
«On a fait cohabiter des groupes antagonistes, avec des normes et des référents très éloignés les uns des autres»Le président du Conseil national de l'Ordre des architectes (Cnoa), Djamel Chorfi, explicite les tenants et les aboutissants du dossier crucial d'un secteur en pleine mutation.Parler d'architecture revient à aborder divers sujets de société, d'une part, et de culture, d'autre part. Avec une page essentielle réservée aux oeuvres qui défient le temps, les ouvrages d'architecture. Sur cette question, évoquée de prime abord, on découvre des éléments de réflexion et de recherche pour le moins fondamentaux.Où en est l'archéologie dans notre pays' Combien de spécialistes a-t-on formé et que font-ils pour préserver un patrimoine connu pour être conséquent' Mais qui s'occupe de ce dossier dans les institutions étatiques concernées' OEuvre-t-on à la préservation, à l'entretien, à la restauration des édifices' Autant de thèmes, autant de sujets qui engendrent l'affliction. Djamel Chorfi, président du Conseil national de l'Ordre des architectes, parle de Théveste, la seule cité que les Romains ont bâtie pour ne pas être une garnison, là où on trouve la porte de Caracalla, classée deuxième ouvrage après celle de Janus dans ce qui subsiste de la Rome antique, Théveste qui se positionne au troisième rang des villes romaines après Rome et Carthage et qui reçoit, bon an mal an, plusieurs milliers de visiteurs, en majorité des Italiens férus d'histoire et de sites archéologiques, débarquant à Tunis pour rejoindre Tébessa par la route, le temps d'une journée.Mais ce qui concerne Théveste n'arrive pas qu'à Théveste. Tel est le cas d'Hippone la royale, de Timgad, de Djemila et de bien d'autres cités qu'on ravive, pour une brève période, à la faveur d'un festival, puis sur lesquelles tombe inexorablement le voile de l'oubli.Tous responsablesA l'heure où les enjeux concernent le bâtiment construit en deux temps trois mouvements, dans le cadre d'une politique sociale qui fait l'impasse sur bon nombre de paramètres capitaux en termes d'architecture, il nous a semblé opportun d'avoir le point de vue d'une profession qui se situe en première ligne de ce défi aux conséquences imprévisibles.Et c'est le président du Conseil national de l'Ordre des architectes (Cnoa), Djamel Chorfi, qui explicite les tenants et les aboutissants de ce dossier crucial.S'agissant du malaise vécu par la majorité des citoyens en termes d'urbanisme, il observe que la médiocrité ambiante incombe à tous les acteurs, le maître d'ouvrage, en premier lieu, les architectes également, et bien sûr le système. «Nous sommes tous responsables dans la mesure où la politique de l'habitat est définie, dès le départ, en termes d'urgence. Depuis l'indépendance, c'est le maître-mot et tous les programmes de construction ont obéi, et obéissent toujours, à ce paramètre qui est, d'ailleurs, plus un ultimatum qu'un critère. Avec l'embellie pétrolière et le plan 2005-2009, l'objectif était d'éradiquer la crise du logement. Alors, on a mis les bouchées doubles pour parer au plus pressé et on a édifié des cités dortoirs, démunies des équipements basiques, bref des ghettos.»Rappelant que ce constat a été fait par le chef de l'Etat lui-même au cours de ses visites de travail et d'inspection, Djamel Chorfi souligne l'impératif de la production quantitative au détriment de la qualité. «On a occulté des paramètres fondamentaux qui ont trait à l'identité, aux réalités socioculturelles des futurs occupants, s'insurge-t-il. Si le bâti des infrastructures - hôpitaux, écoles, marchés etc - obéit à des normes universelles, l'habitat, lui, doit être régi par les données spécifiques ayant trait à notre identité, notre culture, nos moeurs. Les entreprises, souvent étrangères, n'ont que faire de ces exigences, elles sont là pour gagner vite et font abstraction de toute recherche de confort ou de bien-être. La livraison de ce type de cités, par milliers, a eu pour impact l'apparition de certains épiphénomènes tels que la drogue, la délinquance, la prostitution et d'autres maux.»Qui plus est, la manière dont on a attribué les logements dits sociaux a conduit, selon lui, à des problèmes graves dont les effets n'apparaîtront que bien plus tard: «On a fait cohabiter des groupes antagonistes, avec des normes et des référents très éloignés les uns des autres. Que voulez-vous qu'il advienne' Des tensions tangibles caractérisent la vie des gens condamnés à vivre ensemble tout en s'ignorant ostensiblement, et des dérapages sont inévitables de temps à autre.» Là, on peut citer moult exemples dont le plus connu et le plus récurrent est celui du parking sauvage. Un matin, en sortant de chez vous, un quidam vous interpelle. Il faut s'acquitter d'un montant pour le parking, vous ordonne-t-il. Qui l'a mandaté' Pourquoi les habitants de la cité ne sont-ils pas informés, et encore moins consultés' Ainsi, commencent l'anarchie et l'insécurité ambiante.Djamel Chorfi ne veut pas être pessimiste. Il croît en une prise de conscience toute nouvelle et bien ancrée désormais, assure-t-il, dans la démarche des pouvoirs publics. Si on a, pendant des décennies, ruralisé nos villes et déstructuré le milieu urbain, on commence à prendre conscience de la nécessité d'une autre manière de faire en termes architecturaux mais aussi en termes urbanistiques.«Notre société est au stade de la maturation, avec une multitude de dysfonctionnements, non seulement en termes de projets mais aussi de relations. Tous ces tâtonnements entraînent une architecture différente, avec un urbanisme conséquent.L'architecte est un maillon du groupe social, il partage les mêmes aléas et les mêmes interrogations. De plus, il doit gérer les stigmates d'un conflit ancien entre les choix idéologiques et les exigences de la créativité. Ce n'est pas une chose aisée.»Habitat intégréLa volonté de répondre de façon exponentielle aux contraintes de la crise aura au moins permis d'aboutir, en 2015, à la constitution d'un fichier national du logement et à l'élaboration d'une cartographie des besoins réels, pour ne pas rééditer les inepties antérieures, à savoir construire des cités dans des zones où il n'y a presqu'aucune demande. Pour l'avenir, le ministre de l'Habitat a imprimé une orientation en faveur de l'habitat intégré, conjuguant les besoins d'équipements à ceux des loisirs. Cette étape est importante, à condition, dit Djamel Chorfi, de «veiller à la mixité sociale pour éviter les ghettos. C'est un équilibre nécessaire et difficile qui exige des choix minutieux. Pendant cinq ans, il y a eu 25 000 logements en attente d'attribution pour des raisons de sécurité. Est-ce que l'urgence a pesé dans ce cas-là' Le problème, aujourd'hui, est de ne plus sacrifier l'architecture au profit de la construction. La méthode de parer au plus pressé a démontré ses limites. Quand on regarde nos villes, on constate qu'elles ont été déstratifiées. Ailleurs, n'ont accès à la ville que les familles citadines, parce que le rapport marchand ne laisse pas d'autre choix. Le souci de la qualité doit être le premier critère et c'est une option que le ministère de l'Habitat va introduire tout prochainement. On a tiré les leçons du plan 2009-2014 qui aura coûté 65 milliards de dollars, soit cinq fois le budget d'un pays voisin, de quoi bâtir des villes entières, avec le souci architectural effectif.» Ce qui implique de privilégier l'outil de conception par rapport à l'outil de réalisation et non le contraire, comme ce fut le cas durant des années. Il est vrai que jusqu'à une date récente, la formule «études et réalisation» a été privilégiée, de sorte que les projets finissaient tous dans l'escarcelle des entreprises étrangères. Or, la maturation du projet est d'une importance considérable, et dans les pays avancés, le temps réservé aux études est quasiment le double de celui consacré à la réalisation. Ce n'est pas par goût du débat, mais bien pour prendre en compte tous les aspects, géophysiques, sociaux, économiques et autres avant de procéder à la construction des édifices selon des critères rigoureusement préétablis.Pour Djamel Chorfi, un pas important est franchi, avec le nouveau concept de l'habitat intégré. Il faut d'ores et déjà «penser en termes de développement durable, et anticiper la gestion de nos bâtiments «énergivores» en recourant aux technologies propres, de sorte qu'on aboutisse» à la cité conviviale et créatrice d'emplois» argumente-t-il en saluant la mesure de Abdelmadjid Tebboune qui entend confier aux jeunes du cadre Ansej la gestion de certaines activités.Déplorant le gaspillage de 12 milliards de dollars au profit de la maîtrise d'oeuvre étrangère, pour la plupart, il reproche vivement au Cnes «des assises auxquelles le Cnoa n'a pas été convié», avant de plaider ardemment pour une démarche résolument avant-gardiste qui verrait une agence nationale en charge de tous les grands projets. «Est-ce normal que des secteurs chargés de la santé, de l'éducation ou du sport consacrent l'essentiel de leur tâche à la signature des attachements au lieu de s'investir totalement dans leur mission première», s'indigne-t-il' «C'est aussi une des raisons qui font que la totalité des projets accusent des retards énormes et grèvent le budget de l'Etat avec des avenants à n'en plus finir. Il est temps de faire confiance à nos cadres et de compter sur soi» conclut-il, sans amertume.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Chaabane BENSACI
Source : www.lexpressiondz.com