Je sais ce que
vous allez penser. Cinquante-cinq ans, c'est trop jeune pour prendre sa
retraite. C'est ce que me dit mon vieux père. Lui aussi était instituteur avant
de devenir directeur d'école primaire. C'était une autre époque. Il n'imagine
même pas ce qu'est devenu le métier. Ne croyez pas non plus qu'il s'agisse d'un
effet d'aubaine. Cela fait longtemps que j'ai pris ma décision. Avant même que
Sarkozy ne soit élu et qu'il ne lance sa réforme. Dès le milieu des années
1990, j'avais compris que les choses allaient empirer. Croyez-moi, pour être
instit aujourd'hui, il faut avoir la vocation et se dire que rien ne sera
facile.
Dans cette petite école que vous connaissez
bien, j'ai vu les choses se dégrader peu à peu. Je ne parle pas des conditions
matérielles même si avoir des classes de trente gamins est un non-sens
pédagogique, surtout lorsqu'on sait que la maternelle est destinée à les
préparer au CP. Non, je parle des comportements. On se connaît bien, n'est-ce
pas ? Vous savez que je ne suis pas raciste mais il y a des choses qu'il faut
dire sans se voiler la face.
Il y a trente ans, des parents immigrés,
maghrébins ou africains, venaient nous voir en nous disant : « si mon enfant ne
travaille pas bien, s'il se comporte mal, il ne faut pas hésiter à le corriger.
Frappez-le autant que vous voudrez pourvu qu'il réussisse ses études. » On
avait du mal à leur expliquer que c'était interdit, que ce n'était pas notre
rôle mais ce qui m'émouvait le plus, c'était cette confiance totale qu'ils
avaient en nous. Ils comptaient sur nous pour que leurs enfants s'en sortent
mieux qu'eux. Vous ne pouvez pas imaginer quelle motivation cela créait. Je me
sentais obligée d'en faire plus pour leurs gamins, de n'avoir de cesse de les
tirer vers le haut.
Et puis les choses ont changé. Maintenant, le
moindre reproche équivaut à une accusation de racisme. On y réfléchit à deux
fois avant d'écrire un mot sur le carnet de correspondance. Quand vous demandez
à voir les parents parce que le gamin dit des insanités en classe – allez
savoir où il les a apprises – vous savez que vous vous engagez dans un
processus qui peut vous mener au tribunal. Si, si, je vous assure. Ça m'est
arrivé il y a deux ans. La directrice et moi on s'est retrouvé devant la
justice parce qu'on avait osé dire à des parents qu'ils feraient peut-être bien
d'emmener leur fils de cinq ans consulter un psychologue. Il n'arrêtait pas de
frapper – violemment – ses camarades. Que conseiller d'autre ? Le ton est très
vite monté, il y a eu d'autres motifs de convocation et, au final, il a fallu
que je trouve un avocat…
J'ai toujours du mal à comprendre. Je suis
sûr qu'au Maghreb ou en Afrique noire, ces parents ne se comporteraient pas
comme ça. Je suis allée au Mali, j'ai vu à quel point l'instituteur y est
respecté. Ça me rend amère. Se faire traiter de raciste parce qu'au bout de la
dixième fois, on finit par reprocher aux parents de ne pas avoir signé le
carnet de correspondance ou de ne pas avoir vérifié si le travail demandé a été
fait, est quelque chose d'injuste. On m'a menacée, injuriée. Quand je convoquais
des parents, c'est parfois un vague cousin voire un voisin qui se présentait
les mains dans les poches ou bien alors, c'était le grand frère qui me disait,
l'air de rien, qu'il connaissait mon adresse... Vous imaginez comment les
choses doivent se passer au collège.
Mais ce n'est pas le pire. J'en parle parce
que ce sont des expériences un peu traumatisantes mais, pour être honnête,
elles ne sont pas les plus nombreuses. Je pense même que cela pourrait rester
supportable s'il n'y avait pas le reste. Le quartier a changé. Avant, il y
avait une vraie mixité sociale. Maintenant, c'est le règne des bobos. Ils ont
de l'argent, ils pensent que l'école est un commerce comme les autres, qu'il
suffit qu'ils exigent pour obtenir ce qu'ils veulent et que le personnel de
l'éducation est à leur service. Petit à petit, les associations de parents
d'élèves ont commencé à leur ressembler. Elles sont vindicatives,
soupçonneuses, tatillonnes. Le dialogue est difficile alors que l'on pourrait
penser que ce serait l'inverse avec ces gens instruits et cultivés.
La décontraction du bobo est un leurre. Ça
donne l'impression de ne pas se soucier des contraintes de la société, de s'en
être affranchi, mais en réalité, ça met une pression terrible aux enfants pour
qu'ils soient les meilleurs, pour qu'ils sachent lire et compter avant tout le
monde – alors que ce n'est pas l'objectif pédagogique de la classe. Ça veut du
travail à faire à la maison, ça exige des cours d'anglais et d'informatique. Ça
arrive le matin en trottinette ou rollers aux pieds et, sans dire bonjour, ça
fait un scandale parce que l'on ne retrouve pas la cagoule du petit. Il y a
aussi la question des horaires. On a beau expliquer qu'il faut absolument que
la matinée de travail commence à huit-heures quarante, des parents déposent
systématiquement leurs enfants avec quinze minutes de retard. « Vous êtes des
névrosés de la montre », m'a même dit l'un d'eux.
On demande trop à l'école. Avant, il
s'agissait de donner une éducation aux enfants. Maintenant, il faut les élever
ainsi que leurs parents. On se prend dans la figure tous les dysfonctionnements
de la société et, dans le même temps, le gouvernement réduit les effectifs et
entretient l'idée que l'éducation nationale est un gouffre de gaspillages. Je
crois que la droite n'a pas fini de prendre sa revanche sur les instituteurs.
Je suis persuadée qu'elle n'a jamais pardonné leur rôle dans le combat pour l'école
laïque ou pour le Front populaire. On monte les gens contre nous, on nous
accuse d'être des privilégiés à cause des vacances mais on oublie ce
qu'enseigner exige comme sacrifices et don de soi. Un pays qui n'aime pas ses
instituteurs est un pays qui va mal, monsieur. Qui va très mal.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Akram Belkaid: Paris
Source : www.lequotidien-oran.com