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«Nous n'avons pas su occuper l'espace après la crise»



«Nous n'avons pas su occuper l'espace après la crise»
Qui mieux que Candido Grzybowski pour expliquer le sens du Forum social mondial et faire le point sur sa situation actuelle ' Sociologue de formation, Candido Grzybowski est directeur de l'Institut brésilien d'analyses sociales et économiques.Et il est surtout, comme nous le disions plus haut, l'un des fondateurs du FSM. Intervenant lors d'une des «Tables de Controverse» qui avait pour thème : «Anciens et nouveaux mouvements : quelles alternatives dessiner ensemble», Candido Grzybowski constate que le Forum social mondial est en train de s'essouffler. Malgré la «vitalité» de cette édition tunisienne, comme l'a souligné avec enthousiasme la Péruvienne Gina Vargas, du Conseil international du FSM, Candido reste lucide. «On en est déjà à 14 années d'existence.Et ce mouvement commence à perdre son souffle», reconnaît-il, un brin amer. «Certes, il a gagné en ardeur ici, mais il en perd au niveau mondial. Et notre tâche au niveau mondial reste donc un grand défi, surtout en ces temps de crise.On n'a pas su occuper l'espace après la crise. Le néolibéralisme sauvage est devenu pire qu'avant, et au lieu de construire un autre monde, on va vers un monde encore pire», s'indigne-t-il Candido Grzybowski rappelle, à grands traits, les folles années des débuts et l'immense ferveur qui avait accompagné l'émergence du mouvement altermondialiste. «A l'époque, nos Tables de Controverse se déroulaient dans des stades, et on faisait le plein», se souvient Patrice Barrat, fondateur de l'ONG française Bridge Initiative International qui a lancé ce concept et qui accompagne le forum depuis ses grands débuts.Comme ce fut le cas au stade Gigantinho de Porto Alegre, en 2003. «Le Forum social mondial est né, explique Candido Grzybowski, dans une conjoncture très spécifique, à savoir les premières grandes vagues néolibérales du début des années 1990 avec la globalisation, la création de nouvelles institutions pour promouvoir le libre-échange, la mercantilisation de tout, la marchandisation de tout, et la hantise d'imposer le même modèle pour tout le monde. Il y avait une espèce de référence idéologique et politique qui était Davos.Nous sommes nés contre Davos, et ça, c'est fondamental de le souligner. Nous sommes nés contre ce pouvoir multinational concentré entre les mains de quelques organisations, quelques grosses corporations, quelques banques, quelques gouvernements, quelques médias aussi, pour contrôler le monde. Ils se réunissent à Davos jusqu'à aujourd'hui dans le Forum économique mondial», détaille-t-il. «On nous disait il n'y a pas d'autre alternative, et nous on est nés en affirmant : un autre monde est possible !» Le sociologue brésilien en parle avec émotion : «C'était ça notre motivation.L'unité, le grand défitC'était de soulever l'espoir, et ce mouvement a eu une adhésion qui dépassait nos espérances.» Il indique dans la foulée que «le forum a toujours constitué une grande attraction pour les jeunes. 30 à 40% des participants ont moins de 25 ans.» Et de poursuivre : «Il y a eu d'emblée un moment de confrontation. Il y a eu un impact sur les négociations de commerce à Seattle avec l'OMC. C'est dans ce contexte que le Forum est né. On est né en disant : nous, on peut faire la différence, on peut faire un autre monde. Quand je dis ??nous'', c'est en tant que citoyens du monde. Encore faut-il nous construire en tant que tels.On fait partie de la même planète, de la même humanité, sauf qu'on ne se connaît pas. Le défi était de créer des liens entre nous.» A propos du socle idéologique du mouvement altermondialiste, Candido plaide pour l'élaboration d'une nouvelle culture politique : «Nous assistions à l'épuisement de toutes les cultures de gauche du XXe siècle qui avaient des idées sur la transformation du capitalisme.Il fallait créer une nouvelle culture politique capable de survivre à la diversité qui était la nôtre», dit-il. «Est-ce qu'il fallait qu'elle soit basée sur une certaine classe sociale en ignorant les autres '» se demande Candido, avant de répondre : «Nous, on voulait une culture politique inclusive.Une politique démocratique radicale qui respecte et qui valorise la diversité.» Selon lui, ce nouveau courant devait être alimenté par des «sujets collectifs se présentant en tant que mouvements citoyens se respectant dans leur diversité». «Mais l'unité, ça reste un grand défi», concède-t-il. «Le problème, c'était : avons-nous besoin d'être en liaison avec des gens qui acceptent cette idée de bâtir de nouveaux mouvements citoyens mondiaux '» Et de faire remarquer : «C'est pour ça qu'on tourne dans le monde.C'est pour tisser ces nouvelles connexions.» Il confie en passant : «Moi, je viens du Brésil. Je suis d'origine polonaise, d'une culture européenne. Mais pour décoloniser nos têtes, il faut cette diversité, et une partie de cette diversité, vous ne pouvez pas l'ignorer, c'est vous.On a besoin de la richesse de la culture arabe, mais pas seulement la culture arabe. Le monde est grand, et notre défi c'est comment se connecter aux autres.» Estimant que le monde va de mal en pis sous la conduite des politiques néolibérales, ils'interroge : «Comment empêcher le pire ' Comment bâtir un autre monde ou d'autres mondes ' Ça, c'est un défi fondamental pour nous. Il ne faut pas oublier cette vision stratégique qui est de construire un autre monde.» Parlant du processus démocratique en Tunisie, le cofondateur du FSM incite à s'inspirer de cette expérience «et voir les liens que cela crée avec les autres citoyens autour du monde.Et voir comment, avec notre diversité, nous, hommes et femmes de différentes cultures, de différentes histoires, nous pourrions nous entendre autour de certaines bases et valeurs communes pour bâtir un monde de justice sociale, un monde de participation, et qui respecte la diversité naturelle.»En homme d'expérience et intellectuel avisé, Candido Grzybowski prévient : «Mais n'oublions jamais la question du pouvoir. Il y a un pouvoir au niveau global qui est colonisé, privatisé, marchandisé par les grosses corporations, et nos gouvernements ont perdu la capacité de résister. Ils ne font que suivre la recette.» Pour autant, Candido ne s'avoue pas vaincu et continue de croire dur comme «faire» que d'autres alternatives s'offrent à nous. «Il faut quand même avoir le rêve de ce possible, il faut croire que c'est possible», martèle-t-il, avant de lancer avec conviction : «Vous avez réussi à faire tomber un dictateur, maintenant il faut faire tomber la dictature du Capital et des multinationales !»


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