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Par Amel BentolbaSur la plaque il est inscrit : maison de vieillesse. Cependant, beaucoup lui préfèrent l'appellation de maison de retraite ou foyer pour personnes âgées. Mais en Algérie, avons-nous réellement cette «culture» des personnes retraitées qui, une fois vieilles, «décident» d'aller habiter tous ensemble dans une sorte de résidence 'Non, ou du moins tous les pensionnaires de ces maisons, qu'on appellera «pour vieilles personnes sans attaches familiales», ne sont pas volontaires. La plupart sont tristement et malheureusement abandonnées par leur famille et surtout par leurs propres enfants.En cette fin d'année, nous avons voulu mettre en lumière ces hommes et ces femmes qui vivent dans des centres qui leur sont réservés en l'absence de prise en charge de leurs proches qui n'en veulent plus ou qui ne sont parfois tolérés uniquement le temps d'un après-midi, d'un Aà'd ou de quelques heures, pour qu'à la fin ils les redéposent, tel un objet encombrant, dans ce qu'ils estiment être l'endroit où ils devront finir leurs jours parmi ceux qui leur ressemblent. Des mots crus, certes, mais dits et assumés par la plupart de ceux qui abandonnent leurs proches, leurs parents. En passant par les maisons de vieillesse de Messerguine, Eckmèhl, Bel air, ou encore celle du Plateau, les histoires se ressemblent presque toutes.La belle-fille souvent mise en causeDe tous les témoignages que nous avons écoutés attentivement, car les «conteurs» ont rarement l'occasion d'être écoutés, compris, et surtout consolés, la plupart, hommes et femmes, évoquent la condition émise par la belle-fille : «Moi ou ta mère, moi ou ton père. Choisis !» Le choix est vite fait. Et lorsqu'on leur fait remarquer que c'est plutôt le fils qui est en tort, là encore la même réaction attendrissante : «Mais non, il n'avait pas le choix le pauvre. Je n'allais pas gâcher sa vie. La mienne est presque finie.» Mais vite suivie par la même prière : «J'espère seulement qu'il viendra me rendre visite, qu'il va bien.»Le mythe de la fille plus affectueuse que le fils ne tient plusSi depuis toujours à la naissance d'une fille tous ont cette même idée que pour ses vieux jours il vaut mieux avoir une fille, car elle est toujours plus affectueuse, toujours présente et n'abandonne jamais ses parents, depuis quelques années ceci est devenu un constat contestable. Car dans les cas d'abandon que nous avons recensés, bon nombre sont l'œuvre de la fille. Tel est le cas de khalti Zohra qui, jusque-là , coulait des jours paisibles avec son mari dans sa maison de deux étages. Jusqu'à ce que leur fille se marie et emménage chez eux avec son mari et ses enfants. Ensuite elle décide de mettre son père et sa mère en maison de vieillesse. Oui, ça arrive, ces histoires sont, hélas, réelles.L'argent est souvent en cause dans certains cas d'abandonSi pour certains il est question d'héritage avant l'heure, pour d'autres c'est par manque de moyens que ces maisons de vieillesse constituent l'ultime solution. Il y a des pensionnaires qui ont droit à une pension, ayant travaillé, pour certains, toute leur vie, mais qui, par divers subterfuges, se retrouvent sans le sou, alors que leur pension est régulièrement versée”? D'autres, après avoir signé des procurations sur leurs biens à leurs enfants, se sont retrouvés du jour au lendemain abandonnés dans ces lieux.Parmi nos riches rencontres humaines, il y avait ce vieil homme sage acceptant, dit-il, son sort malgré sa misère. Il est de Djelfa. Il raconte comment depuis trois ans il vit dans une maison de vieillesse à Oran. «Je vivais avec ma fille, parfois dans une chambre d'hôtel, parfois on louait une pièce, jusqu'au jour où elle m'a amené à Oran, plus précisément à la ville nouvelle. Elle m'a regardé et fondu en larmes, m'a embrassé et est partie en me laissant seul. Et voilà , je suis ici depuis 3 ans, sans nouvelles. Sans doute qu'elle n'avait plus le choix», se console-t-il.Il n'y a pas que les pauvres, les familles connues et riches abandonnent aussi leurs prochesPar respect uniquement envers les pensionnaires, nous ne citerons pas trois grands noms de famille connues à Oran, dont l'une d'elles, des bijoutiers renommés, qui laissent leurs proches finir leurs jours dans une maison de vieillesse, malades, seuls et malheureux. Il y a aussi ce jeune homme, champion d'Afrique de judo qui, après une maladie, s'est retrouvé parmi les vieux, alors que sa famille n'est pas dans le besoin.Et ces intellectuels qui restent dignes jusqu'au bout, refusant de partager leur malheurC'est le cas de ammi Mansour, un amoureux de la littérature et pas seulement. Il dévore tous les livres de sciences, techniques ou de langues. Il affectionne particulièrement l'anglais. «J'ai fait des études supérieures, j'ai occupé les plus grands postes étatiques, j'ai beaucoup voyagé et je finis ici. Sans doute que j'ai dû faire une erreur à un moment donné. J'assume.» Il n'en dira pas plus.«L'exil volontaire»Et il y a des gens comme Si Amer, qui est venu en personne frapper à la porte de la maison de vieillesse pour demander à être admis. Non, ses enfants ne l'ont pas abandonné (il a une fille et un garçon et une famille de médecins connus).«Je vivais avec ma femme chez mes beaux-parents. Un jour, ma femme décède. Mes enfants étant mariés et stables, je suis resté chez ma belle-mère qui a fini par me dire qu'elle avait besoin de la chambre et voulait marier son fils. Une fois mon épouse morte, je n'étais plus le bienvenu. Cela fait près de six année que je suis ici et personne ne le sait et je ne le dirai à personne. C'est mieux ainsi pour tout le monde.»Khalti Zineb, la première jeune sage-femme en 1954 qui a même été propriétaire d'une cliniqueCette femme digne et sage, pas seulement par le métier, s'est retrouvée dans un foyer pour vieux à la suite du tremblement de terre de Boumerdès. Sur une vingtaine de membres de sa famille, elle est la seule à s'en être sortie indemne. Son histoire est quelque peu compliquée, car du jour au lendemain elle s'est retrouvée à Oran dans un foyer, sans aucune pièce d'identité et ne pouvant même plus prétendre à ses biens, spoliés, selon elle, par un proche puissant, aujourd'hui entre les mains de son Créateur. Des âmes charitables tentent de lui obtenir ses documents d'état civil afin qu'elle puisse aller à La Mecque avec d'autres pensionnaires qui ont bénéficié, grâce à un généreux donateur, d'un voyage pour une omra.La volonté existe, mais les moyens et le personnel font cruellement défautNous citerons en exemple la maison de vieillesse du Plateau. Comment peut-on imaginer que seules deux personnes soient chargées d'encadrer 38 femmes pensionnaires ' Les laver, les nourrir, les surveiller (certaines étant malades ou perturbées psychologiquement), faire le ménage, préparer à manger”? et de l'autre côté du mur 53 hommes pensionnaires à la charge de seulement deux hommes. Ces quatre travailleurs sont à saluer de même que leur directeur, qui essaye, tant bien que mal, d'être à l'écoute de chacun. Mais on ne peut leur demander l'impossible.Et il y a «eux», sans qui la vie de ces pensionnaires seraient un calvaire : les bénévolesNous ne citerons pas de noms car ils préfèrent garder l'anonymat, considérant que leur bénévolat n'a pas besoin de publicité mais davantage de personnes volontaires et dévouées.Ces personnes donnent de leur temps, de leur argent, de leurs relations et surtout de leur amour et de leur affection envers ces pères, ces mères qui ont tant besoin d'être seulement enlacés, caressés, chéris et d'entendre des «je suis là », «je t'aime»... Nous avons rencontré des bénévoles hors pair, comme cette femme humble, qui se reconnaîtra sûrement, qui a un mot pour chacun, qui connaît les pensionnaires chacun par son prénom, leurs histoires, leurs besoins, les câline, les rassure et les écoute. Mais seule, elle ne peut pas tenir.'elle tend la main à tous ceux qui veulent donner de leur personne pour contribuer à des jours meilleurs pour ces mamans, ces papas abandonnés.Des donateurs oui, mais pas ces nouveaux donateurs exhibitionnistesSouvent l'état des lieux de ces foyers pour vieux est mal en point. Mal chauffés, mal aérés, insalubres. Surtout les toilettes et les douches. Le besoin en lits confortables est pressant autant qu'en couches, en médicaments, en soins médicaux. Mais pas seulement, il y a aussi le manque de loisirs, de divertissement, de présence, d'accompagnement, d'aide pour leurs documents administratifs, leurs pensions qui sont souvent bloquées à cause d'un simple renouvellement de carte d'identité”? Autant de volets que seuls les donateurs et les bénévoles peuvent combler. Pour peu qu'ils se manifestent.Fort heureusement, elles existent ces âmes charitables, même si elles ne sont pas nombreuses ou pas régulières. Il y a ceux qui apportent des denrées alimentaires, d'autres des couches, certains organisent des après-midis récréatifs, des sorties en forêt, au hammam et certains vont jusqu'à offrir des pèlerinages à La Mecque. Mais ce qui est navrant et devient de plus en plus courant, ce sont ces donateurs qui aiment montrer ce qu'ils font pour ces personnes et n'hésitent pas à les exhiber en vidéo et en photos sur les réseaux sociaux. Ils oublient que ces gens qui n'ont pas donné leur permission ont une dignité, une intimité à préserver et qu'il faut respecter.Un appel pressant aux autorités, à leur tête le wali d'Oran, et aux âmes charitablesNos interlocuteurs bénévoles souhaiteraient voir par exemple le wali d'Oran rendre visite à ces centres, tels que celui du Plateau, pour constater en personne les besoins de ces hommes et ces femmes et même les besoins en personnel, qui doit impérativement être renforcé. L'autre souhait des bénévoles consiste en un appel lancé aux âmes charitables.«La présence est primordiale. Quand vous voyez un vieux pleurer, il a simplement besoin d'être consolé. Cela ne veut pas dire qu'à chaque visite il faut aller les mains chargées de dons, mais parfois seulement de tendresse et d'affection. C'est en leur rendant visite qu'on saura de quoi ils ont besoin et ce qu'on peut leur offrir, pour une fin de vie digne et paisible.»
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