Oran - A la une

Les petits bonheurs du jeudi



Les petits bonheurs du jeudi
C'était les premières années de l'indépendance. La vie reprenait doucement ses droits dans ce village de montagne vidé de ses habitants des années durant parce que la localité était déclarée zone interdite par l'armée coloniale. La vie était dure mais on a connu pire et on vient juste d'en sortir.Les villageois retrouvaient leurs maisons encore habitables ou les ruines qui en restaient. Mais les coeurs étaient chauds et ça suffisait à leur bonheur. Il fallait retrouver de quoi subsister, en scrutant quelques rêves un peu flous de ce que promettait la liberté. Ceux qui n'avaient plus de toit se casaient naturellement chez la famille proche ou lointaine qui les accueillait naturellement. Ce n'était pas de la générosité mais de l'évidence.Dans chaque maison encore debout, on pouvait compter plusieurs familles. On dormait serrés, d'abord parce que l'espace est exigu, ensuite parce qu'ensemble, on avait moins froid. Pour la nourriture, on partageait ce qu'il y avait à partager.Quand elle bouillait, une seule marmite bouillait pour tout le monde. On a réinvesti les rachitiques champs qui entourent le village et racheté quelques maigres troupeaux avec les bas de laine dont les vieilles avaient toujours le secret. Et parfois attendu les sacs de semoule, les bidons d'huile et le lait en poudre venus de la solidarité internationale et qu'on découvrait pour la première fois. Et puis l'école, construite à quelques kilomètres de là dans un village plus grand et géographiquement mieux situé pour accueillir tous les enfants des environs.Avec du recul, on se demande comment cette école, construite à la hâte, composée de trois ou quatre classes, pouvait contenir autant d'enfants. Surtout qu'à l'époque, on prenait à peu près tout le monde, sans condition d'âge. Les premiers instituteurs étaient formés sur le tas parmi les rares habitants de la localité qui savaient lire et écrire parce qu'ils avaient fréquenté l'école française située dans un autre village, ceux qui revenaient de France avec un minimum de savoir ou ceux qui avaient acquis les rudiments de la langue arabe dans les zaouias-écoles coraniques.L'école a aujourd'hui grandi et elle n'accueille que les enfants les plus proches, tous les autres villages ayant les leurs. Dans ce village devenu commune après le nouveau découpage administratif du milieu des années 1980, il y a maintenant deux collèges et un lycée. Mohand Saïd aime parler de cette école dont il garde de doux souvenirs qu'il raconte toujours avec la même passion et la même émotion.Parmi les souvenirs qui l'avaient le plus marqué, celui-ci : à la fin des années 1960, alors que l'entreprise des ponts et chaussées construisait la première route goudronnée de la localité, on avait ramené des «casseurs de pierres» d'une autre région (arabophone) pour les besoins des travaux. Installés avec leurs familles dans des tentes sur le chemin de l'école, ils travaillaient et vivaient sur place.Leurs enfants n'allaient pas à l'école. Un jour, alors que Mohand Arezki revenait de ses cours, il s'arrête devant le campement et tente de nouer une discussion avec l'un des enfants qui jouait près d'une tente. Ne connaissant rien à l'arabe populaire dont il ignorait jusqu'à l'existence, il s'est adressé au garçon de son âge en arabe classique. Ce dernier, qui n'allait pas à l'école et ne comprenait donc pas cette langue, lui avait répondu, content qu'un enfant du coin lui parle, mais frustré de ne pas comprendre : excuse-moi, je ne comprends pas le? kabyle.


Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Nom & prénom
email : *
Ville *
Pays : *
Profession :
Message : *
(Les champs * sont obligatores)