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NOUS NE SEMONS PAS LES FLEURS, DE MOKHTAR SBIA Au commencement était la violence



Le premier roman du docteur Mokhtar Sbia raconte la vie quotidienne d'une paisible famille tlemcénienne emportée dans le tourbillon de la guerre d'indépendance. Une histoire humaine, car il y a aussi le tourbillon des sentiments et les zones obscures du mystère...
Cette triple dimension, à la fois métaphorique, politique et littéraire en fait un roman remarquable, l'auteur ayant greffé à vif un drame familial sur le drame de la guerre pour mettre en place les éléments constitutifs d'une tragédie. En effet, Nous ne semons pas les fleurs(le titre est une allégorie du péché originel, voire une métaphore de la violence) met en scène des personnages en proie à leurs pulsions souvent incontrôlables et parfois morbides. Des êtres victimes de leurs peurs et de leurs angoisses, qui ne savent pas pourquoi ils sont malheureux ni comment exprimer leurs réels sentiments. Durs et secs avec eux-mêmes et avec les autres, ces êtres-là exorcisent le mal par le mal, se libèrent par la violence, dans un cycle sans fin. Un destin tragique, comme s'ils étaient poursuivis par la fatalité. «La maladie, disait un auteur, c'est ce qui gêne les hommes dans l'exercice normal de leur vie, et surtout ce qui les fait souffrir.» Précisément, Mokhtar Sbia invite à une introspection attentive du genre humain pour mieux comprendre le mécanisme de la violence. Il tente de déceler les symptômes de la tragédie algérienne, en révèle et explique les séquelles. Le romancier est ici dans son rôle de thérapeute qui cherche à soigner le mal et vaincre le traumatisme. C'est pourquoi tous les personnages sont saisis dans leur être vrai, c'est-à-dire dans leur subjectivité, leur faiblesse et parfois leur pathos. Dans ce récit polysémique, où plusieurs thèmes sont abordés, le recours aux référents historiques n'est alors qu'un prétexte à témoigner autrement de cette Algérie contemporaine née d'une éprouvante guerre de Libération nationale. Le registre fable fantastique, riche d'une matière où puise avec bonheur le romancier, contribue à libérer l'histoire de son côté officiel ou sacré. Nous sommes au début des années 1950. A la périphérie de la ville de Tlemcen, les deux quartiers historiques Agadir et Kessarine avec leurs immenses vergers. Une grande famille de notables, les Rostane, vit à Kessarine au milieu d'un vaste et magnifique jardin. Sur cet espace enchanteur et plein de mystères, qui leur sert d'exutoire, veille Tergou, la femme démon d'Agadir. Dans le contexte historique particulier de l'époque, toute une galerie de personnages commence à entrer en scène. Zhor, figure centrale, en émerge. Elle est à la fois la mère, la gardienne des traditions et la femme qui véhicule la mémoire. Personnage complexe, elle est aussi victime de la double aliénation que lui font subir le système patriarcal et l'oppression coloniale. Orpheline de père, sevrée d'affection maternelle, cette femme inachevée sera incapable de donner de l'amour à son tour. Après son mariage avec Malek, l'aîné de ses cousins Rostane, Zhor devient la mal-aimée et la bonniche de ses bellessœurs. D'une activité débordante, elle néglige quelque peu l'éducation de ses enfants Asma, Moulay et Titi. Son souffre-douleur (et de toute la grande demeure familiale), c'est son dernier-né Titi (diminutif de Fethi). Celui-ci, un enfant hyperactif, se voit rejeté et incompris par cette mère trop nerveuse qui l'exclut par son triple non : «Je ne suis pas satisfaite, tu est un incapable, tu ne mérites aucune estime. » Il faut dire que cet autre personnage majeur du roman se distingue par son caractère espiègle et son esprit éveillé. Au contraire de son frère Moulay (qui représente l'ordre), Titi est un gosse qui ne tient pas en place, curieux, vif, intelligent, perspicace, courageux, débrouillard et serviable. Hélas, il fait désordre et il est souvent raillé et corrigé alors qu'il a tant besoin de l'amour des siens. «La carence affective est une caractéristique de la famille nombreuse et la guerre avait installé chez eux des réflexes d'autodéfense», relève le docteur Sbia. Chez les Rostane, le désert des sentiments fait ainsi partie du décor, comme s'ils étaient prédisposés, par atavisme, à une telle aridité. Le point d'orgue de la tragédie, ce sera la fugue, la disparition du petit Titi, qui, par son geste, voulait attirer l'attention de Zhor. L'enfant prodige avait soif de liberté, il cherchait un statut, une voie... Pendant ce temps, la guerre fait rage et les événements s'accélèrent. Les «Frères» (et parmi eux «une nouvelle race de partisans») ont, depuis, investi le jardin des Rostane. A leur tête, le trio des Zelbouniens (ce nom si charmant fait référence au village -tribu de Zelboun). De drôles de lascars qui prennent le pouvoir par la terreur. Ils ont surtout profané le jardin de Kessarine, ce qui fait dire à Titi : «Désormais, d'autres monstres—réels ceux-là — se substituaient à Tergou.». Après l'indépendance, les Zelbouniens opportunistes et violents «vont faire vivre leur peuple dans l'anarchie». Ils portent sur le front le signe de la bête, ce «naseyah» menteur et pêcheur tel que décrit par le Coran. Ou encore le «syndrome dysexécutif du lobe frontal», que les neurologues caractérisent comme signe fréquent chez les personnes violentes. Au grotesque, la fable fantastique va à la fin mêler le merveilleux avec l'apparition de Tergou devant Zhor. L'ange gardien du jardin et d'Agadir lui prédit qu'elle vivra longtemps, mais sans jamais connaître le repos pour avoir failli à son devoir de mère. Mais peut-être que Titi, le «défenseur d'Agadir, du jardin et de ses secrets», reviendra-t-il un jour ' Pour que naisse et vive une Algérie nouvelle. Cette Algérie enfin apaisée et qui saura aimer ses enfants. Nous en saurons un peu plus grâce aux romans suivants de Mokhtar Sbia (qui sont à paraître), Nous ne semons pas les fleurs étant le premier ouvrage d'une trilogie très prometteuse.
Hocine Tamou
Mokhtar Sbia, Nous ne semons pas les fleurs, éditions Aloulfia Talita, Oran 2010, 258 pages
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