El Watan Week-end s'est rendu dans les quartiers ennemis, Bab Al Tabbaneh et Djebel Mohsen à Tripoli, où alaouites et sunnites libanais se retrouvent au c'ur du conflit syrien. Les uns sont partisans de Bachar Al Assad, les autres combattent sa politique répressive.
Tripoli (Nord du Liban)
de notre envoyée
La deuxième ville du Liban, Tripoli, se déverse dans la Méditerranée, comme pour fuir son présent compliqué. Beaucoup de constructions autour du centre mythique de la ville du nord, berceau du sunnisme. La Syrie voisine est à 22 km, chaque onde conflictuelle provenant de l'autre côté de la frontière se ressent dans le c'ur de la ville. Les murs des immeubles sont couverts d'affiches géantes, représentant des «martyrs», des hommes politiques de toutes les tendances, pour la plupart morts, durant la guerre civile ou au cours des derniers conflits entre communautés. Mosquées et églises se confondent dans un décor antique. Les vents de la Méditerranée arrivent jusqu'à Bab Al Tabbaneh et Djebel Mohsen, mais n'apaisent pas pour autant le volcan sur lequel se trouvent les deux quartiers séparés par une simple route, portant le nom de Rue de la Syrie ! Une démarcation insignifiante qui donne l'impression, pour ceux qui ne connaissent pas la région, mais entendent parler du conflit entre les deux communautés alaouite et sunnite, qu'il s'agit de deux villes et non pas de deux quartiers mitoyens.
«Je n'ai pas quitté mon pays pour fuir une réalité, mais pour permettre à mes enfants de ne pas choisir entre un père sunnite et une mère alaouite», nous confie Samih Al Fadi, spécialiste libanais des problématiques religieuses, installé depuis 10 ans en Grande- Bretagne. Pour mesurer les difficultés de cohabitation, il faut rencontrer les uns et les autres dans leurs fiefs, chez eux, en famille ou avec leurs partisans. Bien que Tripoli est à 80% sunnite, il y a pas moins de 50 000 alaouites et une minorité d'orthodoxes et de maronites. Les deux importantes communautés se partagent les hauteurs de la ville. Un angle stratégique qui domine la ville entière. Depuis la reprise des conflits en août dernier, suite à l'assassinat du cheikh sunnite Khaled El Baradei, le calme semble menacé à nouveau par les accusations des uns et des autres. Discrète, l'armée libanaise se positionne dans les rues sans faire de ronde. Elle ne semble pas décidée à trancher fermement «L'armée ne peut pas intervenir directement, puisque en son sein même, il y a des sunnites et des alaouites. La question de la religion au Liban est à la fois le fondement de tous les systèmes et l'épicentre des problèmes pour les politiques libanais», explique Samih Al Fadi en déplorant que «l'armée ne soit pas plus opérationnelle sur le terrain, d'autant plus qu'elle a une grande expérience, c'est la seule qui pourra mettre un terme aux dépassements des uns et des autres».
Pour se rendre à Bab Al Tabbaneh et Djebel Mohsen, il faut prendre un taxi qui vous demandera 15 000 livres libanaises. Le taxi qui nous emmène remarque notre accent algérien, et demande directement si nous sommes sunnites. Coup de bol, il l'est aussi ! Ce qui facilite la communication et le met à l'aise. Abou Fayçal, 45 ans, est chauffeur de taxi depuis 16 ans. Pendant le trajet, il décrit brièvement le climat d'insécurité à Bab Al Tabbaneh et Djebel Mohsen : «J'ai six enfants, je suis sunnite et je ne gagne pas assez ma vie. Mes préoccupations actuelles sont de nourrir ma famille. J'ai quitté Bab Al Tabbaneh pour ne plus subir les assauts de Djebel Mohsen.» Des Abou Fayçal, il y en a des centaines. Ils ont décidé de quitter le quartier pour s'installer dans une autre ville, pour ceux qui en ont les moyens. D'autres se contentent de changer de quartier. Arrivé à l'entrée du «territoire» des alaouites, le chauffeur de taxi nous conseille de rester sur nos gardes, quitte à dire que nous sommes «alaouites et militants du Hezbollah» afin «d'éviter les problèmes» !
Nous nous dirigeons alors vers le quartier général de Rifaat Eid, secrétaire général du Parti arabe démocrate alaouite. Tout au long de la Rue de la Syrie se succèdent les affiches de Bachar Al Assad et de son père Hafez. Deux points de positionnement de l'armée libanaise longent la rue, une présence bien timide. Aucun doute, c'est bien le quartier contrôlé par les alaouites, partisans de Bachar Al Assad. Une entrée ultra-sécurisée retient l'attention : c'est le quartier général de Rifaat Eid. Ce personnage défraie la chronique au Liban et les chouyoukh (chefs religieux sunnites) que nous avons approchés l'assimilent à un «petit Satan».
Après avoir décliné notre identité, nous demandons à le rencontrer. Le gardien, un géant des montagnes, s'exécute et passe un coup de fil et en l'espace de deux minutes, une voiture se dirige vers nous avec à bord une responsable du bureau de Rifaat Eid. Elle nous invite chaleureusement à l'accompagner. On se dirige vers une grande salle d'attente, on vérifie mon identité. La secrétaire disparaît pendant un bon quart d'heure, puis revient pour annoncer que Rifaat Eid ne peut pas nous recevoir puisqu'il est en entretien avec la BBC. Elle propose de consulter les membres du bureau politique du parti et nous conduit à leur siège. Surprise, c'est une boutique de vêtements pour hommes, dont une partie est aménagée en bureau. C'est quasiment un autel à la gloire de Hassan Nassrallah et de Bachar Al Assad.
«Nous n'avons pas à cacher notre attachement à Bachar, nous avons le devoir de le soutenir, comme il l'a toujours fait avec nous. Si Bachar tombe, les alaouites seront en danger, c'est pour ça que nous devons maintenir le cap !», déclare Maâlem Ahmed, un cinquantenaire portant un mystérieux tatouage sur le bras, probablement hérité de la guerre civile. Les alliés libanais du régime de Bachar Al Assad semblent organisés et influents, ils sont une minorité dominante fidèle à Damas. Ils accusent les sunnites de Bab Al Tabbaneh d'extrémisme religieux et se montrent réticents au dialogue entre les deux camps. «Quand les troubles commencent, c'est le mufti de Tripoli, cheikh Malek Châar, qui convoque les partis pour trouver une solution. Aujourd'hui, quand Bachar veut réprimer les sunnites dans la région, il manipule les alaouites, en leur faisant croire que s'il est déchu, les autres communautés se retourneront contre eux. Ces alaouites oublient qu'ils sont d'abord Libanais. Le mufti trouve de plus en plus de difficultés à résoudre les problèmes», explique Samir, un des membres de l'exécutif de Dar El Fatwa. Le quartier sunnite est en contrebas de Djebel Mohsen.
Les immeubles sont vétustes, les enfants ne sont pas tous scolarisés, les magasins de fortune n'ont pas grand-chose sur les étalages... Les posters de Saad Hariri et de son père sont placardés dans toutes les boutiques, cafés et garages. Dans la rue du café principal, Mohamed, responsable de quartier, rafistole une fontaine, il a une arme à feu et deux hommes l'accompagnent dans ses déplacements. «On est en sécurité dans le quartier, mais je suis, de nature, méfiant, alors mieux vaut sécuriser chaque centimètre de ce quartier.» Les façades des immeubles qui sont en première ligne, face à Djebel Mohsen, sont criblées d'impacts «Vous voyez la circonférence de l'impact, ce sont des armes lourdes, probablement russes. Ce n'est pas pour effrayer mais pour tuer», explique Mohamed. Pendant que certains politiciens libanais ferment les yeux sur l'armement dans les quartiers, d'autres le fournissent. «Bachar est directement impliqué dans le conflit qui oppose Bab Al Tabbaneh à Djebel Mohsen. Il envoie un message explicite à nos politiciens en leur prouvant qu'il peut mettre le feu au nord du Liban», précise un responsable militaire de la région. «Le mufti de Tripoli est catégorique, la problématique de l'armement est le point crucial de tous les conflits. Si on ne désarme pas tous les groupes, aucun dialogue ne sera possible», conclut-il.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Faten Hayed
Source : www.elwatan.com