«Plaire à soi est orgueil; aux autres, vanité.» Paul Valéry
La recherche des honneurs est un des travers de la nature orgueilleuse de l'être humain: être décoré, c'est être reconnu comme faisant partie d'un ensemble, d'un clan quand ce n'est pas d'une clique... Et plus cet ensemble à qui l'on reconnait un certain mérite est restreint, plus la satisfaction de l'heureux distingué est grande. Il fait partie des meilleurs! De l'élite! Il faut dire que depuis son plus jeune âge, on apprend au jeune bambin à jouer des coudes dès l'école primaire et à essayer de dépasser ses camarades de classe: on lui inculque la notion de compétitivité et dès lors, il ne voit en ses camarades de jeu que de redoutables concurrents. L'ancienne pédagogie, du reste, encourageait ce terrible comportement qui va se transformer plus tard en loi de la jungle: le moutard fera tout pour mériter les bons points ou les images, avec en prime le sourire irrésistible d'une maîtresse complaisante. Au lycée, ce sera avec un incomparable orgueil qu'il entendra son nom proclamé dans cette immense cour où se sont réunis pour la circonstance, les élèves de toutes les classes, les professeurs, les administrateurs du lycée et les parents qui habitent tout près. Tout ce beau monde est endimanché. Et le fils du pauvre, le coeur battant et un sourire solaire illuminant son visage pâli par l'émotion, traînant ses vieilles savates en plastique, planera vers cette immense estrade où un vieux et respectable monsieur lui remettra, en lui serrant la main et en lui prodiguant des félicitations, une pile de livres émanant du stock d'invendus du libraire du coin. Et cette soif de succès le poursuivra toute sa vie: à l'armée comme au travail. Toujours assoiffé de reconnaissance, il fera tout pour mériter applaudissements et médailles. Toute sa vie il rêvera de figurer parmi les bienheureux qui cumulent honneurs et fortune: à l'Académie ou dans un ordre plus restreint où deux pelés et trois tondus tuent le temps à étudier le dossier des futurs élus... La plus célèbre des distinctions, celle qui est la plus répandue et à laquelle ont droit tous les citoyens ayant eu un curriculum vitae honorable est la Légion d'honneur. Elle a été créée par le plus célèbre des hommes: c'est Napoléon 1er qui eut l'idée de créer la Légion d'honneur pour honorer ses vétérans qui ont fait les campagnes militaires avec lui, et ses partisans politiques qui font les basses oeuvres à Paris quand il est occupé ailleurs. Cette distinction lui permettait de rallier ses troupes en un coup de sifflet: on peut mesurer l'adoration que lui vouaient ses grognards quand on apprend que cette breloque accrochée sur la poitrine d'un militaire rapportait à ce rescapé une rente de 200 000 francs de l'époque (une fortune!) et une place à l'hospice pour les vieux célibataires qui ont passé plus de temps à croiser le fer ou à tirer leur poudre aux moineaux qu'à s'assurer une digne descendance pleine de gratitude. D'ailleurs, cette récompense financière ne va pas sans rappeler que durant les temps barbares, les soldats étaient récompensés par une part de butin, des esclaves, des terres agricoles provenant d'une conquête ou d'une réforme agraire, d'un titre de noblesse assorti d'un fief conséquent... Plus tard, avec l'avènement du capitalisme, quand les responsables de l'Etat ne savaient plus compter que l'argent destiné aux administrés, les médailles devinrent purement honorifiques. Elles quittèrent les exploits guerriers pour honorer les belles-lettres, l'académie, la recherche scientifique, les exploits sportifs et enfin le travail.
C'est l'ex-Union soviétique qui, durant la période stakhanoviste, pour stimuler l'ardeur au travail des ouvriers d'usine, provoqua une inflation sans précédent dans l'Ordre du mérite. On accrochait à tour de bras des pièces de toutes les couleurs sur les austères combinaisons, des effigies de Lénine, des insignes du marteau et de la faucille: cela permettait au pauvre ouvrier d'être heureux quelque temps et de pouvoir faire la queue au magasin d'Etat pendant des heures pour acheter des denrées de première nécessité en arborant sa précieuse breloque. Ceux qui n'ont pas eu droit à la médaille ont créé le «pin's».
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Selim M'SILI
Source : www.lexpressiondz.com