses attentes. Claude Vicente(2), alors directeur des Beaux-Arts d'Oran est affecté à l'Ecole de Tourcoing. Mahjoub, avide d'apprendre, n'obéissant qu'à son impulsion et à son désir d'aventure, décide de partir et de s'inscrire à l'Ecole des beaux-arts de Tourcoing : «(...) J'aurais pu aller à l'Ecole d'Alger qui était de qualité mais j'avais envie de vivre une aventure. Je pensais à l'histoire, Manet, Van Gogh, Monet, Renoir, Cézanne, Picasso, etc. J'ai été attiré comme un aimant.»(3)
S'arracher au confort et à la sécurité d'une famille pour s'exposer au risque et à l'inconnu n'est pas une décision facile à prendre. Mais Mahjoub a la fougue de la jeunesse, il craint de perdre une occasion qui ne se renouvellera pas, il reste déterminé et n'hésite pas à franchir le pas, malgré les réticences affectueuses des parents : «(...) La maman ne voulait pas que son fils parte, à tout juste 19 ans, sans bourse, sans garantie, dans un pays étranger. Etranger, parce que, la France, je ne la connaissais pas. Lui (le père) non plus ne souhaitait pas que je parte. On a négocié, puis il m'a fait confiance. La famille était extrêmement pauvre, mais, voilà, il fallait essayer. Et aller jusqu'à Tourcoing...»(4)
Les craintes de la famille s'avèrent justifiées. Dès son arrivée à Tourcoing, Mahjoub connaît une longue période d'incertitude, d'instabilité et de grande précarité. N'ayant aucun revenu, il vit d'expédients : «L'arrivée a été catastrophique. Il fallait se nourrir, payer le loyer et poursuivre les études. La réalité m'a rattrapé. J'ai dû manger des frites nuit et jour pendant trois ou quatre ans. Les copains m'aidaient. Chacun mettait un centime. Ça coûtait vingt centimes, les frites, à l'époque. Je n'oublie pas cette solidarité. Aux Beaux-Arts, chacun me donnait des couleurs. Je me débrouillais avec une palette en carton. Y avait Jean-Jacques, y avait François, y avait Claude... Il fallait travailler comme ça, s'accrocher et se débrouiller.»(5)
Cette période difficile au plan matériel n?en est pas moins un temps de découvertes artistiques fabuleuses, d'apprentissages picturaux enrichissants, d'activités créatrices excitantes durant lesquels de solides amitiés se nouent... Mouloud Mameri écrit que «l'homme se pèse à son poids d'humanité»(6). À cette aune, Mahjoub fait l'unanimité : tous ceux qui l'ont approché font l'éloge de son amabilité, de sa bienveillance agréable, de sa socialité active. Sa persévérante confiance en un avenir meilleur et sa prédisposition à la bonne humeur le sortent de situations désespérées. Il ne s'abandonne jamais au découragement, il affronte l'adversité avec constance, là est le secret de sa réussite. Mahjoub a su très tôt qu'il n'y a pas d'autre vie que celle qui consiste à livrer bataille encore et toujours. Il vit, effectivement, dans le provisoire et dans les ruptures brutales depuis son enfance : absence du père, expulsion, séparation d'avec la mère et, de nouveau, exil. Ce cycle de déboires ne semble prendre fin qu'au moment où il rencontre son épouse, Brigitte : sa passion a trouvé une compagne de route. Quoique chahuté, le chemin qu'il a emprunté l'a conduit, finalement, vers la peinture et l'amour.
À l'instar de Gérard Garouste(7), Mahjoub pense que «la création demande de la force»(8). Le peintre qu'il veut incarner c'est celui qui se bat, alors il supporte, il patiente, il fait le dos rond mais ne se résigne jamais. Il sait que l'art ne peut pas sauver le monde, mais il est persuadé qu'il peut contribuer à l'embellir.(9)
En 1986, il recouvre d'un tapis de peinture de douze kilomètres les pavés(10) de la route Paris-Roubaix(11) pour conjurer les démons de l'Enfer du Nord et atténuer les difficultés et les douleurs des dizaines de cyclistes qui affrontent ce châtiment chaque année. Toujours avec cette idée d'alléger la fatigue des citadins, il réalise des succédanés de tapis imposants sur le bitume ou le béton : station de métro de Tourcoing, immeuble de Lille, cinéma-théâtre d'Auchel...
Il explique dans un entretien ce qui alimente son imaginaire : «L'art c'est le partage des émotions, c'est la vie ! J'apprécie tous ces échanges qui me nourrissent et me donnent matière à créer.»(12) Mahjoub recueille des fragments de vie, les pétrit pour en faire sa propre pâte que son imaginaire assimile, transforme en éléments picturaux qu'il restitue en ?uvres d'art.
Son atelier de Tourcoing est un carrefour accueillant pour «tous les amis», aime-t-il répéter. Ce n'est pas un hasard si, malgré les épreuves du début, l'artiste, aujourd'hui reconnu, joue, dans la région un rôle culturel de premier plan. Le jeune étudiant, arraché à son terroir natal, devient l'artiste enraciné, sans regrets et sans réserve, dans sa terre d'accueil. Une seule chose persiste dans l'exil : l'image sublimée de la mère.
Dans sa production picturale, les supports divers sont des terres d'asile qui proposent des balades à l'intérieur de formes multiples puisées dans différentes civilisations. Echappant aux idées dominantes de l'art actuel, Mahjoub présente une dynamique nouvelle permettant à une réalité autre d'éclore.
Conscient des liens qu?entretient l'art contemporain avec le marché dont les règles féroces et les excès laissent dubitatifs les plus fervents partisans, il refuse de s'engager dans cette voie et de faire le jeu de la spéculation financière. Dans son métier, il impose un type de peinture en décalage avec les courants plastiques à la mode en Europe à l'égard desquels il prend clairement ses distances : «La peinture est le seul élément qui me permet de m'exprimer. Si on me demande de faire de la photo et des arts conceptuels, je n'en ai pas envie. Je reste au stade de la couleur, au rythme de la peinture. Depuis toujours, depuis les Beaux-Arts à Oran, ce sont les mêmes rails. Mon travail, ce n'est pas de la décoration. Je ne suis pas coloriste ; je ne suis pas un peintre en noir et blanc... Je sais dominer la couleur.»(13)
Il renonce, donc, à asseoir sa légitimité d'artiste en abandonnant l'abstraction lyrique du signe. C'est une position qui s'inscrit dans un débat pictural de l'Algérie postindépendance entre réalisme et école du signe.
Mahjoub utilise des symboles qui peuvent évoquer la calligraphie arabe. Il refuse toute notion de message dans sa peinture, il n'y a pas de sens caché à déchiffrer. Il explicite ainsi sa démarche : «J'emprunte un alphabet, une calligraphie, cette calligraphie qui appartient à ma culture, une culture que j'ai vécue, dans laquelle je suis né... La calligraphie à l'arrivée n'est plus là, elle ne compte plus, elle est détournée à ma manière.»(14) Il clarifie avec fermeté sa pensée pour être bien compris : « Je ne suis pas un calligraphe. Je n'aime pas ce mot. Je reste dans la graphie.»(15) Telle est la leçon de Mahjoub. Pour lui, la calligraphie est un outil d'expression, elle n'est pas porteuse d'un message susceptible d'être compris de la même manière par tous. C'est un matériau qui lui permet de développer sa façon de voir le monde. La calligraphie, substrat premier, structure dynamique, est transcendée, triturée, digérée. Avec les débris de cette destruction, Mahjoub s'amuse à recréer une réalité nouvelle, qui lui appartient en propre. Il invente une écriture profane aux rythmes haletants et à la musicalité sismique. Evanouie, la calligraphie ne subsiste plus qu'à titre de vestiges dont témoignent les ?uvres victorieuses. ?uvres sigillaires aux musicalités sacrées, aux dentelles d'Orient entrelacées, aux mélopées déclamatoires prêtes pour être aimées et célébrées.
J'ai eu le privilège de voir l'exposition itinérante du Musée de Tourcoing.(16) J'ai apprécié l'installation monumentale composée de matériaux, d'objets divers assemblés, dont de nombreux et merveilleux talismans juxtaposés. Sur une armature arborescente de plusieurs mètres de haut, Mahjoub a disposé des coussinets de différentes grandeurs bien tendus, couverts de signes et de symboles de couleurs, sortes d'ex-voto ? peints de formules de reconnaissance et de gratitude dans une écriture qu'il est seul à comprendre ? suspendus, dons offerts sur l'hôtel de l'art à quelque puissance conjuratoire.
Cette installation est peut-être, simplement, un tâtonnement expérimental pour découvrir la composition parfaite aux vertus talismaniques qui ouvre la voie sur un monde d'émotions colorées. Les jaillissements scripturaires sont des prières, des scansions, des signes ivres d'une transe apaisante, des chants soufis abstraits et profanes dont le seul maître est la peinture. Tout concourt à unir les regards et les émotions en résonance avec le monde de l'artiste.
Il est, souvent, fait grief à la peinture du signe d'abuser de la répétition de motifs, mais cette répétition n'est pas simple répétition puisque la création est sans cesse nouvelle et la conception toujours originale. C'est précisément de ce geste de redite que découlent musicalité, rythme et douce lancinance. Dans les peintures intitulées «Partition» (2005) et «Calligraffitis noirs» (2007), par exemple, les signes entrent en vibration et forment des notes musicales liées à la façon des quintuples croches dans le frémissement d'un mouvement intérieur qui résonne de façon résiduelle et persistante.
Je parle plus haut des écritures de Mahjoub qui ne sont pas lisibles, qui ne sont pas des rébus à décoder, mais plutôt des graphismes qui surgissent de la magie de l'art : pas de sens caché à découvrir, seulement une invitation à contemplation. Les supports quels qu'ils soient se couvrent de frondaisons de signes et de volutes de motifs que définissent des traits de lumières et de couleurs. Pour pénétrer l'univers sensible du peintre, il suffit d'être réceptif, d'accepter sa subjectivité, de se mettre au diapason de sa spontanéité, de se laisser captiver par la beauté, de s'émouvoir, en somme... Alors l'alchimie opère. Sinon, il faut apprendre à appréhender poétiquement le travail, s'y s'attarder, s'appesantir sur chaque ?uvre pour en saisir le sens, se forger les clefs qui donnent accès à l'imaginaire du peintre. Chaque ?uvre mérite une longue immersion. Le peintre laisse une part de mystère à découvrir, comme au moment du dévoilement d'une sculpture. Il invite à déambuler, à errer entre les signes, à tracer son propre chemin. Il faut, pour se couler dans sa vision du monde, s?y attarder, se gorger des couleurs, regarder de l'intérieur avec une perception quasi tactile.
Dans la peinture de Mahjoub, pas de larges aplats de couleur ni de réserves, pas de silence métaphorique. Le vide(17) est, néanmoins, présent, traité comme une dimension, une donnée à part entière. Il advient par la clarté d'une impulsion, il s'insinue entre ces signes de vies qui saturent l'espace de la toile et s'imposent en signes plastiques.
Ainsi, de l'imagination généreuse et foisonnante de l'artiste naît une peinture qui façonne le sensible. Il y a, assurément, entre les travaux de Mahjoub une filiation évidente, une empreinte singulière, un univers reconnaissable, mais comme, selon l'adage, on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, ses ?uvres sont aussi en perpétuel changement.
Ce changement n'est pas sans rapport avec sa manière de travailler. Dans un entretien, Ben Bella répond par une boutade à l'interviewer qui lui demande quelle toile il préfère : «Celle qui est encore vierge, parce que c'est le point de départ d'une alchimie. Avant de commencer une ?uvre, j'ai des intuitions mais l'?uvre évolue au fur et à mesure. Je ne pars pas avec une idée précise. Certaines toiles sont terminées en une journée. Pour d'autres, il faudra vingt reprises avant que je parvienne à l'?uvre finale.»(18)
Il réalise des séries tout en introduisant des variations, des inflexions, des nuances ; il tente ainsi une approche qui permet de les «faire entrer toutes vives dans la durée...»(19) et de leur conférer la dimension du temps.
Le temps, d'ailleurs, semble pour Ben Bella un objet de réflexion. Dans un autre entretien au quotidien La voix du Nord, il s'étonne du dés?uvrement de certaines personnes : «Le temps est très cher, trop cher, il passe vite. On ne se rend pas compte, cinquante années déjà ! Heureusement, la passion nous emmène, nous aide à traverser toutes ces années. Beaucoup de gens s'ennuient, voient le temps passer lentement. Nous, artistes, avons cette passion pour la création qui nous transporte. Nuit et jour, on ne pense qu'à ça. On ne s'arrête jamais de travailler. Il nous faudrait des journées de 48 heures.»20) Manifestement, Chronos est une divinité qui trouve grâce à ses yeux.
Mahjoub, comme il l'avoue ci-dessus, n'a pas toujours une idée claire de ce que va être son travail. Quel que soit le support, le travail s'engage sur un substrat premier constitué de formes irrégulières agencées selon une architecture savante de couleurs juxtaposées. Ces plages de couleurs plus ou moins grandes s'imbriquent en une structure à la fois complexe, minutieuse et solide. Taches disparates, elles se relient à la manière des puzzles et finissent par interagir esthétiquement, grâce au signe qui intervient dans un second temps. Ce signe s'installe en écriture sismique dans des tons plus sombres ou plus clairs, contrastant avec le fond. Commence alors le chant des signes : des vibrations délicates émanent des interstices d'où fusent des flammèches. L'?il est sollicité de manière pressente, il virevolte : à peine s'attarde-t-il pour explorer un endroit, qu'il est appelé ailleurs par le frémissement naissant d'une teinte précieuse, magnétisé par les pulsations des formes. Le support irradie d'évocations, de suggestions, de rêves... L'?uvre s'élabore dans une succession de propositions furtives qui se bousculent et s'alternent. Le peintre tisse patiemment son fil d'Ariane et le tend au travers des différentes variations pour le grand bonheur des initiés. Mahjoub est un virtuose en la matière : avec son sens de l'harmonie, il se déplace subtilement sur une ligne d'équilibre entre couleurs et signes qui, ensemble, entrent en résonance avec justesse. Debout sur ce roc solide, il a bâti une ?uvre puissante, réfléchie, singulière. Le secret de cette création originale réside dans le fait qu'il a su allier labeur et maîtrise du métier. Il a peint inlassablement tous les jours, depuis qu'il a décidé, à l'adolescence, d'être peintre, et ce, jusqu'aux tout derniers instants de son existence.
Mahjoub s'abreuve à diverses civilisations : méditerranéennes, africaines, moyenorientales... qu'il revendique de façon consciente et que l'on peut discerner au niveau de son expression plastique. La berbérité se révèle dans ses ersatz de tapis et ses symboles, l'africanité dans ses reliefs peints et cloutés, l'andalousité dans ses panneaux en céramique et ses vases colorés, l'occidentalité dans sa peinture de chevalet et ses murales, la machrakinité dans sa calligraphie et ses scansions. Dans la luminosité et l'éclatement des cadres qui caractérisent ses gravures et aquarelles, il est possible de voir un clin s'?il à l'enluminure, l'icône et la miniature. Son art textile serait une réminiscence de l'enfance et du lien à la mère.
Par exemple, son africanité, son côté un peu griot, un peu sorcier s'expriment dans des ?uvres aux volumes éclectiques, «(...) des ?uvres un peu dérangeantes ou dérangées»(21), comme il aime à les qualifier. Il explique, par ailleurs : «(...) Les travaux en volumes : les cageots cassés, les ?uvres cloutées inspirés de l'Afrique noire de ma vie africaine, c'est un petit peu culturel chez moi, parce que je suis après tout Africain du Nord. »(22) Africanité encore de ses reliefs peints, objets hétéroclites glanés au hasard des trouvailles : jouets d'enfants, ustensiles de cuisine, bois récupérés... qui se métamorphosent en sculptures à découvrir sous toutes leurs faces. Ces sculptures de bois peint, pyrogravées, dardées de clous, percées de trous, aux surfaces couvertes d'aspérités, de rugosité, se présentent aussi comme des volumes insolites peints sur socles qui oscillent entre l'objet spirituel intégrant l'art et l'objet cultuel chargé de force de vie. Dialogue subtile, audacieux entre incantation du signe et ravissement ésotérique, entre fond et forme.
Cette pratique de récupération de matériaux déclassés, d'éclats de céramique, de pavés ou de lattes de cagettes brisées, ramassées en fin de marché est une habitude que Mahjoub a prise durant ses périodes de vaches maigres.
Leur transformation en objets précieux est réalisée avec un sérieux sacerdotal. Les multiples fragments recueillis sont peints consciencieusement sur toutes leurs surfaces et agencés sur un support comme s'il s'agissait de matières d'une extrême préciosité.
Une fois la transmutation faite, surgissent de curieuses images, des cohérences jamais vues : illusions architecturales étonnantes, mirages de médinas crénelées, rêves de reliefs illuminés...
Bien souvent, les vocations surgissent de l'enfance. Mahjoub peint avec ses signes comme on parle sa langue maternelle, naturellement. Voilà comment il évoque la genèse de son métier d'artiste : «Personne n'était artiste dans ma famille. J'ai aimé créer très tôt. Avec un peu de plâtre, je réalisais des formes, je dessinais... J'étais également passionné par le tricot (...). Je n'étais pas enthousiasmé par le fait de confectionner un vêtement mais par le jeu des lignes que l'on peut créer avec seulement deux aiguilles et de la laine.»(23)
Baudelaire(24) place le jeu à l'origine de l'apparition de l'art, Mahjoub semble confirmer cette fonction ludique de l'art. Bien qu'il soit impossible d'établir une hiérarchie des valeurs que l'artiste se fixe, on peut dire qu'il a fait de son amour du jeu une besogne quotidienne. Ceci explique que ses ?uvres soient récréatives, qu'elles diffusent un parfum paisible et fascinant. Elles peuvent être dans la transgression tout en restant inventives, répandre la joie de vivre avec un goût de l'enfance retrouvée.
En ce qui concerne la composition, Mahjoub n'a aucun tabou, il expérimente tout et tout lui convient : la plénitude jusqu'au débordement, le travail en registres, les présentations en médaillons, les mises en abymes, les tensions provoquées par les ruptures de rythmes, les combinaisons répétitives, la réitération et la réviviscence des signes, la gestualité chorégraphique improvisée des motifs. Interviennent aussi les collages de cauris, de pages d'écritures, de calligraphies(25)... Toutes ces pratiques, ces savoir-faire sont expérimentés sur un grand nombre de supports, comme autant de tentatives pour engager la création, féconder l'imaginaire et entretenir la flamme. Ainsi les signes traversent les ?uvres comme autant de motifs poétiques. Dégagés de toute narration, libres de tout style, ils sont soutenus tantôt par une large et dense palette, tantôt par une gamme de couleurs resserrée autour de quelques dégradés, camaïeux, grisaille... Le peintre joue de la diversité des bleus pour mieux suggérer la fraîcheur, multiplie les variations de rouges saturés, rompus, ardents ou fougueux, de jaunes lumineux, chatoyants, source de gaîté et d'optimisme. Toute cette gamme alterne avec la transparence ou le tranchant des couleurs achromatiques (les blancs, les noirs, les gris...) réservées aux signes. Des touches de pinceau plus vives soulignent le contraste avec le fond et révèlent la réalité des traits.
J'ai essayé, durant de longs jours, d'explorer attentivement l'univers de Mahjoub Ben Bella, pour tenter de saisir les ressorts qui expliquent la passion, la ferveur, l'exaltation qui le poussent à chercher l'art au prix d'une claustration volontaire. J'ai rencontré un homme pétri d'amour et d'art, créateur d'une ?uvre complexe, d'une écriture picturale poétique, d'une vigueur plastique surprenante. Mahjoub : un poète qui adapte ses mots aux divers supports qu'il utilise ' Un peintre séduit par la poésie parce que les ressources des couleurs ne suffisent pas à traduire l'ensemble de ses émois '
Aujourd'hui Mahmoud est arrivé sur l'autre rive. Son existence, on l'a vu, n'est pas, initialement, placée sous de bons augures. Les événements pénibles qui ont marqué sa jeunesse débutent avec sa naissance et se poursuivent jusqu'à la fin de ses études. Homme volontaire et tenace, il garde, cependant, un enthousiasme et un optimisme chevillés au corps. Sa foi indéfectible dans les pouvoirs de l'amour de l'art le conduit à concevoir une façon personnelle de voir le monde. Ses infortunes finissent par se briser contre ses «raisons de vivre heureux»(26 (Francis Ponge). La joie que lui procure l'art, l'opiniâtreté au travail ne lui font jamais défaut. Il le dit lui-même : «Après quarante-cinq ans de travail professionnel, il ne faut pas avoir peur du mot, pour moi c'est un métier, c'est un travail heureux parce que cette espèce de liberté d'expression, de créativité, ça reste très important ça reste malgré tout un travail acharné, donc façonné, maçonné (...)(27)»
Convaincu que l'art n'a aucune puissance, qu'il ne préserve de rien, ni de la solitude, ni de l'angoisse, ni de la pauvreté, ni de la tyrannie, persuadé surtout que l'artiste n'est qu'un homme, Mahjoud sait aussi que l'art, «cet ardent sanglot qui roule d'âge en âge» (Baudelaire), aide à résister contre ce qui mutile, ce qui uniformise. C'est pourquoi il se lance à corps perdu, égoïstement, dans la création loin de toute controverse, de tout débat clivant.
Ali Silem, artiste-peintre
Angers, août, 2020
À propos de l'Ecole du signe
Loin de moi l'idée de rattacher le travail de Mahjoub Ben Bella à une école ou un courant précis. Lui-même considère, d'ailleurs, que toute étiquette est réductrice ; il ne se réclame d'aucun mouvement. Il n'en reste pas moins profondément immergé dans cette mouvance picturale transmaghrébine qui s'appuie sur le signe dans son expression plastique. Mahjoub partage avec elle cette affinité pour le signe. Son attachement à la terre qui l'a vu naître le rend sensible aux symboles du Maghreb. Il fait partie de cette grande confrérie d'artistes qui se sent en communion avec l'Afrique et la Méditerranée, qui chante son amour des signes, exalte leur beauté délicate ou célèbre leur fière rugosité.
Pour ces différentes raisons, on peut considérer que Mahjoub fait partie de l'Ecole du signe (28). L'utilisation récurrente de symboles le montre, tout comme les titres qu'il attribue à ses ?uvres ou ses expositions : «Rythmes abstraits» et «Main tatouée or» (1975), «Ecritures continues» (1976), «Talismans» (1978, 2004, 2005), «Champ de signe» (2015), «Tablette de mon père» (1975), «Afrika» (1962), «Tablette écrite» (2004), «Totems» (2004, 2005), «Ecriture-signes» (2006), «Traces» (2006, 2007), «Signes» (2008), «Transe» (2010), «Algeria» (2011), «M'dina Jdida à Oran» (2011), «Couleur incantatoire» (2014)...
Tout comme Mahjoub, de nombreux autres plasticiens ont quitté la scène artistique, privant l'Algérie de leur talent. Parmi eux, on peut citer : Benanteur (1931-2017), Mesli (1931-2017), Hioun (1936-2017), Mammeri (1954-2019), Baghdadi (1944-2020), Stambouli (1957-2020), Allalouche (1939-2020), Mokrani (1956-2014), Ferroukhi (1959-2019), Aïssa Ikken(29) (1937-2016)... Tout comme pour Mahjoub, le pays se prive depuis de très longues années de l'apport artistique de dizaines de créateurs exilés dans le monde ou nés dans la diaspora : Abdelkader Guermaz (1919-1996), Abdallah Benanteur, Mohamed Aksouh (1934), Mohand Amara (1954), Rachid Khimoune (1953), Hamid Tibouchi (1951) Kader Attia (1970), Yazid Oulab (1958), Akéla Mouhoubi (1953), Driss Ouadahi (1959), Tariq Mesli, Nadia Spahis (1966), Abderrahmane Ould-Mohand (1960), Ali Kichou (1959), Slimane Ould-Mohand (1966), Hadjira Preure (1954), Samta Benyahia... Aujourd'hui que la rue s'éveille, elle pourrait entendre ces artistes, les cris d'inquiétude et de joie qui sortent de leurs ateliers et par lesquels ils disent leur solidarité et leur désir de contribuer à réenchanter la vie.
A. S.
1. Ahmed Ben Bella et quatre autres membres de la résistance sont arrêtés dans ce que certains donnent comme le premier détournement d'avions de l'histoire.
2. Claude Vicente (1929-2017), peintre et graveur né à Oran. Il fut directeur de l'Ecole des beaux-arts d'Oran de 1961 à 1965, de celle de Tourcoing de 1967 à 1986, puis de celle de Douai de 1986 à 1989.
3. Entretien le quotidien La Voix du Nord du 23 octobre 2015.
4. Mahjoub Ben Bella, entretien dans le quotidien La Voix du Nord, 23 octobre 2015. Il ajoute : «J'ai été inconscient d'arriver en France après cette guerre fratricide épouvantable.»
5. Ibidem.
6. Mouloud Mammeri, 1957, «Lettre à un ami français», revue Entretiens sur les lettres et les arts, n° spécial Algérie, Rodez, Ed. Jean Subervie. Le numéro est dirigé par Jean Sénac.
7. Peintre et sculpteur français né en 1946.
8. Garouste Gérard, 2009, L'intranquille, Paris, Ed. Le livre de poche, p.96-97.
9. Je me réfère ici aux différents entretiens et vidéos qui lui ont été consacrés.
10. Les pavés de l'Envers du Nord est une performance grandiose réalisée par Mahjoub Ben Bella.
11. Iconoclaste, il confie à un journaliste en 1986 : «Quand vous êtes dans un musée, on vous dit de ne pas parler trop fort parce que les peintures vont bouger ou vont s'abîmer ; là, c'est une ?uvre d'art et on sera obligé de marcher, de rouler, de cracher dessus aussi, pourquoi pas.»
12. Tête-à-tête avec Mahjoub Ben Bella, sur la webtélé Verspieren.
13. Entretien au quotidien La Voix du Nord, 2013.
14. Expo-événement Mahjoub Ben Bella, vidéo, ville de Roncq : https://www.youtube.com/watch'v=DTxxNPpFeSU
15. Tête-à-tête avec Mahjoub Ben Bella sur la webtélé Verspieren.
16. Itinéraire Mahjoub Ben Bella, Musée des beaux-arts de Tourcoing, du 18 janvier au 2 avril 1997.
17. «Je suis très obnubilé par la foule», dit-il, pour expliquer le foisonnement de ses compositions. Il ajoute : «C'est peut-être l'inquiétude du vide, comme je travaille toujours avec la musique j'ai peur du silence ; [ ...] quand je me trouve face à quelque chose de blanc j'ai envie de le combler, de le remplir d'éléments jusqu'à saturation.» Entretien transcrit par A. Silem, vidéo Regard d'artiste, reportage réalisé par France 3 Nord-Pas-de-Calais, 2003.
18. Tête-à-tête avec Mahjoub Ben Bella, sur la webtélé Verspieren.
19. Elie Faure, 1992, L'Esprit des formes, Histoire de l'art, tome I, Edition de Martine Courtois, Nouvelle édition, Collection Folio essais (n°176), Paris, Gallimard.
20. Mahjoub Ben Bella : «J'ai été inconscient d'arriver en France après cette guerre fratricide épouvantable», La Voix du Nord, 23 octobre 2015.
21. Expo-évènement Mahjoub Ben Bella, vidéo, ville de Roncq : https://www.youtube.com/watch'v=DTxxNPpFeSU
22. Vidéo, ville de Roncq, Op. Cit.
23. Tête-à-tête avec Mahjoub Ben Bella sur la webtélé Verspieren.
24. «Le joujou est la première initiation de l'enfance à l'art, ou plutôt c'en est pour lui la première réalisation...» Baudelaire,
Charles, 1869, L'Art romantique, p. 153.
25. Beaucoup plus proches du démotique que de tout autre graphie. De nombreux titres de toiles ont pour nom «Hommage à Champollion ou encore Pierre de Rosette...
26. Raisons de vivre heureux, poème de Francis Ponge.
27. Exposition aux Anciennes écuries en 2013 : Ben Bella, volumes éclectiques.
28. L'école du signe ou encore, comme la nomme Jean Sénac, le Dîwan du noûn, ou encore la Maison du signe (Michel Georges- Bernard) désigne une production artistique transnationale qui s'est développée depuis les années trente sur une vaste aire géographique qui va du Maghreb au Machrek. Voici pêle-mêle quelques noms de cette mouvance : Farid Belkahia, Ahmed Charkaoui, Mohammed Khadda, Nja Mahdaoui, Denis Martinez, Fatima El-Hajj, Choukri Mesli, Dia Azzawi, Mahjoub Ben Bella, Ziad Dalloul, Abdallah Benanteur, Shafic Abboud, Baya...
29. Aissa Ikken né en 1937 à Khenchela, décédé à Rabat en 2016, éducateur, conseiller du ministre de la Culture au Maroc, peintre et écrivain.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : R C
Source : www.lesoirdalgerie.com