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MALEK CHEBEL



MALEK CHEBEL
Par Ammar KoroghliCe matin, je suis triste (Malek aurait dit : «J'ai le blues»). J'apprends la nouvelle du décès de Malek Chebel. A coup sûr, il laissera un vide pour sa famille, ses amis et ses lecteurs. Il nous a quittés sur la pointe des pieds. Mais il laisse une œuvre foisonnante à même de plaider pour lui.Récemment, dans ces mêmes colonnes, je déplorai la perte d'amis poètes : Hamid Nacer Khodja, Rachid Bey, Chakib Hamada, Assia Djebar, Malek Alloula”? Aujourd'hui, l'érudit Chebel s'en va. Islamologue de renom, de la trempe de Mohamed Arkoun. De ceux dont le pouvoir en place a cru devoir se passer. Sauf à en parler après départ définitif, confirmant le proverbe de chez nous : «De son vivant, il eût envie d'une datte”?».Quelle tristesse ! Je revois Malek vivant : tantôt en aparté, tantôt en groupe. Il est vrai qu'au lendemain des douloureux «événements» d'octobre 88, nous avions avec d'autres amis du Maghreb parmi lesquels nos compatriotes écrivains Salah Guemriche, Mohamed Kacimi, Sadek Sellam”? et d'autres : la romancière et journaliste tunisienne Fouzia Zouari et le poète-écrivain marocain, Abdelatif Laabi”? nous avions fondé le «Cercle des intellectuels maghrébins» (CIM). Nous y avions tant débattu et réuni autour de nous nombre de nos Maghrébins. D'évidence, nous avions nos désaccords, y compris avec le défunt Malek. Il est vrai aussi que nous apprenions à débattre de façon contradictoire. Plus tard (bien plus tard même), Nordine Aà't Hamouda, suite à une émission sur Berbère TV sur la situation politique de notre pays, me gratifia d'un : «J'aurais souhaité que ce genre d'émission ait lieu sur une chaîne algérienne» (je cite de mémoire).Il est vrai que nous apprenions aussi alors à être Maghrébins. Malek Chebel était des nôtres. Universitaire enseignant, sa voix hélas éteinte sera-t-elle entendue ' Lui qui préconisait «L'Islam des Lumières», son concept clé. Face à la montée des périls du monde arabe, voire musulman, il est impératif que ce monde intègre la pensée de ceux qui — à l'instar de Malek — souhaitent un monde libéré du dogmatisme. Que la société musulmane renoue avec le rationalisme qui a tant brillé en Andalousie où des esprits ouverts à l'intelligence de ce monde ont développé un excellent esprit scientifique.Nous avons tant besoin de renouer avec une historiographie à même de nous enseigner l'humilité et la tolérance. Il n'y a pas, du point de vue méthodologique, une meilleure approche. Malek l'a compris et y a consacré une œuvre abondante. Et sa vie. Centrée sur une connaissance approfondie de l'Islam, corpus coranique comme ouvrages d'autres érudits, elle professe la tolérance et l'ouverture vers le monde de la modernité. Voie suprême pour nous reconstruire à partir d'un renouveau mental prêt à nous soumettre à la raison critique pour dissiper nos doutes. Mais également pour concrétiser notre aspiration pour le changement de nos conditions humaines dans un monde désormais numérisé. Notre village planétaire. Le credo ' Un seul Dieu. L'humanisme en plus.La pensée de Malek sera-t-elle défrichée, étudiée, enseignée ' Ou bien sera-t-elle vouée au dépérissement, dans une société qui continue à chercher ses repères identitaires pour se reconstruire un moi national, un moi collectif face à l'adversité de l'intégrisme de tous acabits dont l'islamophobie n'est que la partie visible de l'iceberg. L'Algérie a déjà payé un lourd tribut. La pensée du défunt survivra-t-elle à son décès ' Il reste à l'espérer.Et pour cause, une crainte m'habite. Le pouvoir algérien, constitué en système devenu obsolète depuis des décades, ne nous a pas habitués à cette intelligence capable de transcender notre devenir national à partir de nos propres moyens universitaires (seules énergies renouvelables) dont Malek Chebel est l'une des preuves avec feu Mohamed Arkoun. Il est vrai que ce pouvoir nous a toujours considérés comme une «génération perdue». Sommes-nous donc une génération maudite face à un pouvoir inculte. Je dis bien inculte car composé pour l'essentiel d'une bureaucratie répressive dès les années 1970 à ce jour. Hors de la culture officielle, point de salut 'Au terme de mon périple, je ne manquerai pas d'évoquer une autre figure d'un autre universitaire (ayant également débattu avec feu Malek Chebel). Notre compatriote Abdelkader Djeghloul qui a produit de brillants échantillons de notre Histoire. Nous avions tant débattu également, tantôt directement à travers Radio Beur à Paris, tantôt indirectement (il était alors chargé de la revue de l'officielle «Amicale de Algériens en Europe» alors que je dirigeais El Badil (l'alternative), revue d'opposition en double version arabe et française. Làaussi, nous apprenions le débat contradictoire. Loin de l'arrogance de certains pontes du régime qui continuent de pérorer sans contradicteurs.Malek, repose en paix. Que Dieu t'accorde sa Miséricorde.
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