
Le réalisateur Lyès Salem a décidé de retirer son dernier film, L'Oranais, du Festival du film méditerranéen d'Ashdod 2015, dans les territoires palestiniens occupés par Israël, à l'issue d'une polémique. Voici la lettre qu'il a envoyée à El Watan.Je ne connais pas l'Algérie, je n'y suis jamais allé, je ne sais que ce qu'on en dit dans les médias. Pourtant ce soir, en regardant ce film, je me suis tout à fait identifié aux différents personnages, parfois à Djaffar ou Hamid, mais plus souvent à Farid.» C'est un spectateur, au cours d'un débat près de Genève, qui m'a dit ça après une projection de L'Oranais (El Wahrani).J'ai eu la sensation qu'il en était surpris lui-même. Il ne s'attendait pas à être séduit par une histoire qui lui permettait de s'identifier à l'autre, de se mettre à sa place. Et à partir du moment où il se met à sa place, l'autre n'est plus une entité méconnue, puisque l'autre à travers une œuvre artistique, ici du cinéma, lui a montré un visage humain et ils ont partagé tous les deux une émotion.Bien sûr, cette personne ne connaîtra pas plus le pays après la projection du film, mais est-ce qu'à la prochaine évocation de l'Algérie, quel que soit le contexte dans lequel elle lui sera évoquée, ce monsieur associera l'information «Algérie» à cette émotion qu'une œuvre artistique lui aura procurée ' Je veux le croire.Et si ce monsieur qui vit et partage ses émotions avec sa famille, ses amis, revit une autre émotion artistique nourrie cette fois par un livre, un tableau, une chanson ou un danseur et qu'il se met à accumuler de plus en plus ce type d'émotions venues d'Algérie, ne finira-t-il pas lui-même par s'y attacher davantage qu'à celles, récurrentes, que lui exhibent en boucle les médias : images de violence, images obscurantistes, ou pis encore et plus pernicieux, absence totale d'image ' C'est pourquoi je fais du cinéma, en Algérie.Présenter aux yeux du monde la société algérienne. A travers des films, la rendre accessible à tous. Que toutes et tous se mettent à vibrer, rire, pleurer, réfléchir, aimer ces personnages qui leur racontent des histoires depuis ce pays méditerranéen et même s'ils sont différents dans leur couleur de peau, dans leur langue ou dans leur religion, ils seraient touchés parce qu'ils partagent la même humanité.Charlie Chaplin ou l'Emir Abdelkader ont cela en commun qu'ils s'adressaient exclusivement à l'humanité qui est en chacun de nous. Voilà pourquoi cette humanité, je veux la présenter à tous. Et même à mon pire ennemi.Un Etat sioniste, colonisateur et meurtrier, qui jouit allègrement d'une impunité internationale. Un Etat qui, en effet, ne tient à aucun moment compte des obligations que lui imposent le droit international et la dignité humaine. Un Etat qui repousse encore plus loin les limites de l'injustice.Un Etat qui, malgré la démesure de sa violence, a pourtant réussi à paralyser la communauté internationale. J'ai peut-être la naïveté de penser que l'art et la culture peuvent encore faire bouger les lignes.C'est pourquoi dans un premier temps, j'ai accepté cette invitation au festival d'Ashdod. La présentation qu'on m'en a faite est celle d'un festival qui tient pour objectif de rassembler les pays de la Méditerranée. Qui est pour la paix et l'existence d'un Etat palestinien.C'est dans ce cadre précis que j'ai accepté que le film, seul, y soit projeté. Je n'aurais en aucun cas fait le déplacement. Je ressens et comprends que cela ait pu choquer des gens qui se sont attachés à mon travail. J'en suis sincèrement désolé. Mais il est primordial pour moi de rester fidèle à mes idées sans que des notions aussi attrayantes que l'argent ou la popularité viennent les entraver.Par ailleurs, je n'ai peut-être pas assez pris la mesure de cet appel au boycott culturel.Depuis, je me suis mis en relation avec des artistes palestiniens qui m'ont dit tenir fortement à ce boycott, même s'ils en sont, encore une fois, les premières victimes.Si, en effet, les premiers concernés assurent que cet acte est d'une grande importance pour la cause palestinienne et même encore une fois si je suis profondément convaincu que l'on peut boycotter beaucoup de choses mais pas la culture, je me range de leur côté, parce que malgré toutes les nuances que je pourrais apporter, c'est tout d'abord à leur camp que j'appartiens. J'ai donc demandé aux responsables du Festival d'Ashdod de retirer le film de la programmation.Je tiens par ailleurs à assurer que je suis le seul responsable de cette situation. Les sociétés Dharamsala en France, Laïth Média en Algérie, ainsi que l'Agence algérienne pour le rayonnement culturel, respectivement producteurs et coproducteurs du film, ne sont en rien responsables de cette sélection au festival.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Lyès Salem
Source : www.elwatan.com