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«Massinissa est l'archétype du héros légendaire»



Propos recueillis par Yazid Yahiaoui
Auguste Ngomo est né en 1970 à Bitam, une petite ville du nord du Gabon nichée dans la luxuriante forêt équatoriale.
Passionné d'histoire, d'anthropologie, d'archéologie et de futurologie, il utilise toutes ces disciplines pour se projeter dans les temps passés de l'histoire ancienne de l'humanité et ainsi ramener à la vie les héros et les légendes perdus. C'est lors de ses recherches historiques qu'il a découvert et apprécié la riche et incroyable histoire du continent africain. Un continent où ont vécu des femmes et des hommes extraordinaires et qui ont changé, pour certains, le cours de l'histoire de leur peuple et pour d'autres le cours de l'histoire du monde.
Il a alors choisi à travers des romans historiques de faire connaître aux Africains et au monde ces Africains qui méritent de revivre et d'entrer pour toujours dans l'éternité. Massinissa, la légende berbère est son première roman historique. Après une formation secondaire au Gabon, il a poursuivi ses études en France où il a obtenu une maîtrise en gestion à l'université d'Angers et ensuite un Diplôme d'études supérieures spécialisées (DESS) en gestion et management des organisations à l'université de Nantes. Après une carrière professionnelle de 25 ans dans les secteurs public et privé en France et au Gabon où il a occupé plusieurs postes managériaux, il travaille actuellement en qualité de fonctionnaire international à l'Union africaine.
Le Soir d'Algérie : Tout d'abord, une question classique : pourquoi ce livre '
Auguste Ngomo : Merci à votre journal Le Soir d'Algérie de m'ouvrir ses colonnes et de me donner la possibilité de parler de ce roman historique, Massinissa, la légende berbère publié par la maison d'édition La Pensée.
Pourquoi ce livre ' Après des siècles d'errance historique et culturelle, il est grand temps que les Africains se souviennent de leur belle et riche histoire, de leur passé glorieux. Non pas par nostalgie, mais comme une source d'inspiration pour un meilleur futur. Si l'Afrique est le berceau de l'humanité, cela revient aussi à dire qu'il est fort probable que les premières civilisations soient nées en Afrique et que donc notre histoire est la plus longue de l'humanité. Mais cette histoire nous est inconnue ou voilée, nous laissant croire qu'avant l'arrivée des autres nous n'étions rien ou presque rien. Ou pire, notre histoire commence avec eux.
Ce livre fait partie d'un projet littéraire qui vise, à travers un style littéraire, le roman historique à redonner aux Africains des parties de leur histoire et à honorer nos valeureux ancêtres. Comment ne pas commencer cette aventure littéraire par le plus grand des rois amazighs, Massinissa, un Africain unique qui, par ses décisions et ses choix, a réellement impacté l'évolution de l'Europe et du monde. Qu'auraient été l'histoire et l'évolution de l'Europe si Rome avait disparu ' Massinissa est un personnage unique, un Africain exceptionnel à qui nous rendons peu hommage. Et pourquoi ' Parce que nous sommes ignorants ou nous regardons notre histoire, non pas à travers notre propre regard, mais à travers celui des autres.
Où pourra-t-on classer ce livre : dans la rubrique histoire ou romanesque ' Pourra-t-il faire ?uvre de repère historique pour des universitaires '
La meilleure façon de retenir des faits historiques est de les raconter sous la forme de contes, de légendes, d'histoire, de films ou de romans. Ce livre est un roman historique, c'est-à-dire qu'il a des parts de fiction et des parts d'histoire réelle. Les personnages, les lieux, les batailles, certaines citations, les peuples ont existé. C'est donc une mine d'informations pour les lecteurs et les néo-historiens mais pas vraiment intéressant pour les historiens professionnels. Mon ambition n'est pas de toucher ou de convaincre des historiens professionnels mais de susciter l'intérêt des Africains en général et de réveiller en eux l'envie de rechercher leur histoire, leur origine et de redevenir des hommes et des femmes fiers et conquérants. Des humains debout qui décident, enfin ensemble, de reprendre leur marche interrompue par d'autres. Un historien cherche une objectivité absolue, ou du moins tente de l'atteindre mais ce n'est pas toujours vrai. Il peut manipuler l'histoire ou mal l'interpréter.
Un romancier ne se préoccupe pas de cela, il recherche de l'émotion et du plaisir pour son lecteur, il cherche des héros et une très belle histoire à raconter. Et la vie de Massinissa est belle et a tous les ingrédients d'un bon roman. C'est l'archétype du héros légendaire.
Pour vous qui êtes un passionné de l'histoire et de tout ce qui a trait au passé de notre Afrique, existe-t-il d'autres héros légendaires de notre continent qui ne sont pas du tout connus du public africain et de l'humanité en général ' Si oui, envisagerez-vous de vous y pencher pour les sortir de l'anonymat comme vous venez de le faire pour le roi Massinissa, même si celui-ci est moins méconnu '
Nous avons la plus longue histoire de l'humanité, vous vous doutez bien que nous avons donc de nombreux héros légendaires à retrouver et de très belles histoires à raconter. Mais au-delà de ces histoires romanesques, nous avons des faits historiques, sociétaux et culturels à préciser, des noms d'origine à redonner. Saviez-vous qu'une partie de notre continent appelait les terres d'Amérique Tarana' Nos ancêtres connaissaient donc l'existence des terres au-delà des mers éthiopiques, ancien nom de l'océan Atlantique, rebaptisé ainsi par les Européens. Nous avons de nombreux ancêtres à retrouver, à honorer et qui peuvent, encore aujourd'hui, nous inspirer.
Des personnages inconnus tels que Narmer, Piankhy, Yasuké, Abubakri, Sheshong... Citer leurs noms ne suffit pas à les connaître, nous devons les faire revivre à travers des romans, des films. Et à travers leurs histoires, présenter aux Africains comment nos anciennes sociétés étaient organisées et les valeurs qui les faisaient fonctionner. Par exemple, pour la grande majorité des Africains, il n'existe aucun lien entre les Touaregs et les Kabyles et pourtant à travers le roman Massinissa, on découvre leur point commun, l'appartenance au grand peuple des Amazighs. Massinissa est connu par les Amazighs mais demandez à un Zoulou ou à un Bantu qui est Massinissa et vous serez bien déçu.
Question que nous nous sommes posée tout au long de la lecture de ce roman historique attirant à plus d'un titre, à commencer par votre art de faire revivre les personnages à travers un dialogue très humain et très sociable, c'est-à-dire relatant une véritable vie de société berbère, très vivante et dynamique et très avancée, surtout la vie du héros qui est un roi plus connu jusque-là dans son aspect guerrier qu'autre chose, un roi qui tombe amoureux, qui aime la belle vie et la bonne gastronomie, mais aussi, un fin diplomate, un fin stratège, et, par-dessus tout, qui aime la culture et les arts...
Alors la question est la suivante : pourquoi faire appel au mythe d'Hercule et la nécessité de ressusciter celui-ci, alors que le roman historique et le style utilisé par vos soins avec ce dialogue sont largement suffisants pour que votre roman attire tout lecteur qui entamerait sa lecture '
Excellente remarque et très bonne question. J'ai fait le choix littéraire de créer différentes petites histoires secondaires afin de mieux gérer le suspense de l'histoire principale, celle de la vie de Massinissa. Vous entrez là de plain-pied dans la partie fictive du roman.
Si je racontais juste la vie de Massinissa à partir des faits historiques collectés pendant 4 ans, le lecteur se retrouverait dans un enchaînement sans fin de batailles et de combats, la terrible vie de combattant de Massinissa, le roi guerrier. Cela n'aurait fait que faire ressortir l'aspect de la vie guerrière de ce grand roi. Il me fallait donc d'autres intrigues pour mieux déployer d'autres aspects de sa personnalité et de ses émotions.
Or, nous savons que nos sociétés anciennes et même actuelles sont pleines de sociétés secrètes, de cercles initiatiques et même de sectes. Cette légende d'Hercule était présente dans mes recherches sur Massinissa et sur les origines du peuple berbère. Est-elle fondée ou réelle ' Je ne saurais le dire. Mais le potentiel narratif de cette légende était intéressant pour moi et l'introduire dans le livre permettait de créer une intrigue supplémentaire permettant aussi d'aborder plusieurs aspects dont, entre autres, la spiritualité de cette époque.
Revenons à votre livre et à sa sortie en Algérie. Comment avez-vous vécu cet événement, et quels sont les échos qui vous parviennent sur l'accueil fait à votre livre en Algérie et dans les deux autres pays du Maghreb où il est distribué, le Maroc et la Tunisie '
Permettez-moi de remercier M. Mohand Arkat, le directeur général de la maison d'édition algérienne La Pensée, d'avoir non seulement cru en ce livre mais aussi de m'avoir proposé sa publication en Algérie, la terre de Massinissa. J'écris sur nos grands ancêtres afin de réveiller et d'inspirer les Africains et, plus que tout, je désire être lu par des Africains. Cette publication algérienne était importante pour moi. Et M. Arkat a vu juste, la sortie du livre a été très bien accueillie par les Algériens sur les réseaux sociaux. Il y a eu beaucoup de débats passionnés, de réelles interrogations, des demandes et des échanges fructueux. Notre communication s'est d'abord focalisée sur l'Algérie. Plus tard, nous nous dirigerons vers d'autres pays africains. L'importance du grand roi Massinissa doit migrer des Amazighs vers la conscience collective de tous les Africains.
Y a-t-il espoir de voir votre livre adapté au cinéma '
Pour l'instant, non. Mais je reste ouvert à cette option. Voir le Massinissa décrit dans ce livre sur grand écran serait, j'en suis certain, un magnifique film. J'espère que parmi mes lecteurs se trouveront un homme du 7e art et de riches mécènes prêts à investir dans un film d'action grand public ou une série diffusée sur les chaînes câblées telles que Netflix ou HBO.
On vous laisse le soin de conclure ; un appel, un conseil aux jeunes générations, concernant leur passé...
Ayant une formation en gestion et management, j'ai longtemps cru que le développement d'une nation était basé en priorité sur des aspects économiques et financiers. Mais avec l'expérience, l'accumulation de connaissances en histoire et en sciences humaines, je suis maintenant convaincu que la culture et l'identité culturelle sont des éléments fondamentaux au développement d'un pays. La culture et l'identité nous donnent les principes, les valeurs et les raisons pour lesquelles nous voulons être ensemble en tant que nation et pourquoi nous avançons dans la vie. Sans cela, nous sommes des êtres sans racines, inconstants et sans réelle profondeur. Nous sommes comme des feuilles ballottées par le courant d'une rivière allant dans toutes les directions et qui, au final, n'achèvent rien de probant. Les faits historiques nous montrent qu'il n'y a vraiment rien de nouveau sur cette terre.
Les africains doivent apprendre à connaître leur histoire. Connaître notre passé nous permettrait de maîtriser notre présent et mieux nous projeter vers notre futur. La riche vie du roi Massinissa nous enseigne tellement de valeurs. Je vais en retenir deux, la détermination et la constance. Voilà un jeune Berbère qui naît, certes dans une famille royale, mais dans le plus petit royaume du nord de l'Afrique. Le petit royaume de son père Gaïa est manipulé par l'empire de Carthage, de Rome et convoité par le puissant royaume de Syphax.
Et l'ambitieux Massinissa, très respectueux des valeurs amazighes, sait qu'il est loin dans l'ordre de succession. Notons aussi que la géopolitique régionale lui était extrêmement défavorable. Avec constance et détermination, il va avancer dans ses projets de réunification de la Numidie. Même quand il est donné pour mort ou sans espoir, il devient résistant, montagnard et continue son combat. Massinissa nous démontre que malgré les coups durs, il ne faut jamais abandonner.
Nos ancêtres ont tellement de valeurs à nous transmettre. Nous devons les honorer, nous devons nous souvenir d'eux car les oublier, c'est les faire mourir une seconde fois.
Massinissa, La légende berbère d'Auguste Ngomo
Un roman historique, passionnant et passionné
Beaucoup d'historiens ont écrit sur le roi de Numidie, Massinissa, l'unificateur des royaumes berbères d'Afrique du Nord. Tous les historiens avaient été comme subjugués par le parcours de ce roi-guerrier berbère, intrépide, brave et courageux et ayant passé la majeure partie de sa jeunesse dans les champs de bataille, ou sur les chemins y menant.
En effet, tous les historiens ont rapporté la vie guerrière du roi numide, Massinissa, mais peu se sont penchés sur la vie quotidienne de ce héros. Le mérite de l'écrivain gabonais Auguste Ngomo réside justement là : son roman historique Massinissa, la légende berbère est un roman vivant et ce, grâce au dialogue qui s'y trouve, donnant presqu'une âme aux différents personnages importants qui ont vécu et côtoyé ce roi numide hors pair.
Cela est palpable par le récit de cette épopée relatée d'une autre manière, en le façonnant de manière à donner vie à des héros qui ont côtoyé le roi Massinissa, depuis sa mère Tilleli à son père, le roi Gaïa, en passant par son beau-père, le roi des Maures Baga, et sa fille, la belle guerrière et princesse Azia, qui deviendra la première épouse de Massinissa, mais aussi les Barca, les généraux carthaginois, Hasdrubal, Hamilcar et Magon Barca, et surtout leur s?ur, la belle Sophonisbe dont le roi Massinissa est épris dès sa jeunesse lorsqu'il était envoyé par son père Gaïa à Carthage pour suivre les études et parfaire sa formation militaire. Il y a aussi, dans ce récit captivant, l'autre ami d'enfance de Massinissa, Efès, qui sera son bras droit et qui l'accompagnera tout au long de sa vie, jusqu'à son dernier souffle à l'âge de 90 ans ; le général Scipion le Romain, qui sera surnommé plus tard «Scipion l'Africain», et, bien entendu, son rival et le rival de son père, le roi Syphax, roi des Massaesyles, dont l'ambition était toujours de s'accaparer le royaume de Gaïa, roi des Massyles. Il y a, enfin, le roi Baga, roi des Maures, et sa fille, la belle et guerrière Azia... Une chronologie parlante, puisque tous ces héros ont eu à un moment ou un autre une rencontre avec le roi Massinissa et, donc, un dialogue imaginé par l'auteur et rapporté d'une manière subtile... Tout ce beau monde y est mis en scène d'une manière tellement réussie par cet auteur qui nous emporte dans un lointain passé mais si présent et si proche, que l'on se surprend à voir ce récit comme un film qui défile sous nos yeux avec le décor et le même langage de l'époque.
Des vérités historiques humanisées et bien réussies à travers un dialogue où se mêlent la douceur et l'entente, mais également la colère et la déception. Bref, un dialogue qui met le lecteur dans le bain de l'époque d'une manière plus présente et plus réelle avec cette vie quotidienne des gens vivant dans et à l'extérieur des palais de rois, mais, également, l'ambiance et le climat des guerres et leurs préparatifs. Au point où l'on oublie que l'on parle de l'histoire et de l'une des pages les plus glorieuses de notre continent, l'Afrique. Car c'est de l'Afrique qu'il s'agit et de ses héros qui ont vécu à travers les époques lointaines mais dont beaucoup d'entre eux sont peu ou pas du tout connus. Et pour cause ! L'histoire de ce continent, de notre continent, a toujours été écrite et rapportée par les autres et depuis leur angle de vision, un angle souvent empreint d'un certain esprit de supériorité, de domination et de... mépris.
Et c'est là aussi que réside le mérite de notre écrivain gabonais qui a bien voulu ressusciter sous un autre angle et avec une vision purement africaine, empreinte de fierté, l'un des plus illustres rois à travers l'histoire humaine. Cela étant, pour toutes ces raisons, le roman d'Auguste Ngomo mérite qu'on s'y attarde et qu'on le déguste comme un beau fruit exquis dont regorge notre beau continent.
Pour notre part, ayant lu d'une manière attentive ce roman historique, nous nous sommes posé certaines questions. Comme celle qui a poussé l'auteur de ce roman historique à écrire sur le grand roi Massinissa, l'unificateur du royaume de Numidie et célèbre auteur de la fameuse phrase «l'Afrique aux Africains» ou encore celle de son père, le roi Gaïa, avec sa célèbre citation, «l'oubli est la seconde mort de l'Homme» ; à mêler cette fabuleuse page d'histoire d'une partie de ce continent à certains mythes qu'il a sciemment incorporés.
Le mythe d'Hercule ressuscité, ces fauves qui constituent la garde rapprochée du roi Gaïa, ces centaines de félins et de louves qui gardent le temple d'Hercule, où ne pénètrent que les rois et où se trouvent le cadavre d'Hercule, sa natte, sa dague et, bien sûr, les trois choses à réunir pour le ressusciter. Massinissa devrait récupérer la gourde pleine de sang d'une Gorgone et asperger le cadavre d'Hercule mis sur une natte, mais aussi, dernière chose pour le ressusciter : vaincre et écraser Carthage. Des v?ux que l'auteur a pris le soin de suivre dans son récit afin... d'accrocher le lecteur et éviter de le dérouter '
A cette question et à tant d'autres, nous avons contacté l'auteur, M. Auguste Ngomo, qui a eu l'amabilité de répondre aux questions du Soir d'Algérie.
Y. Y.
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