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Oran. un lieu, une histoire : le Cintra Culture : les autres articles



Oran. un lieu, une histoire : le Cintra                                    Culture : les autres articles
Il y a des lieux d'apparence ordinaire mais qui sont en réalité chargés d'histoire ou, mieux encore, de légendes.
Pour celui qui visite Oran, le Cintra est l'un de ces endroits devenus mythiques, parce qu'à un moment ou à un autre, leur nom a été associé à une époque ou à d'illustres personnages. Aujourd'hui, cet établissement est en phase de rénovation, par un énième acquéreur qui veut en faire un restaurant. Démoli de l'intérieur, une partie de son ancien décor, qui avait survécu jusqu'à une date récente, va probablement disparaître à jamais. Et il ne restera qu'un vague souvenir dans la mémoire des gens qui ont eu à le fréquenter, dans sa version «originale» des années 1940/50. A propos de mémoire, c'est d'abord Albert Camus qui donnera à cette ancienne brasserie son aura. Il y a peu, un portrait au crayon (relativement récent) de l'écrivain «algérois» ornait toujours l'un des murs en bois de cet établissement, devenu bar-restaurant.
Camus a séjourné à Oran, une ville qui était à dominante coloniale au tout début des années 1940, alors que la Deuxième Guerre mondiale faisait rage en Europe. Mais il y avait effectué auparavant plusieurs passages. Il a cité ce café notamment dans une publication intitulée Petit guide pour des villes sans histoire où il avait écrit, cité par Djemaï Abdelkader, dans son ouvrage intitulé Camus à Oran : «Un bon observatoire pour s'aviser de la beauté des femmes aux chevilles un peu épaisses et qui vont toujours tête nue.» Si ce passage est une preuve que le prix Nobel de littérature fréquentait bien ce café (Emmanuel Roblès aussi), la légende, par contre, lui attribue un peu plus en estimant, à tort, que c'est là qu'il a rédigé son roman La Peste qui, en faisant de la ville le théâtre de son intrigue, a néanmoins fait connaître Oran dans le monde entier. Entamé en 1939, comme le prouvent certaines notes de l'auteur, La Peste ne sera achevé puis publié qu'en 1947. Situé à l'angle du boulevard de la Soummam et de la rue des S'urs Benslimane, en face du lycée Pasteur, le Cintra était réputé pour le calme qui y régnait.
Une grande salle au plafond très haut était ceinturée à mi-hauteur par une espèce de balcon accessible par un escalier en bois, situé au coin du bar, qui donnait l'impression d'être dans le patio d'une maison traditionnelle. Des petites tables et des chaises basses, parfois situées à l'intérieur des box comme pour accentuer l'intimité, étaient à la disposition d'une clientèle friande de boissons fraîches. A ce propos, selon des écrits du passé colonial, l'établissement était réputé pour ses boissons fraîches appelées «vieilles cures». Pendant des années, au coin, un espace pour un orchestre a été aménagé. L'animation nocturne était assurée par des musiciens et des chanteurs qui interprétaient des morceaux connus du répertoire maghrébin ou de la variété dite «occidentale». On pouvait écouter pêle-mêle aussi bien du Wahbi ou du Abdelouahab Doukali que du Charles Aznavour ou même du Claude Barzotti. Fait rare, une chanteuse qui s'est essayée au blues avait même été engagée à une époque.
En reprenant cet établissement fermé pendant des années, le dernier gestionnaire a gardé son cachet ancien, mais des modifications y ont été apportées. Le Cintra, même après l'indépendance, était associé à la nature de ses tables : des tonneaux en bois, authentiques, et qui ont disparu relativement tôt. Un client de l'établissement ' des déclarations à mettre peut-être aussi sur le compte de la légende ' croit savoir que le Cintra aurait été ouvert par un républicain espagnol qui s'était réfugié à Oran durant la guerre civile espagnole. En réalité, chacun y met du sien et, pour certains, ce sont des souvenirs personnels.
«Dans les années soixante, cet établissement était fréquenté par des ténors du barreau, mais aussi des cadres moyens», dit un ancien client qui se souvient par contre de la période des années 1970 où le Cintra, qui avait gardé un cachet intellectuel, était fréquenté par des enseignants de l'université, des intellectuels et autres gens issus de la profession libérale. «A cette époque-là, se remémore-t-il, c'était juste une brasserie, il n'y avait pas encore de restauration. L'ancien propriétaire avait même ouvert un cabaret de l'autre côté, avec une entrée sur la rue adjacente.»
C'est sans doute pour cette raison que beaucoup se souviennent d'un certain Cheb Khaled qui y rôdait de temps en temps. Le chanteur était alors trop jeune et, pour lui, ce seront d'autres lieux et même d'autres cieux qui le feront sortir de l'anonymat. Quel cachet va-t-on donner au nouveau Cintra ' Il faut attendre la fin des travaux et une ouverture qui ne passera sûrement pas inaperçue.
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