Une fois, on a demandé à Malek Alloula son opinion sur les écrivains de la décennie noire. Sa réponse à la question a été un sourire innocent suivi d'un de ces silences légers qui ouvrent sur l'énigme. L'un et l'autre sont néanmoins déchiffrables. Le sourire est l'expression de son humilité, surprise par l'impertinence de l'interrogation. Une façon de dire qu'on n'a pas à juger des écrivains, a fortiori plus jeunes que soi. Quant au silence, c'est autant de points de suspension.Quand on lit son ?uvre, qu'il s'agisse de prose ou de poésie, on est frappé par la délicatesse et la précision d'orfèvre de son écriture. L'hermétisme apparent de sa poésie livre, une fois forcées les serrures, un univers bien concret, un mélange de métaphysique et d'alphabet du quotidien. Son souci de précision quasi obsessionnel fait de lui un poète algérien de graphie française très particulier. Il piège les mots de la langue française pour les détourner au profit d'une algérianité culturelle singulière qui est la négation absolue de la tentation du mimétisme et du lieu commun, d'une forme d'auto-exotisme très couru par l'édition occidentale. C'est un des rares écrivains algériens dont l'?uvre respire l'algérianité sans qu'il ait eu besoin de transcrire des mots des parlers algériens.
En plus du poète, Malek Alloula est aussi le déconstructeur de l'univers mental de l'exotisme colonial comme l'a montré son travail sur les photos coloniales de femmes algériennes.(1)
Parmi ses parutions posthumes, la toute dernière, L'écriveur, est un petit joyau poétique, littéraire, sociologique même. Son humilité qui lui a survécu, lui a fait qualifier ce qui est un grand roman de simple récit. Mais un récit à la Malek Alloula, ciselé par un orfèvre de l'écriture, à la fois pudique et sophistiqué, alliant la réflexion introspective à la narration d'histoires.
L'histoire est autobiographique mais elle induit très vite des questionnements, notamment sur l'écriture qui feront de lui l'écrivain et le poète exigeant que l'on connaît. En décembre 1953, le père Alloula, gendarme auxiliaire à cheval, prend sa retraite après 27 ans de service. Il quitte le village de l'Oranie où il écoula 11 ans de sa dernière affectation et entraîne sa famille à Oran. La famille Alloula s'installe dans la grande ville de l'Ouest en juillet 1954 dans un deux-pièces. La pension de retraite du père ne suffisant pas, il fallait un travail pour compléter les revenus de la famille. Le père finit par trouver « quelque chose ». Il avait, en fait, loué une échoppe dans une rue populaire de la ville pour installer une officine d'écrivain public. L'année scolaire 1955-56, le jeune Malek entame sa terminale philo dans un lycée d'Oran. Mais en mai 1956, il répond à l'appel à la grève de l'Ugema. Il est renvoyé du lycée.
Malek Alloula commence à donner un coup de main à son père. Ce dernier acquiert une aura de sérieux et d'efficacité renforcée par l'acquisition d'une machine à écrire. Petit à petit, le jeune Malek, en apprenant de son père, devient lui-même l'écrivain public titulaire en quelque sorte. Le père abandonne à son fils l'échoppe. Rodé a « l'art poétique » des procès-verbaux, le père impose à son fils « la tyrannie du style dépouillé et expéditif ».
« Les phrases courtes et tricéphales (sujet, verbe, complément) devaient articuler une pensée toute tendue vers l'obtention de casier judiciaire ou d'acte de mariage, enfin de toute pièce officielle revêtue de quelque sceau et d'un paraphe ».
En même temps que les nécessités du travail d'écrivain public façonnent les exigences d'écrivain, le jeune adolescent apprend aussi, dans cette échoppe proche du marché, la vie. En face se trouvait un caravansérail aux activités feutrées que l'écrivain public finira par identifier comme un phalanstère, une maison close que tout le monde appelait l'Ecurie de Ranem. Un soir, une femme voilée se présenta à l'officine pour se faire écrire une lettre. On saura qu'elle s'appelle Aïcha et qu'elle avait à peine la vingtaine. Il aura une liaison avec elle pendant deux ans. C'est aussi le début de la double fascination de l'adolescent pour « la beauté (...), surtout celles des femmes captives » et pour « l'écriture analphabète ». L'auteur le reconnaît sans hésitation : « J'étais, comme écrivain public, plus proche de cette ?' réussite ?' romanesque que je ne le suis aujourd'hui .» Il s'étonne à peine lorsqu'une des pensionnaires de l'Ecurie de Ranem s'adresse à l'écrivain public en lui disant qu'« en fait, tu es un peu comme nous, toi ».
Ce récit d'une profondeur et d'une densité rarement rencontrées use de pudeur et de délicatesse pour dévoiler des questionnements intimes tabous. Malek Alloula ose placer l'écriture dans une perspective aussi vieille que le plus vieux métier du monde en restant frappé par le « rapport étroit entre l'écriture, l'argent et le commerce des corps ».
A. M.
1) Le Harem colonial, images d'un sous-érotisme (essai illustré de photographies), Slatkine éditeur, Genève/Paris, 1981 ; Séguier, Paris, 2004.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Arezki Metref
Source : www.lesoirdalgerie.com