-Le ministère du Commerce a entamé depuis quelques semaines des opérations d'envergure pour éradiquer les marchés informels. Quel crédit accorder à ces opérations'
La question qu'il faut se poser, c'est pourquoi avoir attendu dix ans pour prendre en charge le problème du marché informel '
S'agit-il d'une campagne ponctuelle pour calmer la grogne populaire induite par les nuisances occasionnées par cette activité, ou d'une réelle stratégie de régulation du commerce intérieur et extérieur ' Les pouvoirs publics se sont-ils donné les moyens humains et matériels pour juguler ce phénomène sociétal ' Tout porte à croire que nous nous acheminons vers une réaction éphémère pour amuser la galerie et que dans un laps de temps mesuré, le marché informel fleurira de nouveau... comme par le passé !
Pourquoi j'en suis certain ' Car les conditions objectives de la lutte contre le commerce intérieur et extérieur ne sont pas réunies et que les mesures retenues ne sont que folkloriques, puisque ne s'attaquant qu'aux derniers maillons de la chaîne et surtout ne traitant pas le problème à la racine.
Tous les citoyens se rappellent de policiers en train de courir derrière des vendeurs à la sauvette ou sur les trottoirs, la population était même compatissante avec ces jeunes qui nous assénaient un argument massue : «Je fais ce métier pour ne pas tomber dans la délinquance synonyme de violence !» Les résultats sont accablants pour ceux qui souhaitent les voir, car non seulement le marché informel n'a pas cessé mais il s'est renforcé et se porte mieux que jamais auparavant ; vive la répression qui conforte par la suite une situation de fait et qui devient, au fil du temps, une activité légale ! Les pouvoirs publics font tout pour favoriser le commerce informel en modifiant les textes, en instruisant les services concernés, en délivrant des fetwas légalisantes, en affichant les emplois créés par le secteur... Il ne manque plus que la récompense par le prix du «meilleur trabendiste de l'année» ! Force est de constater que le commerce formel, lui, est en retrait voire en régression, il alimente même le commerce informel qui devient la règle en usage dans notre économie.
-On a parfois entendu dire que le marché informel était toléré par les autorités du fait qu'il représentait une solution aux besoins d'une certaine catégorie défavorisée de la société. Pensez-vous que le gouvernement a une autre alternative quand on connaît le nombre d'emplois et les revenus que générait ce marché '
On se focalise sur cet argument pour cacher le plus important, à savoir les barons qui alimentent ce marché et qui sont au sommet du pouvoir, réalisant des milliards de DA de bénéfices nets d'impôts. Cet argent va se transformer en devises, dans un autre marché national informel et s'exporter vers l'étranger (l'Espagne actuellement offre des avantages), pour se transformer en biens immobiliers multiples et divers, secteur de blanchiment d'argent sale, privilégié des barons des trafics (où en est l'affaire oranaise des trafiquants de
devises '). Le c'ur de la problématique du marché informel est à cet endroit, tout le reste n'est qu'un écran de fumée. Y a-t-il des solutions sérieuses à l'éradication du marché informel dans la paix sociale ' Bien sûr, évidemment ! Poser ainsi la question s'est déjà résoudre le problème à moitié et mener une politique à court, moyen et long termes de construction d'un système commercial transparent et fluide dans notre pays, comme cela existe dans tous les pays du monde, sauf en... Algérie ! Mais ce système exige une condition sine qua non, la volonté politique d'éradiquer les rentes de situations que génère ce marché, pas pour les derniers maillons de la chaîne qui ne prélèvent que les miettes, mais de ceux qui l'alimentent avec des milliards de DA. Autant demander à ce lobby puissant de scier la branche sur laquelle il est solidement assis.
-Il est souvent admis que derrière ces marchés sauvages se cachent des lobbies, des barons de l'import, des contrebandiers. Peut-on voir dans l'action du ministère du Commerce une guerre déclarée à ces gens-là '
A l'évidence, les marchés sauvages sont nés de la quasi-inexistence de nouveaux marchés légaux (Halles centrales, marchés de gros, de demi-gros, de détail, de marchés hebdomadaires spécialisés, aux puces, patentés, foires, expositions-ventes... Autant d'architectures commerciales urbanistiques et rurales qui auraient pu structurer cette activité économique essentielle, créatrice de richesses et d'emplois, mais surtout porteuse de traçabilité, de fluidité et de transparence. Malheureusement, la non-action du ministère du Commerce durant plus d'une dizaine d'années ou son consentement par défaut s'est traduite par la décision de mobilisation de la DGSN pour faire le «sale boulot», dévolu à d'autres institutions!
Cette décision est criminelle puisque attentatoire à un corps de sécurité de l'Etat qui n'a ni les prérogatives légales et réglementaires, ni les moyens humains, matériels, logistiques et de formation pour prendre en charge la mission de régulation du commerce intérieur et extérieur, dévolue par les textes fondamentaux à l'administration du commerce. Cette dérive grave va se traduire (si ce n'est déjà fait) par la canalisation de la colère populaire sur ce corps sensible, car proche de la population (interface entre le pouvoir et la société), ce qui risque de produire l'irréparable, c'est-à-dire l'agression populaire des infrastructures et des personnels de la DGSN. Les responsables de cette institution de l'Etat devraient bien réfléchir avant d'accepter cette subrogation qui risque de porter atteinte à la cohésion de l'institution elle-même, devenant incontrôlable. La DGSN, sous l'autorité et le contrôle de l'institution judiciaire, doit inspirer le respect et non la crainte, afin de mener à bien sa mission universelle, ô combien difficile, de protection des personnes et des biens, mission qu'elle ne pourra pas correctement prendre en charge si elle est impliquée, par ailleurs, dans des campagnes sans lendemain, aux objectifs incertains et flous.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Safia Berkouk
Source : www.elwatan.com