
Lorsqu'on n'a pas de repères, il est tout à fait normal que l'on s'égare et nous nous sommes égarés depuis longtempsTout ce qui est arabe n'est pas forcément islamique.Il était midi lorsque nous empruntâmes la route de l'aéroport pour quitter Alger. La circulation était fluide, très fluide même. Le trajet s'annonçait long, alors j'allumai la radio. Une animatrice donnait, à ce moment, la parole à une auditrice. «Comment vous appelez-vous'» demanda-t-elle. «Oummou Salim!» répondit l'autre aussitôt. «Où est-elle allée chercher ce surnom'» me dis-je car Oummou Salim n'est ni un prénom, ni même un nom, mais un surnom, une kounya comme on dit en arabe classique. Pelé, Kaka, Abdelhalim Hafez et les autres, Bien entendu, il n'est pas interdit d'avoir des surnoms. De Pelé à Kaka en passant par Abdelhalim Hafez et tous les autres qui ont pris un sobriquet ou plus dans ce monde, nombreux sont ceux qui en portent depuis leur petite enfance, aussi bien chez nous qu'ailleurs. Mais ce que semblent ignorer certains imitateurs, ici et ailleurs, c'est que même les surnoms répondent à des spécificités des lieux et correspondent à des exigences historiques et culturelles.Tout ce qui est arabe n'est pas forcément islamiqueEdson Arantes do Nascimento ne se serait jamais fait appeler Kadour, Ricardo Izecson dos Santos Leite qui s'est fait appeler Kaka n'aurait jamais pu avoir le surnom de Houari alors que Abdelhalim Chabana, qui est devenu Abdelhalim Hafez, n'aurait jamais pu s'appeler Abdelhalim Chaoui, par exemple, ou Abdelhalim Dauphin. Les gens savent ceci et s'y conforment partout sur terre. Partout' Enfin presque, car chez nous, et comme d'habitude, cela se passe autrement.Chez nous, l'imitation est automatique, décontextualisée et dénuée de toute réflexion préalable. A cela, il est nécessaire d'ajouter que nombreux sont les nôtres qui mélangent culture et religion et confondent tradition et rite.Chez nous, l'homme ou la femme est généralement rattaché à l'un de ses parents lorsqu'il ou elle n'est pas carrément rattaché à la famille, à la tribu ou au douar. Les «Ben», «Ibn», «Ou», «N», «Ait» et «Nait», pour ne citer que ceux-là, sont des mots dont la tâche essentielle est de signifier ce rattachement ou cette appartenance.Il existe d'autres manières de concevoir le rattachement ou l'appartenance et c'est ainsi que, dans certaines cultures moyen-orientales, l'individu est rattaché à sa descendance plutôt qu'à ses ascendants. Dans ce cas, les «Abou» et «Oummou» (qui se dit parfois «Oum»), précèdent les prénoms pour signifier cette appartenance ou ce rattachement. «Abou Hanifa», «Abou Djaafar», «Oummou Hamza», «Oum Kalthoum». Notons aussi que les «Abou» et «Oummou» peuvent servir à caractériser dans certains cas comme «Abou Hourayra» qui signifie «celui qui a la petite chatte».Tout ce qui est arabe n'est pas forcément islamique. Certains des nôtres ne savent pas faire la différence entre ce qui est culturel et ce qui est religieux et lorsqu'ils partent au Moyen-Orient ou lorsqu'ils regardent les chaînes de là-bas, ils essaient d'imiter au maximum, croyant trouver chez ces chaînes ou chez ces gens le «religieusement correct». Ils se mettent alors à se fabriquer des sobriquets à la moyen-orientale, mais ne se doutent guère que cela n'a rien à voir avec la religion. Ils vont même jusqu'à choisir les prénoms de leurs progénitures de manière à ce qu'ils aient, de préférence, une ou deux syllabes au maximum car, s'il est aisé de dire Abou Jahl, Abou Dhur, Abou Hamza ou Abou Salim, il est, par contre, beaucoup plus compliqué de se faire appeler «Abou Abderraouf» ou «Oummou Abderrahmane». C'est ainsi que, contrairement à nos habitudes et en total déphasage par rapport à nos repères, les fameux «Abou» et «Oummou» ont fini par envahir notre quotidien depuis des années. Cela donne l'impression à certains d'être plus religieux, plus croyants et peut-être plus assurés du paradis, qui sait'! En réalité, bien avant l'Islam, cette kounya existait. Abou Talib, Abou Jahl et Abou Lahab, pour ne reprendre que ceux-là, portaient leurs surnoms bien avant l'arrivée du Prophète Mohammed (Qsssl). C'est une konaya qui existe chez les Arabes depuis la jahiliya, période antéislamique. Mais tout ce qui est arabe n'est pas forcément islamique, comme ce qui est français n'est pas forcément chrétien.Inutile de dire que c'est l'indigence intellectuelle de certains qui les pousse à imiter sans trop chercher à comprendre. Encore une fois, la faute incombe à ceux qui ont détruit notre école et oeuvré pour l'ignorance de tout un pan du peuple. Ibn Badis, Hammani, Bennabi et les autres «Oummou Salim» ne semblait pas d'accord avec un autre auditeur. Elle le dit et en donna quelques raisons. Parmi ces dernières, je fus frappé par ce qu'elle appelle les conditions de la da'wa. «L'Islam, martèle-t-elle, a bien arrêté les conditions de la da'wa...» Je ne pus m'empêcher de me demander pourquoi tous ces individus se permettent-ils finalement de parler au nom de l'Islam ou de le faire parler pour eux' Non, Oummou Salim, l'Islam n'a jamais arrêté des conditions pour la da'wa! Ce sont des hommes qui ont essayé de fixer quelques critères auxquels doit satisfaire celui qui veut faire la da'wa et ceci n'est pas l'Islam, mais un travail humain, pas plus! Dire que c'est l'Islam qui l'a fait c'est dire n'importe quoi et c'est mentir. S'appeler Oummou Salim ou Abu Lotf ne rend pas plus croyant et ne donne aucunement le droit de parler des choses qu'on ne connaît pas. On ne devient pas savant parce qu'on laisse pousser quelques poils, parce qu'on se cache derrière un discours pompant ou parce qu'on se choisit un surnom venu d'autres cieux.Visiblement mal outillée pour lui porter la contradiction, l'animatrice semblait avaler tous les mots d'Oummou Salim. Elle l'a laissé finir son argumentation sans jamais l'interrompre, une argumentation aux origines plus douteuses encore que le sobriquet choisi.L'imitation, chez nous, ne s'arrête pas aux noms.«C'est tout à fait normal que nous ayons des Oummou et des Abou», me dis-je. Nous n'avons jamais su respecter nos savants. La pensée d'Ibn Badis (à remarquer le «Ibn») n'a jamais été enseignée dans nos écoles, celle de cheikh Ahmed Hammani a toujours été totalement ignorée quant à Malek Bennabi (encore une fois remarquons le «Ben»), et alors que les Malaysiens en ont adopté la pensée, nos enfants ne savent même pas qui il est ni ce qu'il a produit. Décidément, le sous-développement ne vient jamais sans raison.Fatigué d'entendre un discours complètement importé, je tournai le bouton pour éteindre la radio. Une plaque annonçait Lakhdaria.L'imitation, chez nous, ne s'arrête pas aux noms. Elle s'est étendue à tous les domaines. Il suffit de jeter, par exemple, un regard aux émissions de cuisine sur nos différentes chaînes pour s'en convaincre. Le «lahm merhi» (viande hachée) est bizarrement devenu pour certaines de nos cuisinières du «lahm mafroum» à l'égyptienne. Les ktaifs, bien connus chez nous depuis l'aube des temps, sont devenus pour d'autres de la «kounafa» à la syrienne. La tomate est appelée par nos cuisiniers «bandoura», alors que d'autres appellent le dessert «tahliya» comme les gens des chaînes du Golfe. Est-ce un manque de confiance en soi qui les fait courir derrière tous ces mots à consonance d'ailleurs ou bien est-ce une insuffisance intellectuelle qui leur fait prendre tout ce qui n'est pas de chez nous pour meilleur et plus correct' Lorsqu'on n'a pas de repères, il est tout à fait normal que l'on s'égare et nous nous sommes égarés depuis longtemps. Depuis le jour où, pour on ne sait quelle raison, nous nous sommes jurés de ne jamais tenir compte que de ce qui vient d'ailleurs. Quel dommage!
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Aissa HIRECHE
Source : www.lexpressiondz.com