
Dans ce village des hauteurs à l'austérité jamais prise en défaut, le laurier vert pousse sur les premiers paliers rocheux de la montagne. Premières perles du décor, les arbustes confèrent quelque finesse à l'imposante masse de pierre dont le gigantisme aurait pu cacher à la vue les minuscules touffes vivantes qui semblent être là par inadvertance.Mais le laurier ne se plaint pas de sa présence dérisoire, même si la montagne l'ignore royalement et les hommes, ici, sont trop pris par l'utilitaire pour accorder quelque attention au décor.Le laurier vert suggère plus les moments d'extrême douleur que les offrandes esthétiques de la nature. A chaque fois que l'un des leurs rend l'âme, des jeunes, toujours alertes et disponibles, escaladent la paroi rocheuse pour aller attraper les arbustes les plus accessibles, en coupent grossièrement les branches et les ramènent au cimetière, avec la fierté d'avoir été utiles ou, comme on dit, la satisfaction du devoir accompli.Les plus vieux, incapables d'effort physique soutenu mais tout aussi disponibles, se mettent alors autour des branches qu'ils effeuillent délicatement, pendant que d'autres villageois, plus robustes, creusent la tombe.C'est à cela que sert le laurier vert et jamais à autre chose, accompagner les morts avec ses feuilles discrètement odorantes et sobrement dessinées, éparpillées au fond de la tombe. Un lit de fortune qui, dit-on, donne un avant-goût du paradis qui attend le disparu. Djaffar est l'un de ces jeunes qui ne rechignent jamais à la tâche quand il s'agit de la chose commune. A 26 ans, les enterrements, il en a vécu, et du laurier vert, il en a cueilli.Un jour de Ramadhan, où le hasard l'avait ramené dans la capitale chez des parents, il avait découvert, alors que sa tante l'avait chargé de faire le marché, que quelqu'un proposait à la vente des bouquets de laurier. Lui, qui pensait que les feuilles n'avaient d'autre utilité que celle d'accompagner les morts, fut surpris quand sa tante lui avait raconté que le laurier était aussi utilisé en cuisine.La surprise n'empêchant pas les idées, Djaffar est retourné le lendemain voir le vendeur de laurier pour lui demander s'il était intéressé par un approvisionnement. Séduit par le prix au rabais qu'il lui avait proposé, le vendeur avait tout de suite accepté le partenariat. Au village, tout le monde se posait des questions en le voyant cueillir du laurier alors que personne n'était mort. Des années après, tout le monde a fini par savoir que les feuilles vertes accompagnaient les ragoûts.Maintenant que les morts, enterrés dans leurs cercueils, n'ont plus besoin de lit, que Djaffar a prospéré dans un marché d'Alger en élargissant son activité, les villageois évoquent avec le sourire la réussite du jeune homme qui avait «commencé» un jour de Ramadhan en? le lit des morts. Ayant depuis déménagé dans la capitale et entamé une autre vie, Djaffar a rapidement intégré les habitudes algéroises et adopté quelques nouvelles recettes de cuisine. Une chose qu'il ne compte pas essayer : mettre des feuilles de laurier dans sa marmite.Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Le Temps d'Algérie
Source : www.letempsdz.com