Oran - Revue de Presse

Mayoufa... La brune chasseresse



Une fébrilité inhabituelle a envahi le village. Depuis plusieurs semaines on s'affairait sans relâche pour que l'accueil soit au niveau de la réputation de l'illustre enfant du pays dont le retour de son exil doré est annoncé. Spécialement bitumée par la municipalité pour le grand événement, la route qui monte vers le château de si el hadj Abou-ElKhourti est encombrée par un flot de luxueuses voitures dont les heureux propriétaires jettent tout juste un rapide regard de condescendance sur la foule de curieux qui s'agglutine sur leur passage. Les service d'ordre ramené expressément sur les lieux pour assurer la fluidité de la circulation avaient commencé par faire disparaître tous les signes qui pourraient évoquer une quelconque misère et déparer le panorama où tout doit respirer le confort et le bien être. Les mendiants et autres Sdf ainsi que les charrettes et les petits étals de revendeurs de cigarettes ou de fruits et légumes ont été délocalisés vers d'autres endroits hors de vue pour le temps des festivités. De gros bonnets sont dans nos murs lançait quelqu'un qui donnait l'air d'être dans le secret des initiés et poursuivait dans la confidence et sans sourciller que ce sont les équipes promises lors du passage de tel ministre et dépêchées de la Capitale pour l'inauguration des chantiers de raccordement de plusieurs quartiers de la ville aux réseaux d'électricité, du gaz et de l'eau potable qui allait de ce fait couler H-24 ! Une grosse limousine encadrée par une double haies de cavaliers,précédée et suivie par deux 4.4 aux pare-chocs chromés se détache du cortège et ralentit au niveau du vieux Omar,un retraité de l'Education Nationale, tout juste revenu au village natal,après une longue absence, se faire délivrer un extrait de naissance original pour un hypothétique dossier de demande de logement social .Ses articulations,qui geignaient à chaque pas,menaçaient de le trahir et il allait s'adosser au mur pour reprendre son souffle quand un homme corpulent et bien habillé baissa la vitre du véhicule et l'appela par le cri de ralliement de la bande de garnements de sa tendre jeunesse.  Interloqué par la familiarité de l'apostrophe il se tourna vers la voiture et écarquilla les yeux en se trouvant en face d'un visage, qui malgré le double mentons et autres bajoues pendantes, signes distinctifs des gens importants, a gardé le même regard sournois de quelqu'un qui ne lui était pas totalement inconnu .Ils se regardèrent un long moment. Quelques efforts d'une mémoire grinçante et le secours de plusieurs laudateurs qui s'étaient tout de suite rassemblés autour de la voiture de si Elhadj ont fini par lui rappeler son ancien camarade de classe, un orphelin pris en charge par la communauté qui depuis l'échec au certificat d'études avait quitté le douar pour rejoindre la capitale. Depuis ce temps il a perdu sa trace, jusqu'au jour où on lui apprendra que Kouider avait mal tourné et qu'il partageait son temps entre la prison et la fréquentation des marginaux lorsqu'il retrouvait la liberté. Après avoir écumé les endroits mal famés de la capitale et fourbi ses armes dans le milieu auprès des plus grands truands du terroir il alla parfaire sa formation du coté de Marseille avant de remonter vers Barbés à Paris où il se spécialisa dans la traite des blanches qu'il expédiait par charters entiers vers les pays du golf. Les zones de son corps qui n'étaient pas zébrées par les cicatrices, marques indélébiles de ses contacts très rapprochés avec la pègre étaient recouvertes par d'horribles tatouages, évocateurs des rivages où il a occasionnellement jeté l'ancre jadis et qu'il essaye sans beaucoup de succès de faire disparaître à coup de chirurgie esthétique. Les souvenirs communs remontent rapidement à la surface et estompèrent, pour un moment, les différences de statut social entre les deux hommes.Le milliardaire à la limousine rutilante qui portait à l'époque le prénom sympathique et pur jus de Kouider avant de se «découvrir» opportunément et à l'instar des nouveaux magnats de la finance, un illustre ancêtre du nom d'Abou-El-Khourty et Omar,le respectable ex-professeur de lycée qui s'escrimait chaque mois avec son humiliante pension de retraite pour atteindre au prix de mille et une combines et privations le terme du mois prochain. Après de franches salamalecks entre les deux anciens camarades, Omar est invité à se joindre aux invités qui affluaient et ils remontèrent dans la limousine qui s'engagea sur la cote et pénétra dans un immense jardin où se dressait une imposante villa en mesure d'héberger facilement toute la population du douar. Un personnel en tenue se précipita dés que les portières furent ouvertes et conduisit les deux hommes dans un salon cossu, meublé avec une profusion de luxe et dans lequel les attendaient plusieurs convives arrivés de tous les coins du pays et même de l'étranger. D'emblée le malheureux Omar, fasciné par cette débauche de luxe et complètement hors jeu, n'arriva pas à trouver ses marques au milieu de tous ces milliardaires qui ne parlent que d'affaires en euro et d'investissements dans l'import- import à coup de millions de dollars. Il s'aperçu, à travers leurs manières de se comporter, qui rappellent les maquignons dans un marché de bestiaux, que la plupart avaient un dénominateur commun : analphabètes, les plus «bagagés»d'entre eux n'ont pas du achever le cycle primaire, tous ont barbotés dans des affaires scabreuses et il y a même certains parmi eux qui ont eu des démêlés avec la justice. A écouter le genre de sujets débattus et le niveau culturel de la discussion on est vite persuadé que ces gens n'ont jamais été étouffés par les scrupules. Elkhorty, en maître des céans, semblait détenir le rôle dominant dans ce groupe et tout le monde évitait de le contrarier et l'écoutait même avec beaucoup de prévenance.Il incarnait incontestablement le parrain et personne n'osait mettre en doute son pouvoir ou ses décisions.D'ailleurs il en singeait avec beaucoup d'aise les différentes attitudes dictées par les circonstances, jusqu'à la façon de fumer des havanes. Une personnalité forgée et aguerrie par des années d'immersion dans les grandes familles de la mafia internationale. Omar, qui ne savait plus quoi faire dans cet étrange folklore commençait à regretter amèrement de s'être laissé embarquer dans cette galère.Prétextant un malaise, il se retira dans le coin le plus éloigné pour ne plus subir la cacophonie ambiante. Après une ripaille gargantuesque, honorée à sa juste valeur par les adeptes «des festins de la démesure»* et quelques rots retentissants, on aborda, avec une ostensible solennité, l'objet de la curiosité générale : la fille de l'illustre amphitryon convole en juste noces ! La fille de si El Hadj-Abou-ElKhourty ! Un moment abasourdis par la nouvelle, les convives, en habitués pourtant de toutes les extravagances de notre société, reprennent laborieusement leurs esprits. Le père du soupirant qui vient juste de terminer son service national s'avance et dans le plus strict respect des coutumes il demande à si el hadj d'accorder la main de sa fille à son fils. Lorsque l'imam annonça les prénoms des heureux élus, Omar tomba carrément à la renverse en entendant celui de la future épouse : Sonia, un nom de guerre dans l'air du temps de la sulfureuse Mayoufa ! L'affreux laideron, connue comme un loup blanc dans toute la région. Il s'agit de la fille unique de si El hadj après la disparition en bas âge de tous ses autres enfants. Il regarde autour de lui, éberlué, quémandant une confirmation de ce qu'il vient d'apprendre : Oui, on persiste et signe, c'est bien Mayoufa (littéralement» l'épargnée» un nom incantatoire pour conjurer le mauvais sort) Les mauvaises langues l'interprètent perfidement par «la rebutée» ou encore»celle qui inspire un haut le coeur» c'est selon !et elle le vaut bien. Dés sa tendre adolescence, desservie par la nature, elle enviait à mort les filles de sa classe auxquelles elle n'hésitait pas à créer des problèmes lorsqu'elle n'arrive pas à leur souffler le petit copin.Elle passe tellement de temps à tisser des cabales à tous ceux qu'elle approche qu'on la surnomma l'araignée noire ! Et gare à celui ou à celle qui se fait prendre dans sa toile ! Omar nageait en plein délire, car comme la plupart des gens de la région, il avait en mémoire quelques épisodes du feuilleton des aventures peu avouables de cette chipie chevauchant la cinquantaine que tous les liftings n'arrivent plus à dissimuler .Malgré un tableau de chasse exubérant elle demeure prisonnière de ses fantasmes et de ses lubies dont la plus crapuleuse est d'utiliser tous les moyens pour assouvir une jalousie maladive en brisant, dans l'oeuf, les futurs couples. Toujours mal fagotée dans un jean à la façon «garçon manqué»et au volant du dernier modèle sorti des chaînes des prestigieuses marques de voitures elle sillonne les rues et tous les endroits de rencontre pour lever et détourner les mâles qui commenceraient à manifester des velléités de fonder un foyer. Elle n'hésite pas, avantagée par les relations et les redoutables capacités matérielles de son père, de miroiter monts et merveilles aux prétendants au mariage avec d'autres filles pour les en dissuader. Comme elle vivait la majeure partie du temps à l'étranger,elle s'est trouvée comme hobby principal, de passer au moins un mari par an de l'autre coté de la mer. Comme les fois précédentes,c'est donc encore un ridicule mariage blanc que la nouvelle proie compte utiliser pour traverser la frontière.L'obtention du fameux permis de séjour n'est pas encore acquise. Cela dépend du bon vouloir de madame si un jour elle juge enfin que le pauvre mari est en mesure de satisfaire ses caprices, puisque cette femme,obsédée à vie par le port de la robe blanche se prévaut d'une double nationalités.Cette dernière qualité est utilisée impitoyablement comme la carte maîtresse entre ses mains pour attirer dans ses rets de nombreux candidats.Chacun fait le métier qu'il peut,Mayoufa fait la collection des maris. Pour Mayoufa, l'insatiable chasseresse et ses semblables, les prétendants ne manquent jamais malheureusement, Ils se bousculent au portillon.Elles peuvent même faire la fine bouche et se permettre de choisir leur cavalier servant parmi la cohorte de gogos alléchés par la perspective de changer de condition sociale grâce à l'union avec ce genre d'amazone, ou simplement ceux qui se laissent abuser par le faste. Pendant que les filles de grandes qualités physiques, morales et intellectuelles se morfondent dans l'incertitude du célibat, cette pègre est en train de semer la dépravation des moeurs et de corrompre l'ensemble de la société. Omar,culpabilisé jusqu'à la moelle par cette regrettable rencontre sur son chemin, a la nette impression d'avoir été,à son âge et malgré la culture et l'expérience accumulées,complice du viol de l'intégrité des valeurs qu'il a toujours enseignées et défendues. Il s'imagine avec effarement l'impact que pourraient avoir sur notre jeunesse les exemples de ces deux personnages et leur entourage.Autres temps,autres moeurs, certains restent,cependant, admiratifs devant leur réussite sociale et matérielle et souhaiteraient même en devenir des émules.Tous ces phénomènes,à la limite de la fiction,existent malheureusement et se développent dans une société rendue vulnérable par une culture obsolète.Ils nous donnent un avant goût de ce que peuvent se permettre les puissances de l'argent dans le modelage de la personnalité des générations futures. L'éminente prolifération de cette espèce n'est donc pas une vue de l'esprit ! Rien que d'y penser donne froid dans le dos ! * cf. article de Mr ZAHI, in Quotidien d'Oran du 17 janvier 2008
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