Errance dans l’errance(Si l’urbanisme, la vie sociale, les pratiques religieuses, les mœurs culinaires et autres dimensions de la vie quotidienne ont un rapport avec la culture (laquelle ne s’arrête pas aux seuls domaines de la création artistiques), comment décrie un Ramadan dans une grande ville qui s’appelle Naro?)
C’est à l’approche de la rupture du jeûne qu’ils deviennent vraiment des Fauves parce que, transformés en tubes digestifs depuis longtemps, ils sont à l’extrême limite de la résistance de la faim, la soif, le besoin d’une cigarette ou d’une autre drogue quelconque. En voiture ou en bus, plus que jamais, ils sont des criminels en puissance et c’est à celui qui commet le plus d’infractions. Ceux qui hésitent à griller un feu rouge ne sont pas des hommes. Et ils s’insultent, gonflent leur torse, le bras balancé par-dessus la vitre. Quant au reste de leurs compatriotes, ce n’est guère plus brillant, de leur côté. Les couteaux sont vite tirés, pour un rien. Ça peut aller jusqu’au meurtre gratuit. Au deuxième du Ramadan, un poissonnier se faisait poignarder: mort sur place. Le nombre d’arrivés des blessés aux urgences est effrayant. Ils font le Ramadan par obligation sociale, nullement par foi, ni par spiritualité quelconque. Laquelle a largement disparu de Naro comme du reste des contrées. Quant au travail -pour ceux qui en ont un-, on a importé des Chinois pour ça. L’obsession de la journée, c’est l’estomac et c’est le mois où ils retournent à des fantasmes gastronomiques d’enfants. Sauf que la vie atteint des pics de cherté et que le cercle cancérigène de la pauvreté et de la faim ne cesse de s’élargir, alors que les fantasmes demeurent. Les Fauves vivant toujours dans un irrationnel d’où la foi a disparu, derrière une religiosité de façade.
Seule l’heure de la rupture reste unique. Dehors, la jungle s’éclaircit, respire, connaît un répit et Naro se met à ressembler à une ville, laissant voir ses vieux apparats, ses beaux restes d’urbanisme ancien et de bijoux architecturaux. Pendant ce temps, des milliers d’yeux et de mains sont plongés sur des bols et des assiettes. Pour quelques-uns, outrageusement copieux; pour d’autres ; laborieusement bricolés par La Femme.
Puis, c’est la ruée vers les rues du centre-ville, en bandes, pour une errance sans but, dans la nuit tombée. C’est le seul mois où Naro vit vraiment la nuit, bien plus que l’été où une partie des Fauves se déverse devant la mer. Et il faut voir Naro, la nuit. Il faut voir son délabrement, ses rues lugubres, sans lumières publiques, avec ses trottoirs troués, accaparés et marqués comme des territoires, par les Fauves commerçants, ses chaussées cabossées, pleines de nids-de-poule. Une ville plongée dans le noir, avec des zones d’éclairage parcimonieux et d’autres où il est risqué de s’aventurer. Et des voitures, pare-choc contre pare-choc, qui tournoient sans fin.
Alors, vers le milieu de la nuit, la lassitude s’insinue et les Fauves commencent progressivement à retourner vers leurs territoires respectifs. Ne savant d’où ils viennent, ni où ils vont, avec pour seul horizon un mur à tenir, tous les jours, et pour seule perspective une embarcation qui les emporterait, une nuit, sur les eaux de la Méditerranée, vers le Nord.
On leur a coupé les ailes qui font voler vers les cieux de la culture et les quelques albatros qui ont survécu à l’épuration errent parmi eux. Errance dans l’errance.
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Brahim Hadj Slimane
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Posté par : sofiane
Source : www.voix-oranie.com